En doublant les peines de prison pour les relations entre personnes de même sexe, l’Assemblée nationale du Sénégal renforce un arsenal pénal déjà sévère. Présenté comme une réponse aux « influences occidentales », le texte est adopté dans un climat de tensions et d’arrestations en série.
À Dakar, le vote n’a laissé place à aucun suspense. Après plusieurs heures de débats, les députés sénégalais ont adopté mercredi une loi durcissant la répression des relations homosexuelles, désormais passibles de cinq à dix ans de prison, contre un à cinq ans auparavant.
🇸🇳 L’Assemblée nationale sénégalaise a voté mercredi une loi qui double les peines réprimant les relations homosexuelles, punies désormais de cinq à dix ans de prison, sur fond de vague d’homophobie et d’arrestations pour homosexualité présumée ⤵️ pic.twitter.com/pyXd2XakOt
— Agence France-Presse (@afpfr) March 12, 2026
Adopté par 135 voix pour, aucune contre et trois abstentions, le texte modifie l’article 319 du code pénal. Il prévoit également une forte hausse des amendes, désormais comprises entre 2 et 10 millions de francs CFA, contre 100 000 à 1,5 million auparavant.
Le projet doit encore être promulgué par le président Bassirou Diomaye Faye. S’il entre en vigueur, il fera du Sénégal l’un des pays africains les plus répressifs envers les personnes LGBT+.
Une vague d’arrestations
L’adoption de cette loi intervient dans un climat déjà tendu. Depuis plusieurs semaines, la presse sénégalaise rapporte une série d’arrestations visant des hommes accusés d’« actes contre nature », l’expression utilisée par le code pénal pour désigner les relations entre personnes du même sexe.
Le débat s’est intensifié début février après l’interpellation d’un groupe d’hommes soupçonnés d’appartenir à un réseau pédocriminel dirigé depuis la France visant de jeunes garçons. Depuis, plusieurs dizaines d’autres arrestations ont été signalées, certaines affaires étant associées à des accusations de transmission volontaire du VIH, alimentant une vive controverse dans l’opinion.
Dans l’hémicycle, le ton des discussions a souvent été virulent. « Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays », a lancé la députée Diaraye Bâ depuis la tribune, sous les applaudissements d’une partie des parlementaires.
Le ministre de l’Intérieur, Mouhamadou Bamba Cissé, qui représentait le gouvernement lors des débats, a pour sa part salué « une belle loi », estimant qu’elle répond aux attentes d’une large partie de la population.
Une bataille culturelle et politique
Dans ce pays majoritairement musulman, l’homosexualité est largement rejetée dans l’opinion publique et régulièrement dénoncée par les puissantes associations religieuses, aux premiers rangs desquelles Jamra et And Samm Jikko Yi (« Ensemble pour la sauvegarde des valeurs », en wolof). Depuis plusieurs années, celles-ci réclament un durcissement de la législation au nom de la défense des « valeurs sénégalaises » face à ce qu’elles décrivent comme une influence occidentale.
Arrivé au pouvoir en 2024 sur un discours souverainiste, le camp du Premier ministre Ousmane Sonko, Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthiqueetla fraternité (Pastef, au pouvoir) a fait de ce thème un marqueur politique. « C’est le premier projet de loi que je porte moi-même », avait-il déclaré devant les députés en février en présentant la réforme.
Le chef du gouvernement estime toutefois que le maintien du statut de délit, plutôt qu’une requalification en crime, suffit à atteindre l’objectif recherché. « La qualification juridique reste un délit, mais cela permet déjà d’obtenir ce que nous voulons et même plus », a-t-il expliqué.
Le paradoxe d’une loi héritée de la colonisation
Cette rhétorique de défense des traditions africaines s’accompagne pourtant d’un paradoxe historique souvent relevé par les chercheurs. L’article 319 du code pénal, aujourd’hui invoqué pour lutter contre les « mœurs occidentales », est lui-même issu du droit pénal introduit pendant la période coloniale.
Avant cette codification juridique, plusieurs travaux d’anthropologie décrivent l’existence de formes de tolérance envers certaines identités de genre ou pratiques sexuelles dans les sociétés ouest-africaines. Au Sénégal, les goor-jigeen — littéralement « hommes-femmes » en wolof — désignaient des hommes adoptant des rôles sociaux féminins et parfois intégrés à la vie communautaire, notamment dans certaines cérémonies ou activités artistiques. Leur présence était connue et, si elle pouvait susciter moqueries ou marginalisation, elle n’était pas criminalisée par un dispositif pénal.
Dans plusieurs régions d’Afrique, des historiens rappellent également que les relations entre personnes du même sexe existaient avant la colonisation. Ce sont surtout les administrations européennes qui ont introduit des lois sanctionnant les « actes contre nature », dispositions ensuite conservées dans de nombreux codes pénaux après les indépendances.
Des critiques dans l’opposition
Cette dynamique ne convainc pas tous les parlementaires. Certains députés de l’opposition reprochent au gouvernement de ne pas être allé au bout de ses promesses électorales, tandis que d’autres dénoncent un débat instrumentalisé.
Le député Thierno Alassane Sall a ainsi refusé de voter le texte. « Vous menez une politique basée sur le mensonge. Cette loi est une tromperie », a-t-il lancé à la majorité, accusée de détourner l’attention des difficultés économiques.
Une tendance régionale
Le Sénégal n’est pas un cas isolé. Plus de la moitié des pays africains, 32 selon les chiffres officiels pénalisent toujours l’homosexualité. Dans certains États, les sanctions peuvent être extrêmement sévères : la peine de mort est prévue par la loi en Ouganda, en Mauritanie ou dans certaines régions de Somalie.
D’autres pays, comme le Kenya ou la Tanzanie, prévoient des peines pouvant aller jusqu’à la prison à perpétuité.
Pour les organisations de défense des droits humains, la nouvelle loi sénégalaise risque d’accentuer un climat déjà hostile. Elles redoutent notamment que la répression judiciaire n’encourage les dénonciations et les violences contre des personnes soupçonnées d’homosexualité.

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