Après le blocage de fait du détroit d’Ormuz par l’Iran, les rebelles yéménites houthis, entrés en guerre aux côtés de Téhéran, menacent de s’en prendre au transport d’hydrocarbures en mer Rouge. Un autre axe stratégique.
C’est un soutien inespéré qu’a reçu samedi 28 mars la République islamique d’Iran. Un mois jour pour jour après le début des bombardements américains et israéliens en Iran, les rebelles yéménites, au pouvoir à Sanaa depuis septembre 2024, ont revendiqué leurs premières attaques de missiles contre Israël.
« Les forces armées yéménites, avec le soutien de Dieu, ont mené leur première opération militaire en tirant un barrage de missiles balistiques visant des positions militaires sensibles de l’ennemi israélien », a déclaré le général de brigade Yahya Saree dans un communiqué diffusé sur X, avant d’annoncer quelques heures plus tard une seconde attaque contre l’État hébreu.
L’entrée en guerre du groupe allié à Téhéran est d’autant plus surprenante que ce membre de l’« axe de la résistance » – l’alliance de groupes paramilitaires non étatiques antiaméricains et anti-israéliens façonnée par l’Iran pendant près de quarante ans – était resté relativement discret depuis le début du conflit.
Les attaques houthistes contre Israël rappellent celles menées pendant deux ans par les rebelles yéménites contre l’État hébreu en réponse à la guerre menée par l’armée israélienne à Gaza. Mais en dépit des centaines de projectiles tirés en direction du territoire israélien, les houthis n’avaient réussi à infliger que des dégâts limités, la majorité des missiles et des drones ayant été interceptés par la défense antiaérienne d’Israël.
Pouvoir de nuisance
« L’importance des actions des houthis contre Israël ne réside pas principalement dans leur capacité à infliger des dommages directs par des missiles ou des drones, car la distance géographique entre le Yémen et Israël limite leur capacité à produire un impact direct significatif, pointe Maged al-Madhaji, président cofondateur du Sanaa Center for Strategic Studies, un centre de réflexion indépendant fondé en 2014 à Aden, dans le sud-ouest du Yémen. Leur rôle est important à d’autres égards. Tout d’abord, ils contribuent à saturer et à détourner les systèmes de défense aérienne israéliens, ce qui peut créer des ouvertures pour que l’Iran et le Hezbollah mènent des frappes plus efficaces. Ensuite, ils accroissent la pression économique sur Israël en ciblant le port d’Eilat, perturbant ainsi un débouché maritime important. »
Le réel pouvoir de nuisance des houthis se mesure en réalité à leur capacité de perturber le trafic maritime en mer Rouge. D’octobre 2023 à octobre 2025, les rebelles yéménites ont multiplié les attaques contre les navires commerciaux empruntant le détroit de Bab el-Mandeb (« la porte des lamentations » en arabe), cœur névralgique du commerce entre l’Asie et l’Europe, entraînant une chute de 90 % du volume de conteneurs passant par la même Rouge, selon un rapport de la Cnuced, l’organisme des Nations unies chargé des questions de commerce et de développement publié en septembre 2025.
Séparant la côte occidentale du Yémen, dans la péninsule Arabique, du littoral de Djibouti, en Afrique orientale, cette étroite voie maritime d’une centaine de kilomètres sur trente concentre à elle seule près de 12 % des échanges maritimes mondiaux. Du haut de leurs positions montagneuses dominant la mer Rouge, les houthis ne rencontrent aucune difficulté à viser les navires pétroliers et commerciaux à l’aide de leurs missiles et drones de fabrication iranienne, faisant exploser les coûts d’assurance, et poussant les armateurs à se détourner vers le cap de Bonne-Espérance, une option beaucoup plus longue et coûteuse.
Missiles et drones iraniens
« Le blocus maritime imposé par les navires de guerre saoudiens en mars 2015 a amené les houthis à développer une capacité remarquable d’armes antinavires, composées de douze types différents de missiles – de croisière et balistiques – en grande majorité fournis par l’Iran, explique Fabian Hinz, chercheur à l’Institut international d’études stratégiques (IISS), à Londres. De la même manière, toute la flotte de drones dont ils disposent est de technologie iranienne. C’est donc la République islamique qui a permis aux Houthis de projeter leur puissance en mer Rouge. »
Or, à l’heure où les Iraniens bloquent de facto le détroit d’Ormuz, de l’autre côté de la péninsule arabique, ce couloir maritime est devenu encore plus essentiel pour les hydrocarbures du Golfe. Aujourd’hui, ce sont près de 7 millions de barils de brut par jour qui sont transportés via l’oléoduc Est-Ouest, qui traverse l’Arabie saoudite, débouchant sur le port saoudien de Yanbu, en mer Rouge, où se pressent actuellement les pétroliers du monde entier pour remplir leurs cales et alimenter l’Europe et l’Asie.
« Les houthis ont la capacité de perturber de manière significative – et potentiellement de bloquer – le détroit de Bab el-Mandeb, estime Maged al-Madhaji. Tant qu’ils maintiennent une présence le long de la côte ouest du Yémen et sur les îles adjacentes, ils peuvent représenter une menace sérieuse pour le trafic maritime. Même avec des moyens relativement simples – tels que des mines navales, des navires de surface sans équipage, des drones, des vedettes rapides d’attaque et des systèmes de missiles antinavires –, ils sont capables de créer un environnement à haut risque pour les navires en transit. »
En cas d’entrave à la libre circulation des navires commerciaux, régie par le droit international de la mer, les marchés mondiaux, déjà fragilisés par le blocage du détroit d’Ormuz, s’en retrouveraient d’autant plus ébranlés. Et ce serait le continent asiatique qui en paierait le prix le plus fort. « La fermeture du détroit de Bab el-Mandeb, après celle d’Ormuz, empêcherait les pétroliers et les méthaniers de sortir de la mer Rouge pour gagner l’Asie, entravant les livraisons de pétrole et de gaz vers les pays asiatiques, note l’historien militaire Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (Fmes). Ce n’est pas le cas de l’Europe, qui pourra toujours être alimentée via le canal de Suez. »
Les risques pour les houthis
Si les houthis venaient à mettre leurs menaces à exécution, ils offriraient à leur allié iranien une nouvelle carte de pression pour contraindre les États-Unis à mettre fin à la guerre. Mais ils risqueraient par là même de se mettre à dos l’ensemble de la communauté internationale, y compris la Chine, entraînant en réponse une nouvelle intervention militaire au Yémen, à l’image des opérations américano-israéliennes menées d’octobre 2023 à janvier 2025.
Autre conséquence probable, un renforcement des missions internationales de protection du trafic maritime, telles que l’opération militaire Aspides, mise sur pied en janvier 2024 par l’Union européenne dans le but de garantir la liberté de navigation en mer Rouge.
« Les houthis représentent aujourd’hui une menace sur le trafic maritime en mer Rouge et ouvrent la perspective de l’ouverture d’un troisième front dans la guerre au Moyen-Orient, poursuit Pierre Razoux. Mais les rebelles yéménites gagnent beaucoup plus à afficher un caractère dissuasif de fauteurs de troubles dans le détroit de Bab el-Mandeb – d’autant que le fait de s’en prendre à Israël reste très populaire au Yémen – qu’à passer à l’action et risquer des représailles militaires, d’autant que ce mouvement islamiste chiite zaydite, différent du chiisme duodécimain iranien, ne possède pas de véritable idéologie, contrairement à la République islamique d’Iran. » Après Ormuz, la menace d’une fermeture du détroit de Bab el-Mandeb est déjà une réalité.

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