Elle n’a pas parlé. Auditionnée le 9 février par la commission de contrôle de la Chambre des représentants, en visioconférence depuis sa cellule texane, Ghislaine Maxwell a, sans surprise, invoqué le cinquième amendement de la Constitution des États-Unis, soit le droit de garder le silence. Muette, comme lors de son procès au pénal en 2021, où elle avait obstinément refusé de témoigner, elle a laissé son avocat, David Oscar Markus, poser les termes d’un hallucinant chantage.
« Si cette commission et le public américain souhaitent véritablement connaître la vérité, sans détour, sur ce qu’il s’est passé, une solution simple existe. Mme Maxwell est prête à parler pleinement et honnêtement si le président Trump lui accorde sa grâce, a-t-il déclaré. Elle seule peut fournir un récit complet. Certains n’aimeront peut-être pas ce qu’ils entendront, mais la vérité compte. Par exemple, le président Trump et le président Clinton sont tous deux innocents. Mme Maxwell est la seule à pouvoir l’expliquer… »
Sept ans après la mort de son amant et complice Jeffrey Epstein, Ghislaine Maxwell, 64 ans, joue, comme elle l’a fait toute son existence, à la roulette russe. Depuis la déclassification chaotique, fin décembre, des dossiers du pédocriminel, et alors qu’un torrent de boue se déverse sur les élites politiques, financières et culturelles du monde entier, tous les regards se tournent vers elle.
Elle a longtemps eu la main sur l’agenda d’Epstein, ses déplacements et ses nombreuses propriétés, elle était en lien avec Melania Trump, Bill Clinton, l’ex-Premier ministre israélien Ehoud Barak, l’avocat Alan Dershowitz, le magnat de Wall Street Leon Black ou l’un des dirigeants de JP Morgan Jes Staley.
Elle est la seule à tout savoir. La seule à pouvoir faire le tri entre les fausses allégations et les véritables complicités. La seule à pouvoir désigner ceux qui, parmi les innombrables amis du milliardaire, ont bénéficié de ses largesses financières, de son tentaculaire réseau de trafic sexuel ou avaient, a minima, connaissance de ses activités pédocriminelles. Mais, condamnée à vingt ans de prison en 2022, la fille préférée du sulfureux magnat Robert Maxwell continue, crânement, de monnayer son témoignage.
« Qui a violé ces filles mineures ? Qui sont les autres coconspirateurs ? Y a-t-il eu des conversations concernant un deal avec Donald Trump ? s’est exaspéré l’élu démocrate Ro Khanna au terme de cette audition inutile. Elle se cache derrière la couverture du cinquième amendement, mais mes questions ne l’incriminaient pas directement. Pourquoi n’a-t-elle pas plaidé le cinquième face à Todd Blanche ? »
L’ancien avocat de Donald Trump, numéro deux du département de la Justice, a en effet rencontré Ghislaine Maxwell les 24 et 25 juillet 2025, dans sa prison de Floride, pour tenter d’éteindre l’incendie Epstein. Il fallait jouer la transparence, faire oublier les réticences de Trump à déclassifier.
Or, dans la retranscription de leurs entretiens publiée en août dernier, Ghislaine Maxwell assure à Todd Blanche qu’elle ne croit pas au suicide de Jeffrey Epstein en prison, sans spéculer sur l’identité des responsables de sa mort. Peu après cette entrevue avec le procureur général adjoint, Ghislaine Maxwell a été transférée dans une prison texane au régime de sécurité moins strict.
La grâce est inenvisageable, mais Ghislaine Maxwell est une bombe.
Aujourd’hui, le dilemme paraît sans issue pour l’administration Trump. La grâce est inenvisageable, mais Ghislaine Maxwell est une bombe. La Maison-Blanche la soupçonne, déjà, d’être à l’origine de la publication, dans le Wall Street Journal, du dessin de femme nue adressé par Trump à Epstein.
Franchement, je lui souhaite juste le meilleur.
Donald Trump en 2020, après l’arrestation de Ghislaine Maxwell
« Ils voient ça comme un avertissement, expliquait l’été dernier au Point le journaliste américain expert du sujet Michael Wolff. Ghislaine sait des choses sur Epstein et très possiblement sur la relation d’Epstein avec Trump, et c’est effrayant pour le camp de Trump. » En 2020, Donald Trump avait eu cette phrase sidérante après l’arrestation de Ghislaine. « Franchement, je lui souhaite juste le meilleur. »
Robert Maxwell et lady Ghislaine. « Je suis très triste que mon père ne soit plus là, mais je ne me sens pas plus petite ou moins importante qu’avant […] » Les traits tirés au lendemain de la mort de son père, Ghislaine a 29 ans lorsqu’elle affiche, face aux caméras, son incroyable détermination.
Le 5 novembre 1991, le corps nu de Robert Maxwell, 68 ans, a été retrouvé dans l’océan Atlantique. L’homme a mystérieusement chuté du pont de son yacht, baptisé, détail effarant, le Lady Ghislaine. Premier imprimeur européen, deuxième actionnaire de TF1, troisième éditeur scientifique mondial et propriétaire de l’Agence centrale de presse, Robert Maxwell détient alors en Grande-Bretagne le groupe de presse Mirror et vend chaque jour 10 millions d’exemplaires de ses journaux.
Ogre puissant et redouté, polyglotte milliardaire, invité régulier de Buckingham Palace et du 10 Downing Street, Maxwell est une légende. Né Jan Ludvik Benyamin Hoch en Tchécoslovaquie, le premier des neuf enfants de -Mehel et Chanca Hoch, juifs, a perdu sa mère, son père, son grand-père, trois de ses sœurs et son plus jeune frère, tous morts à Auschwitz.
Combattant à 15 ans l’armée nazie, engagé dans la Légion tchèque puis décoré en 1945 de la Military Cross, le tycoon a investi des millions en Israël et a droit, au mont des Oliviers, à des funérailles où se presse toute l’élite politique israélienne.
Mais ses sept enfants n’ont pas encore séché leurs larmes que, le mois suivant, l’empire familial explose. Car l’ogre avait en réalité contracté l’équivalent de dizaines de millions d’euros de dette, manipulé des cours de Bourse et détourné 4 milliards de francs dans les six fonds de pensions des retraités de son groupe, Mirror Group Newspapers.
Scandale. Les Rolls, les jets, l’hélicoptère et les tableaux de maîtres sont vendus aux enchères, et deux fils, impliqués dans les sociétés, poursuivis en justice. Headington Hill Hall, le spectaculaire manoir victorien où la famille Maxwell s’est si volontiers donnée en spectacle, durant des décennies, pour la télévision britannique, est vendu.
J’ai un souhait, faire quelque chose de positif dans ma vie.
Ghislaine Maxwell après la mort de son père, Robert
Quant à Ghislaine, la fille préférée, celle que le patriarche promenait constamment à son bras et exhibait dans le monde comme une épouse de substitution, elle doit, à 30 ans, réinventer sa vie. Elle a récupéré 80 000 livres, mis à l’abri par son père au Liechtenstein, et se réfugie à New York. « J’ai un souhait, faire quelque chose de positif dans ma vie », dit-elle encore, bravache, face aux caméras.
D’un ogre à l’autre
Quand se sont-ils rencontrés ? Ghislaine Maxwell affirme avoir croisé Jeffrey Epstein pour la première fois à New York au début des années 1990. Mais selon l’ancien associé d’Epstein, Steven Hoffenberg, leur rencontre aurait eu lieu à Londres en 1988, et c’est Robert Maxwell, le père, qui aurait fait les présentations. « Jeffrey et Robert Maxwell faisaient des affaires ensemble, notamment au Moyen-Orient avec des trafiquants d’armes, et ils étaient très amis », confiait-il à des journalistes en marge du procès de Ghislaine Maxwell.
Dans son autobiographie parue en 1994, la veuve de Robert, Élisabeth Maynard Maxwell, raconte avoir été aidée dans la tourmente par un généreux donateur dont elle ne donne pas le nom : « Je parvins néanmoins à susciter beaucoup d’autres sympathies. En particulier, celle d’un homme d’affaires américain qui avait connu Bob [Robert, NDLR] […]. Cet homme que je n’avais jamais rencontré auparavant allait devenir mon quatrième chevalier blanc. Il nous apporta une contribution capitale et reste à ce jour un ami fidèle et généreux. »
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S’agit-il de Jeffrey Epstein ? Les documents récemment déclassifiés attestent en tout cas un séjour, en mars 2003, de la mère de Ghislaine à Little Saint James, l’île privée du milliardaire, ainsi que de multiples virements entre Ghislaine, sa mère et Jeffrey Epstein. Une affaire de famille, donc…
Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell avaient la même fougue, la même rage et la même obsession du sexe.
« Le Point » en 2019
Lorsque l’héritière ruinée croise l’orbite du self-made-man américain, Jeffrey et Ghislaine s’entendent, immédiatement, comme les deux pièces abîmées d’un même puzzle. « Même fougue, même rage et même obsession du sexe », décryptait Le Point en 2019.
Ancienne étudiante au Marlborough College, la plus jeune des sept enfants Maxwell a obtenu une vague licence de lettres au Balliol College d’Oxford mais possède, surtout, un phénoménal carnet d’adresses. Andrew, le fils cadet d’Elizabeth II, est un vieux copain de fac.
Elle côtoie la future princesse Masako du Japon, fraye avec des rejetons aristocrates de la vieille Angleterre, des politiciens, de futurs dirigeants d’entreprise, et incarne ce que les Anglais appellent une « fixture » : elle est partout où il faut se montrer.
Entre elle et le mutique Jeff, issu de la classe moyenne mais à la tête d’une immense fortune, le pacte est faustien.
Inaugurations, galas de charité, celle qui travaille mollement pour une agence immobilière fréquente également Ivana Trump, les Khashoggi, la journaliste Tina Brown, les Clinton… Entre elle et le mutique Jeff, issu de la classe moyenne mais à la tête d’une immense fortune, le pacte est faustien. Il lui garantit le train de vie fastueux auquel elle n’a plus les moyens d’accéder. Elle lui ouvre les portes d’une élite brillante, cosmopolite, et lui assure une place inespérée dans la haute société new-yorkaise.
Mais elle fait plus, devenant aussi très vite l’actrice indispensable du système prédateur de son amant pédophile, recrutant, formant et livrant des jeunes filles mineures à Epstein de 1994 et 2004. Et participant, elle-même, aux abus…
Loin de Jeffrey Epstein. Les ennuis judiciaires de son ex-amant commencent en 2005, lorsque la police de Palm Beach recueille le signalement d’une mère de famille qui s’inquiète des sommes en liquide distribuées par un riche résident à des gamines paumées en contrepartie de « massages ».
Le duo invite encore en 2006 à Little Saint James le gratin de la science mondiale pour une série de conférences sur l’astronomie – reçu au milieu d’un aréopage de jeunes filles –, mais il semble que Ghislaine Maxwell prenne déjà un prudent recul.
La date de leur séparation demeure floue, l’intéressée évoquant parfois 2006 ou 2009. Celle qui était chargée de « gérer » les diverses propriétés du « boss », où elle avait imposé un règlement strict de trente pages aux employés, tous priés de « ne rien voir, ne rien entendre, et ne rien dire sauf si c’est pour répondre à une question », refait d’abord sa vie avec un autre milliardaire, Ted Waitt, cofondateur de la marque informatique Gateway et généreux donateur de la Fondation Clinton.
Elle épouse ensuite un certain Scott Borgerson, entrepreneur de la tech de quinze ans son cadet. Lorsqu’un accord ahurissant est conclu entre Epstein et le procureur de Floride en 2007 – dix-huit petits mois de prison pour sollicitation de prostitution –, Jeffrey Epstein ne lui fait pas bénéficier de l’immunité fédérale qu’il réclame pour au moins quatre femmes de son entourage. Il se montre toutefois généreux puisqu’il offre à son ancienne compagne une maison et lui verse 30 millions de dollars, somme étalée sur une quinzaine d’années.
Ghislaine Maxwell envisage le futur avec sérénité : Epstein a été condamné, elle a été épargnée. Son nom n’apparaît pas. L’ex-complice oubliée lance, pour se refaire une réputation, une improbable ONG pour la sauvegarde des fonds marins. À deux reprises, les portes des Nations unies s’ouvrent pour que la récente convertie à la protection des océans y donne de glorieuses conférences. Réinventer sa vie, encore…
Dénoncée par Virginia Giuffre
Le voile se déchire en 2011, lorsqu’une certaine Virginia Giuffre révèle enfin, dans une interview accordée au Mail on Sunday, le rôle de Ghislaine Maxwell.
Accusant le prince Andrew, auquel l’aurait présentée Jeffrey Epstein, de l’avoir violée à plusieurs reprises, Virginia décrit l’héritière Maxwell comme une rabatteuse, véritable mère maquerelle recrutant des jeunes femmes, souvent mineures, pour l’homme d’affaires.
La poursuivant plus tard au civil devant la cour fédérale, elle affirme que l’intouchable socialite (mondaine) était au cœur d’un vaste réseau de trafic sexuel de mineures. À Ghislaine, qui panique, Epstein conseille par courriel de « garder la tête haute », de continuer à sortir et à se montrer, le plus possible, dans le monde.
En 2016, menacée de procès, Ghislaine Maxwell signe in extremis un accord financier avec Virginia Giuffre puis se volatilise. Elle vend sa demeure de New York, s’évapore des soirées mondaines, fait, pour la première fois de son existence, profil bas. En juillet 2019, elle clôt son association de sauvegarde des océans. Et quand Epstein meurt dans sa cellule le 10 août 2019, elle disparaît complètement des radars.
La chute et le silence
Retrouvée et arrêtée dans le New Hampshire le 2 juillet 2020, Ghislaine Maxwell est incarcérée et mise à l’isolement. Elle possède trois passeports, britannique, américain et français – elle est née en France en 1961 –, et détient une quinzaine de comptes en banque où ont été dispatchés 20 millions de dollars virés par Jeffrey Epstein. Le juge a donc refusé sa libération sous caution, le risque de fuite étant trop important.
Lorsque commence son procès le 29 novembre 2021, l’ex-mondaine, désormais sexagénaire, a, pour la première fois, perdu de sa superbe. Durant les trois semaines d’audience, elle est chaque jour extraite de sa cellule de la prison de Brooklyn et écoute sans mot dire, diminuée, amaigrie, les récits accablants qui se succèdent à la barre.
Quatre femmes témoignent, dont trois anonymement. « Jane » affirme avoir été forcée, à l’âge de 14 ans, à des relations sexuelles avec Jeffrey Epstein, précise que Ghislaine Maxwell était présente lors de certaines de ces agressions et y a parfois participé. « Carolyn » se souvient des attouchements de Maxwell elle-même : elle n’avait, elle aussi, que 14 ans. Annie Farmer, la seule à s’exprimer à visage découvert, relate son séjour, en 1995, à 16 ans, dans le ranch du Nouveau-Mexique de Jeffrey Epstein, où elle assure avoir été abusée par le couple.
Sa sœur aînée, Maria Farmer, un temps réceptionniste de la résidence new-yorkaise d’Epstein, raconte enfin la manière dont Ghislaine Maxwell partait chaque jour en chasse à l’heure de la sortie des écoles. « Elle montait dans la voiture, direction Central Park, et demandait au chauffeur de s’arrêter dès qu’elle voyait un profil à son goût. Elle demandait à la fillette son numéro de téléphone en lui faisant miroiter une carrière de mannequin chez Victoria Secret [la marque de lingerie dirigée par un proche d’Epstein, NDLR]. Une fois sur place, les gamines se rendaient à l’étage. Parfois, ça se passait mal. J’en ai vu une qui portait un appareil dentaire redescendre en larmes. Ghislaine m’a dit : “Eh oui, elle n’a pas été admise au test, c’est dur, le mannequinat.” » Les avocats de la défense plaident en pure perte l’enfance compliquée de la prévenue.
Ils arguent qu’elle n’a, depuis sa séparation avec Jeffrey Epstein, rien à se reprocher. Suggèrent surtout que Ghislaine paye pour son ex-compagnon : Epstein étant mort, elle seule doit rendre des comptes, comme prise au piège, éternellement, de la perversion de son ancien amant.
Muette, impassible, l’accusée se lève, le 29 décembre 2021, pour entendre le verdict : reconnue coupable de cinq chefs d’accusation, elle écope de vingt ans de prison. Dans la salle, on s’étonne de sa réaction : aucune peur, aucune émotion ne passe sur ses traits fatigués. Ghislaine se rassoit, avale un verre d’eau, étonnamment confiante alors que le rideau tombe. Elle n’aura rien dit, rien expliqué, gardienne de secrets qu’elle croit peut-être pouvoir encore monnayer.
En octobre 2025, la Cour suprême des États-Unis rejette le recours contre sa condamnation : elle doit purger intégralement sa peine. Mais le 9 février, en pleine déclassification des dossiers Epstein, Ghislaine joue son dernier joker : silencieuse, obstinément, à moins d’une improbable grâce. La balle est dans le camp du président.

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