Alors que l’Est s’enfonce dans la guerre, Kinshasa s’embrase autour d’une éventuelle révision constitutionnelle, sur fond de soupçons de troisième mandat. Opposition et Église montent déjà au front.
Kinshasa s’engage dans un débat à haut risque. Alors que l’Est du pays reste en proie à une crise sécuritaire persistante, le pouvoir relance la question de la révision constitutionnelle. Une initiative portée par l’UDPS qui, loin de faire consensus, ravive tensions politiques, inquiétudes sociales et mises en garde institutionnelles.
La polémique enfle depuis que lors d’une matinée politique organisée le 7 mars au siège national de l’UDPS, les dirigeants du parti ont réaffirmé leur volonté de revoir la loi fondamentale. Le secrétaire général du parti, Augustin Kabuya, a assuré que la question avait déjà fait l’objet de discussions internes et qu’elle restait d’actualité.
Selon lui, les différentes structures de l’UDPS ont débattu de cette question depuis 2024, notamment lors des États généraux des fédérations du parti à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.
« Depuis 2024, toutes les structures de l’UDPS ont déjà discuté de cette question. Pour nous, ce débat est déjà dépassé. Nous avons toujours estimé que cette Constitution devait être changée. »
Augustin Kabuya a également invoqué l’héritage politique d’Étienne Tshisekedi, fondateur de l’UDPS, qu’il qualifie de « père idéologique » du mouvement.
« Notre père idéologique avait déjà prévenu que cette Constitution représentait un danger pour la République. Il avait même affirmé que le jour où l’UDPS accéderait au pouvoir, elle serait changée. »
Le secrétaire général du parti présidentiel a aussi souligné que plusieurs dirigeants congolais ont déjà modifié les textes fondamentaux dans l’histoire politique du pays, citant notamment Mobutu Sese Seko, Laurent-Désiré Kabila et Joseph Kabila.
« Au nom de quels principes peut-on aujourd’hui menacer le régime de l’UDPS pour ne pas toucher à la Constitution ? » s’est-il interrogé, avant d’ajouter : « Je vous assure : soyez calmes, nous allons “toucher” à la Constitution. Nous allons garder notre cap vers cet objectif. »
Une opposition frontale et une société civile mobilisée
Face à cette volonté affichée, les réactions sont immédiates. Plusieurs figures de l’opposition dénoncent une initiative déconnectée des priorités du pays.
Prince Epenge, porte-parole de la coalition Lamuka et président du parti Action pour la démocratie et le développement au Congo, estime que le véritable problème du pays ne réside pas dans la Constitution.
Selon lui, « ce qu’il faut changer, ce n’est pas la Constitution mais plutôt la personne de Félix Tshisekedi ». Il affirme également que l’idée d’une révision constitutionnelle serait, selon lui, une stratégie visant à diviser les Congolais.
De son côté, Jean-Marc Kabund-a-Kabund, président de l’Alliance pour le Changement (A.Ch) et figure de la Coalition de la gauche congolaise, a dénoncé la relance de ce débat.
« Remettre ce débat sur la table dans un tel contexte est bien la preuve d’une mauvaise hiérarchisation des priorités par le pouvoir en place. »
Le mouvement citoyen Lutte pour le Changement (LUCHA) promet également de s’opposer à toute initiative visant à modifier la Constitution.
Dans une déclaration récente, l’organisation affirme qu’elle se mobilisera « avec la même détermination et force » pour défendre la Constitution, comme elle l’avait fait par le passé lorsque l’actuel pouvoir s’opposait lui-même à toute révision sous le régime précédent.
La LUCHA appelle ainsi à une vigilance citoyenne « totale » et rappelle que l’article 64 de la Constitution impose à chaque Congolais le devoir de faire échec à toute personne exerçant le pouvoir en violation de la loi fondamentale.
Katumbi sonne l’alerte : “L’heure est grave”
Dernière réaction en date, celle de l’opposant Moïse Katumbi, président du parti Ensemble pour la République. Dans une réaction sur ses réseaux sociaux, il met en garde le pouvoir contre tout projet de révision de la Constitution pouvant ouvrir la voie à un troisième mandat du président Félix Tshisekedi.
« Ce n’est pas à cause de la Constitution que nous n’avons plus de routes, que les fonctionnaires sont mal payés, que les enfants meurent de faim ou qu’il n’y a pas d’emplois », affirme-t-il, sans une adresse vidéo sur son compte X.
Une sortie qui intervient alors que les évêques catholiques ont eux aussi déconseillé toute initiative en ce sens, estimant qu’elle pourrait aggraver la crise sécuritaire.
Ainsi, Moïse Katumbi se montre catégorique. « L’heure est grave », dit-il tout en appelant à une vigilance générale face à toute initiative visant à modifier la Constitution.
« Je demande à la population congolaise d’être éveillée et de dire non à ce changement constitutionnel. Nous avons besoin de la paix dans notre pays, de l’unité de notre pays. Soyons prêts, nous devons nous défendre pour qu’on ne touche pas à notre Constitution. Nous avons la meilleure Constitution du monde », affirme-t-il.
Selon Moïse Katumbi, la crise que traverse le pays ne tient pas à la Constitution, mais à la gouvernance actuelle. Il interpelle directement le président Félix Tshisekedi, rappelant leur combat commun contre toute révision du texte sous le régime précédent.
« Pensez aux souffrances de la population. Nous n’allons jamais accepter un changement de la Constitution, surtout si ça venait de vous, ce serait une trahison de la population congolaise », alerte-t-il.
Kabila durcit le ton et appelle à “balayer le système”
Quelques jours avant lui, l’ancien président Joseph Kabila avait lui aussi décidé de prendre la parole de manière frontale sur ce dossier. Pour lui, la situation du pays dépasse la seule question constitutionnelle. Il pointe avant tout un problème de gouvernance et de vision politique. Il affirme notamment dans un long entretien à nos confrères de La Libre Belgique qu’« il n’y a plus de Constitution » et que « notre Constitution est foulée aux pieds par Félix Tshisekedi et son clan ».
Joseph Kabila met également en garde contre une dérive plus profonde et appelle à éviter ce qu’il qualifie de « soudanisation » du pays, plaidant pour le dialogue comme seule issue viable à la crise.
Très critique envers les initiatives diplomatiques en cours, il qualifie Félix Tshisekedi de « va-t-en-guerre » et estime que la stratégie actuelle risque d’aggraver les tensions.
Sa position est sans ambiguïté : il ne faut pas modifier la Constitution. Mais au-delà, il affiche un objectif politique plus large : « mettre fin au régime Tshisekedi » et « balayer » le système actuel, qu’il considère comme à bout de souffle.
L’Église catholique met en garde contre une aggravation de la crise
Dans ce contexte tendu, l’Église catholique prend position. La Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), par la voix de son secrétaire général Monseigneur Donatien Nshole, met en garde contre les conséquences d’une telle initiative.
« Aller dans ce sens-là, dans le contexte sécuritaire actuel, ce serait encore aggraver la crise. »
Les évêques insistent sur leur vigilance face à toute démarche susceptible de fragiliser la paix sociale.
« Les évêques sont très regardants sur tout ce qui concerne le bien-être de la population, et surtout sur ce qui concerne la paix. Il est évident que toute approche politique qui irait dans le sens de menacer la paix sociale ne laissera pas les évêques indifférents. »
Pour Monseigneur Donatien, la priorité est claire :
« Le contexte sécuritaire en termes de la dégradation, c’est justement ce qui urge aujourd’hui. Sur la mise en œuvre de ce pacte social, les évêques ont insisté sur le fait de ne surtout pas le confondre avec un dialogue politique qui vise un partage du pouvoir. »
Des garde-fous constitutionnels sous tension
Au-delà du débat politique, la question se heurte à des limites juridiques prévues par la Constitution elle-même. Plusieurs dispositions dites « verrouillées », notamment l’article 220, interdisent toute modification de certains principes fondamentaux, tels que la forme républicaine de l’État, le suffrage universel, le nombre et la durée des mandats présidentiels, l’indépendance du pouvoir judiciaire ou encore le pluralisme politique.
Pour plusieurs juristes, ces dispositions constituent un véritable garde-fou destiné à empêcher toute remise en cause des fondements démocratiques de l’État.
D’autres spécialistes du droit constitutionnel défendent toutefois une lecture plus évolutive. Évariste Boshab, ancien vice-Premier ministre et professeur de droit constitutionnel, soutient que « au-delà d’une quinzaine d’années soit environ 17 ans un débat sur son évolution peut devenir légitime dans la vie d’un État ».
Pour André Mbata, constitutionnaliste, député national et cadre de l’UDPS :
« Si cette dernière est la “meilleure” que le pays ait connue, elle ne saurait être gravée dans le marbre. Aucune Constitution n’est immuable. »
Des tensions au sein même de l’Union Sacrée
Le débat ne divise pas seulement l’opposition et la majorité : il fracture aussi l’Union Sacrée.
Modeste Bahati Lukwebo, deuxième vice-président du Sénat, s’est publiquement prononcé contre toute révision constitutionnelle lors d’une conférence de presse tenue le 4 mars. Cette prise de position a provoqué des tensions, certains sénateurs de son propre regroupement (AFDC-A) s’étant désolidarisés de ses propos.
Face à ces réactions, il a tenu à clarifier ses déclarations :
« Je présente mes excuses et réaffirme ma loyauté au Chef de l’État, Son Excellence Félix Tshisekedi, ainsi que mon engagement au sein de l’Union sacrée de la Nation. »
Mais la polémique ne s’est pas éteinte. Une pétition a été déposée contre lui par le sénateur Danny Kabongo, membre de l’UDPS, qui affirme avoir déjà recueilli 47 signatures depuis ce 10 mars. Le dépôt est annoncé pour le 15 mars 2026, en pleine rentrée parlementaire.
Un climat déjà sous tension
Le 24 mars, une dizaine de militants de l’opposition ont été interpellés à Kinshasa alors qu’ils manifestaient contre toute éventualité de changement ou de révision de la Constitution.
Ce regain de tensions intervient alors que la Constitution congolaise a fêté ses 20 ans le 18 février 2026 et que le président Félix Tshisekedi, réélu en 2023, est censé achever son mandat en 2028. Dans ce contexte, certains analystes estiment qu’une révision pourrait ouvrir la voie à de nouvelles perspectives politiques, notamment autour de la question d’un éventuel troisième mandat.
Mais pour beaucoup, l’urgence reste ailleurs. Dans un pays confronté à des défis sécuritaires majeurs, relancer un tel débat apparaît, pour ses détracteurs, comme un pari politique risqué aux conséquences potentiellement lourdes pour la stabilité nationale.

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