CHRONIQUE. La guerre en Iran plonge les États du Golfe persique dans la tourmente. Une leçon pour le monde entier.
Les États du Golfe Persique croyaient que leur alignement sur Washington et leur rapprochement avec Jérusalem, officiel ou non, les protégeaient des prédateurs que pouvait attirer leur prospérité et même de l’encombrant voisin iranien. Ils concluaient qu’un monde qui dépendait à ce point de leur gaz, de leur pétrole et progressivement de la production de leurs industries chimiques ne pouvait ni les menacer ni même tolérer qu’on les menace.
Ils rêvaient même de devenir des puissances à part entière sur la seule base de leurs inépuisables revenus au point de voir Émirats arabes unis (E.A.U) et Arabie saoudite s’affronter en Afrique par supplétifs interposés. Peut-être parce que toute société a besoin d’interstices où la règle est moins respectée et parce que leurs fabuleuses richesses en faisaient d’excellents clients de nos industries, nous, de notre côté, faisions mine de ne pas voir leurs fragilités.
Artificiel, tout était artificiel. Cette guerre le fait éclater au grand jour. Artificielle était leur sécurité qui reposait sur une alliance avec deux États, Israël et les États-Unis, qui les entraînent dans un conflit les touchant de plein fouet sans qu’ils n’aient leur mot à dire. Artificielle est cette puissance qui, attaquée, n’ose même pas répliquer malgré les monceaux d’armes les plus sophistiquées et les plus coûteuses dont elle s’est dotée. Artificiels sont les pouvoirs médiévaux dans leur fondement et ultramodernes dans la surveillance à laquelle ils soumettent leurs sujets.
Artificielle est la prospérité à la merci de quelques tirs de roquettes et de drones dans un détroit large de moins de 60 kilomètres ; artificiel est le rôle de plaque tournante de tous les échanges et aussi, soyons francs, de tous les trafics, qui supposent une sécurité absolue venant de s’évanouir à jamais. Artificielles sont des sociétés où 85 % de la population est étrangère comme dans les E. A. U ou au Qatar, ce pourcentage atteignant encore 45 % en Arabie saoudite ; artificielles sont des économies où des rentiers vivent des ressources naturelles et du travail des autres.
Des acteurs majeurs de l’industrie chimique
Imaginez un instant que pétrole et gaz soient taris : ces villes étincelantes de gratte-ciel futuristes, de magasins de luxe, d’autoroutes interminables et de pauvres banlieues deviendraient en quelques mois, des ruines qui stupéfieraient les archéologues du prochain millénaire.
Cette crise va bien au-delà de ces États qui n’étaient au fond que les syndics locaux de la globalisation. Après tout, qu’ils nous fournissent pétrole et gaz passe encore, mais ils sont devenus des acteurs majeurs de l’industrie chimique sans que nous nous interrogions sur la dépendance dans laquelle nous nous placions.
Aujourd’hui, au moment où l’hémisphère nord aborde la saison des semences, nous découvrons que le Golfe Persique produit plus du tiers de l’urée, engrais azoté majeur de l’agriculture moderne. Son prix ayant augmenté de 35 % en un mois et de 60 % en un an, sa consommation va évidemment diminuer avec des conséquences directes à la fois sur le choix des cultures et sur leur rendement.
En ce qui concerne l’aluminium, dont la région représente 10 % de la production mondiale, son prix a bondi de près de 50 %. On pourrait multiplier les exemples de ce que va nous coûter une intervention israélo-américaine qui, de surcroît, aura également des conséquences géopolitiques durables.
Dépendances
Dans l’immédiat, l’Iran a non seulement prouvé un pouvoir de nuisance qu’on soupçonnait, mais aussi sa détermination et sa capacité à en user. Jamais, le Golfe ne redeviendra l’oasis de prospérité occidentale qu’il était. Sa vulnérabilité est désormais ostensible. Sa sécurité dépendra d’une manière ou d’une autre de la capacité des États de la région à parvenir à un accommodement avec leur puissant voisin. À défaut, le chaos s’y installera mettant alors fin à son rôle économique.
À moyen terme, nous devrions nous interroger une fois de plus sur les risques que font courir à notre sécurité et à notre prospérité les dépendances inhérentes à la globalisation. Dans la période de l’ordre occidental dont nous sortons, rien n’entravait les chaînes de valeur qui se déployaient de Shanghai à Cavaillon.
Aujourd’hui, à l’heure de la fragmentation du monde, du retour des frontières et du déchaînement des ambitions géopolitiques, cette logique purement économique nous soumet aux accidents venus d’ailleurs. On l’avait compris au moment du Covid : qu’un port chinois se ferme et une usine française était obligée de ralentir ses activités, voire de les suspendre. On le voit aujourd’hui : les tensions politiques multiplient et aggravent ces incertitudes que ce soit par la guerre elle-même, comme dans le Golfe aujourd’hui, ou par les sanctions qui l’accompagnent de plus en plus.
Nous passons du tout économique des trente dernières années au tout politique. Nous ne pouvons plus nous soumettre aveuglément aux lois du libre-échange sans nous interroger sur le retour de certaines activités sur notre sol ; parfois, la rentabilité devra s’effacer devant la sécurité.
C’est là, on le conçoit, une question d’une tout autre ampleur à laquelle, je le crains, ni les citoyens ni les gouvernements ne sont prêts à répondre tant elle suppose de remettre en cause des dogmes et de consentir des efforts et des sacrifices.

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