views 13 mins 0 comments

Mondialisation 2026 : le monde reste connecté malgré les tensions, la Tunisie gagne 8 places

Mondialisation 2026 : le monde reste connecté malgré les tensions, la Tunisie gagne 8 places - Challenges TN

La mondialisation résiste : ce que dit vraiment le rapport DHL 2026

Le discours sur la démondialisation est partout. Dans les médias, dans les discours politiques, dans les salles de conseil. Et pourtant, les données racontent une tout autre histoire. Publié en février 2026 par DHL Group en partenariat avec la NYU Stern School of Business, le Rapport sur la Connectivité Mondiale en est à sa quinzième édition et reste la référence mondiale la plus complète sur l’état réel de la mondialisation. Son verdict est sans ambiguïté : le monde n’est pas en train de se refermer sur lui-même.

Un indice record qui contredit les prophètes du repli

L’Indice de Connectivité Mondiale de DHL mesure la part des flux internationaux — commerce, capitaux, informations, personnes — par rapport à l’activité domestique de chaque pays. En 2022, cet indice a atteint son niveau record de 25 %, sur une échelle de 0 % à 100 %. Depuis, il ne s’est pas effondré. Il est resté stable jusqu’en 2025, malgré les droits de douane américains, la guerre en Ukraine, les tensions sino-américaines et la fragmentation numérique croissante.

Ce chiffre de 25 % doit être lu dans les deux sens : oui, la mondialisation est historiquement élevée. Mais il rappelle aussi que nous sommes encore très loin d’un monde sans frontières. La marge de progression reste considérable pour les pays qui choisissent de s’ouvrir.

Commerce : 2025, la meilleure année depuis 2017

Sur le front commercial, 2025 s’est révélé être l’année la plus dynamique depuis 2017, hors rebond post-Covid. Trois moteurs expliquent cette performance. D’abord, les importateurs américains ont massivement anticipé les hausses de droits de douane, en accélérant leurs commandes avant leur entrée en vigueur. Ensuite, la Chine a réorienté une partie de ses exportations vers des marchés non américains. Enfin, la course mondiale aux infrastructures d’intelligence artificielle a dopé les échanges de semi-conducteurs et d’équipements de transmission de données.

La combinaison de ces dynamiques a soutenu une croissance commerciale globale que peu d’observateurs anticipaient. Et pour la période 2026–2029, les projections restent orientées à la hausse : un taux de croissance annuel moyen de 2,6 % est attendu pour le commerce mondial de marchandises, un rythme comparable à celui de la dernière décennie. Les hausses tarifaires américaines n’ont que marginalement révisé ces prévisions à la baisse, d’autres pays ayant compensé en négociant de nouveaux accords commerciaux.

Un autre indicateur mérite attention : en 2025, les marchandises échangées ont parcouru les distances moyennes les plus longues jamais enregistrées, dépassant les 5 000 km. Loin de confirmer un repli vers le régional, cette tendance témoigne d’une mondialisation qui s’étend géographiquement, portée notamment par l’essor des économies émergentes.

Capitaux : des signaux contradictoires, mais pas de repli domestique

Les flux de capitaux présentent un tableau plus nuancé. Les investissements directs étrangers (IDE) de type Greenfield — c’est-à-dire la création de nouvelles capacités productives à l’étranger — ont reculé en 2025. Ce recul reflète l’attentisme des investisseurs dans un contexte d’incertitude géopolitique et de hausse des coûts de financement.

Mais d’autres indicateurs racontent une histoire différente : les flux globaux d’IDE ont progressé, les fusions-acquisitions transfrontalières ont bien résisté et les multinationales continuent de réaliser une part de leur activité hors de leur pays d’origine proche des niveaux les plus élevés jamais enregistrés. La conclusion s’impose : les entreprises ne se replient pas vers leurs marchés domestiques. Elles s’adaptent, diversifient et restent résolument tournées vers l’international.

Informations : le pilier le plus mondialisé, mais aussi le plus fragile

Parmi les quatre piliers de la connectivité, les flux d’informations affichent le taux de mondialisation le plus élevé. En deux décennies, ils ont progressé plus rapidement que le commerce, les capitaux ou les personnes. Mais depuis 2021, la dynamique s’est essoufflée. Les dépôts de brevets internationaux ralentissent. La collaboration scientifique transfrontalière recule. Les redevances liées à la propriété intellectuelle étrangère diminuent.

Ce pilier est aujourd’hui le plus exposé aux risques politiques. La fragmentation du cyberespace, les lois sur la souveraineté des données et les restrictions à l’accès aux plateformes numériques constituent des menaces réelles pour la mondialisation de l’information. C’est probablement le front sur lequel les prochaines éditions du rapport enregistreront les évolutions les plus significatives.

Personnes : des records post-Covid, mais un pilier encore marginal

Les flux de personnes ont atteint de nouveaux sommets en 2024 et 2025, portés par la reprise des voyages internationaux, de la mobilité étudiante et des migrations. Cette dynamique haussière de long terme est solide et bien documentée.

Elle doit cependant être relativisée : ce pilier reste, de très loin, le moins mondialisé des quatre. Seulement 3,7 % de la population mondiale vit en dehors de son pays de naissance. La grande majorité des individus n’a jamais pris un vol international. La mondialisation des personnes reste, pour l’heure, le privilège d’une minorité.

Découplage sino-américain : réel mais circonscrit

Le rapport documente avec précision le découplage progressif entre les États-Unis et la Chine. Depuis 2016, la part des flux bilatéraux entre les deux pays a chuté de 42 % côté américain et de 37 % côté chinois, tous types de flux confondus. Sur le seul commerce de marchandises, la part des importations américaines en provenance directe de Chine s’est effondrée : de 22 % en 2017 à 13 % en 2024, puis à 9 % sur les neuf premiers mois de 2025.

Mais ce chiffre doit être nuancé. L’analyse des intrants chinois incorporés dans les biens importés via des pays tiers — le Vietnam, le Mexique ou la Malaisie — ne révèle pas de baisse structurelle de la dépendance américaine au contenu chinois. Le découplage est réel en apparence ; il est largement contourné dans les faits.

Par ailleurs, ce phénomène reste circonscrit aux deux superpuissances. Les alliés des États-Unis et de la Chine ne reproduisent pas ce mouvement de distanciation vis-à-vis de leurs rivaux géopolitiques respectifs. Et à l’échelle mondiale, seuls 4 à 6 % des échanges de marchandises, des IDE Greenfield et des fusions-acquisitions transfrontalières se sont détournés de rivaux géopolitiques au cours de la dernière décennie. Les flux se déplacent davantage vers des pays neutres que vers des alliés proches : c’est de la réduction de risques, pas du friendshoring.

Singapour en tête, l’Europe domine, les Émirats progressent

Le classement 2026 reconduit Singapour à la première place, suivi du Luxembourg et des Pays-Bas. La cité-État cumule les atouts : plateforme portuaire mondiale, secteur financier de premier plan, politique d’ouverture internationale érigée en doctrine nationale depuis des décennies. Le Luxembourg profite de sa position centrale en Europe — la région la plus connectée au monde — et d’une structure démographique exceptionnellement internationale : 51 % de ses résidents sont nés à l’étranger. Les Pays-Bas, eux, combinent tradition d’ouverture, hub logistique continental et intégration régionale profonde.

Les États-Unis, malgré leur puissance économique, ne se classent qu’au 39e rang. Leur couverture géographique est certes excellente (2e mondial), mais l’immensité de leur marché intérieur dilue mécaniquement la part relative de leurs flux internationaux. La Chine, 81e, présente le même déséquilibre structurel, encore plus marqué. Ce constat illustre l’une des conclusions les plus contre-intuitives du rapport : les plus grandes économies du monde ne sont pas les plus mondialisées.

La Tunisie au 74e rang : une progression à consolider

Parmi les résultats notables pour la région MENA, la Tunisie enregistre l’une des progressions les plus significatives de son voisinage : 8 places gagnées, pour atteindre le 74e rang mondial avec un score de 50. Ce résultat la place devant l’Égypte (95e, score 48) et loin devant l’Algérie (155e, score 44), tout en restant distancée par le Maroc (62e, score 52) et la Jordanie (56e, score 52).

Cette progression s’explique probablement par la reprise du tourisme et des flux de personnes post-Covid, ainsi que par la résistance des exportations industrielles vers l’Europe. Mais le score de 50 révèle des fragilités structurelles importantes : une couverture géographique concentrée à près de 70 % sur l’Union européenne, des IDE faibles et volatils, et une quasi-absence sur les flux d’informations à haute valeur ajoutée — brevets, recherche, propriété intellectuelle. Ces trois leviers — diversification des partenaires, attractivité pour les investisseurs et montée en gamme numérique — constituent la feuille de route naturelle pour améliorer durablement la connectivité tunisienne dans les prochaines éditions.

Le mythe de la démondialisation

Le rapport consacre une section entière à déconstruire le récit dominant de la démondialisation. Ses auteurs identifient quatre biais cognitifs qui alimentent ce récit : la tendance à généraliser à partir des grandes économies ou des secteurs stratégiques ; la fausse croyance en une mondialisation passée quasi totale ; le raisonnement motivé des partisans et des détracteurs de l’ouverture internationale ; et le biais de négativité, qui conduit à focaliser l’attention sur les hausses de droits de douane en ignorant les nouveaux accords commerciaux.

Face à ces biais, les données sont sans équivoque. Jusqu’en 2025 au moins, le monde reste plus connecté qu’il ne l’a jamais été. Les entreprises et les gouvernements gèrent la complexité d’un monde multipolaire sans se replier derrière leurs frontières. Et l’intelligence artificielle pourrait constituer le prochain grand accélérateur de la mondialisation, en réduisant encore les coûts et les frictions liés à la distance.