ANALYSE. Le président français applaudit la capture de Maduro et réclame Gonzalez au pouvoir. Trump retweete. L’Europe face au piège de ses propres positions.
La réaction du président français Emmanuel Macron à la « capture » de Nicolas Maduro a complètement dynamité le cadre des réactions prudentes des dirigeants européens. Beaucoup s’interrogent à Bruxelles : la France peut-elle cautionner ce qui apparaît pour beaucoup comme une violation flagrante du droit international ?
Mais est-ce vraiment le cas ? Pas si simple. Car derrière l’apparente unanimité des condamnations européennes se cache une question juridique redoutable : peut-on invoquer la souveraineté d’un État pour protéger un dirigeant que l’on ne reconnaît pas comme légitime ?
Le raisonnement qui embarrasse l’Europe
La logique de l’administration Trump est imparable dans sa cohérence interne. Ni Washington ni Bruxelles n’ont reconnu la victoire de Nicolas Maduro lors de la présidentielle du 28 juillet 2024. Pour eux, Edmundo Gonzalez Urrutia aurait dû être le président élu légitimement. Le président Maduro n’est donc qu’un usurpateur, un simple citoyen contre lequel la justice américaine a émis un mandat d’arrêt pour narcotrafic et collaboration avec les Farc. On lira d’ailleurs ici l’acte d’accusation de 28 pages qui révèle que les faits sont collectés depuis… 1999. Bien avant que Maduro ne gouverne le Venezuela.
Si Maduro est illégitime, dès lors, à quelle autorité vénézuélienne légitime les États-Unis auraient-ils dû demander l’autorisation d’intervenir ? À aucune, puisque, selon eux, il n’en existait pas. L’opération se transforme en simple arrestation d’un criminel recherché, exécutée sur un territoire sans gouvernement légitime. « Maduro ne peut pas échapper à la justice pour trafic de drogue parce qu’il vit dans un palais à Caracas », a résumé le vice-président américain JD Vance.
Ce raisonnement n’est pas nouveau. En 1989, les États-Unis avaient envahi le Panama pour capturer Manuel Noriega, lui aussi inculpé pour narcotrafic. Noriega a été jugé, condamné et emprisonné en Floride. Trump suit exactement le même modèle, trente-six ans plus tard.
Macron valide, Bruxelles embarrassée
Face à cette opération, l’Europe s’est divisée selon des lignes assez révélatrices. Les institutions bruxelloises ont pratiqué, comme d’habitude quand il y a du flottement, l’art de la langue de bois.
Kaja Kallas, la haute représentante pour les Affaires étrangères, a bien rappelé que Maduro « manque de légitimité », mais s’est contentée d’appeler au « respect du droit international » sans jamais nommer les États-Unis.
Ursula von der Leyen, plus prudente que jamais, a donné sa pleine mesure dans l’art d’aseptiser sa communication omniprésente : « Nous soutenons le peuple vénézuélien et une transition pacifique et démocratique. Toute solution doit respecter le droit international. » Pas un mot de condamnation à l’égard de Washington. Antonio Costa, président du Conseil européen, a joué la même partition en espagnol en invitant à la « désescalade » comme s’il s’agissait d’un conflit armé.
C’est à Paris que la schizophrénie diplomatique a atteint des sommets. Jean-Noël Barrot, le ministre des Affaires étrangères, a d’abord condamné sans ambiguïté : l’opération « contrevient au principe de non-recours à la force qui fonde le droit international ». Lui non plus n’a pas désigné les États-Unis, mais c’était quand même plus clair que les autorités bruxelloises. Plus habile encore, dans un style « Quai d’Orsay », il a englobé les violations américaines, russes et chinoises en dénonçant « la multiplication des violations par des nations investies de la responsabilité principale de membre permanent du Conseil de sécurité ». Une manière élégante de critiquer Washington sans nommer l’allié américain en jetant la Chine et la Russie dans le même panier de crabes.
Quelques heures plus tard, Emmanuel Macron pulvérisait la ligne de son ministre. « Le peuple vénézuélien est aujourd’hui débarrassé de la dictature de Nicolas Maduro et ne peut que s’en réjouir », a-t-il écrit. Mieux : « Nous souhaitons que le président Edmundo Gonzalez Urrutia, élu en 2024, puisse assurer au plus vite cette transition. » En appelant explicitement Gonzalez « président » et en réclamant qu’il « assure cette transition », le président Macron ne se contente pas d’applaudir. Il valide juridiquement l’opération américaine en suivant exactement le raisonnement de Donald Trump : Maduro était illégitime, il existe une autorité légitime reconnue par la France, l’intervention rétablit l’ordre démocratique.
Le RT de Trump qui dit tout
Donald Trump ne s’y est pas trompé. Parmi toutes les réactions européennes, une seule a été retweetée par le président américain : celle d’Emmanuel Macron. Aucune autre. Ni Kallas, ni von der Leyen, ni Merz, ni Starmer. Seulement Macron. Ce retweet est un coup politique magistral. Il dit à l’Europe : « Vous affirmez depuis deux ans que Maduro était illégitime et Gonzalez le vrai président. J’ai juste exécuté VOTRE position. Vous devriez me remercier, non ? »
En isolant Macron, Trump met l’UE face à ses contradictions : comment condamner l’action américaine tout en maintenant que Maduro était un usurpateur et Gonzalez, le président légitime ? Le piège fonctionne d’autant mieux qu’Emmanuel Macron, en réclamant que Gonzalez « assure au plus vite cette transition », oblige Trump à livrer le pouvoir. Or, ce n’est pas vraiment le projet américain. Du moins ce n’est pas l’urgence de Donald Trump, qui, lors de sa conférence de presse à Mar-a-Lago, ne s’est pas trop gêné pour déclarer que les États-Unis allaient gérer le pays tant qu’il ne serait pas sûr. Il a annoncé aussi que les compagnies pétrolières américaines reprendraient leur place historique. Bref, une mise sous tutelle en bonne et due forme du Venezuela avec une visée « business » à peine dissimulée.
Si les États-Unis ne transfèrent pas rapidement le pouvoir à Gonzalez, ils contredisent leur propre narratif et prouvent qu’il s’agissait bien d’une invasion pour contrôler les réserves pétrolières vénézuéliennes (17,5 % selon BP statistical Review de 2022). Donald Trump n’a pas une fois évoqué l’existence de Gonzalez (réfugié en Espagne) au cours de cette intervention.
Les autres : prudence, acrobaties et esquives
Entre la condamnation de Barrot et la validation de Macron, les capitales européennes ont navigué à vue. Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a choisi la fuite en avant bureaucratique : « La qualification juridique de l’intervention américaine est complexe. Nous examinerons cette question en détail. » Traduction : Berlin refuse de se prononcer sur la légalité, invoque la « stabilité » et gagne du temps. Prudence allemande propre à un chancelier CDU qui, il y a quelques semaines, expliquait que les décennies de « pax americana » en Europe étaient terminées.
Giorgia Meloni créative
Le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a pratiqué l’art insulaire de l’évitement poli : « Le Royaume-Uni n’a été impliqué d’aucune manière. » C’est bien de le rappeler… « Établissons d’abord les faits », écrit-il sur X avant d’exprimer néanmoins sa « satisfaction » face à la fin du régime « illégitime » de Maduro tout en invoquant le respect du droit international. La prudence du vassal atlantiste qui veut ménager Donald Trump sans perdre toute crédibilité morale.
L’Italienne Giorgia Meloni a tenté une pirouette juridique sophistiquée : l’opération serait une « intervention défensive légitime contre des attaques hybrides » comme le narcotrafic. Brillant et… créatif. En transformant une invasion offensive en « légitime défense », la présidente du Conseil italien invente une catégorie intermédiaire qui ouvre un précédent catastrophique. Si le narcotrafic justifie une intervention militaire « défensive », alors la Russie pourrait invoquer les « attaques hybrides » de l’Otan en Ukraine, la Chine, qualifier l’influence américaine à Taïwan de menace hybride. Giorgia Meloni a trouvé une formulation qui lui permet d’éviter de condamner tout en gardant ses distances – cohérente avec sa reconnaissance antérieure de Gonzalez, mais dangereuse dans ses implications.
Le Polonais Donald Tusk, lui, a esquivé toute position de fond en se contentant de railler Moscou. Il a retweeté la condamnation russe avec ce commentaire sarcastique : « L’auto-ironie profonde est si typique de l’humour russe. » Aucun mot sur la légalité de l’intervention américaine. Plutôt que de se prononcer sur le Venezuela, transformer le sujet en occasion de taper sur la Russie. Position cohérente pour un atlantiste polonais, mais qui révèle l’incapacité à défendre le droit international quand c’est Washington qui le viole.
Pedro Sanchez, la seule voix discordante
Dans ce concert d’esquives et de validations honteuses, une seule voix européenne a tenu une position cohérente : celle de Pedro Sanchez. « L’Espagne n’a pas reconnu le régime de Maduro. Mais elle ne reconnaîtra pas non plus une intervention qui viole le droit international et pousse la région vers un horizon d’incertitude et de militarisme », a déclaré le président du gouvernement espagnol. Il appelle à « une transition juste et négociée » et propose même les « bons offices » de Madrid pour une médiation.
La position espagnole n’est pas désintéressée. Edmundo Gonzalez Urrutia est réfugié à Madrid depuis juillet 2024, après avoir fui le Venezuela. L’Espagne abrite également une importante diaspora vénézuélienne. Mais contrairement à Emmanuel Macron ou Friedrich Merz, Pedro Sanchez refuse de choisir entre applaudir Washington et défendre le droit international : il fait les deux. Il condamne à la fois Maduro et l’intervention américaine. C’est probablement la position européenne la plus cohérente moralement – même si elle reste tout aussi impuissante dans les faits.
Les failles du raisonnement trumpien
Car le raisonnement de Trump, aussi séduisant soit-il dans sa logique interne, bute sur plusieurs obstacles de droit international. D’abord, la souveraineté territoriale est indépendante de la légitimité du gouvernement. Même si Maduro est illégitime, le Venezuela reste un État souverain dont on ne peut violer le territoire sans consentement.
Ensuite, si l’UE et les États-Unis reconnaissent Gonzalez Urrutia comme président légitime, ils auraient dû lui demander formellement l’autorisation d’intervenir, coordonner l’opération avec lui, et le réinstaller immédiatement au pouvoir. Si Gonzalez est le président légitime, pourquoi Trump « dirige-t-il » le pays ? Il n’est pas trop tard pour le faire.
Enfin, l’extraterritorialité de la justice américaine ne donne pas le droit d’envahir un pays souverain. Les mécanismes d’extradition existent – mais Maduro les aurait refusés. L’usage de la force militaire transforme une opération judiciaire en acte de guerre. Surtout, ce précédent est catastrophique. Si ce raisonnement est valide, alors la Russie est en droit d’arrêter Volodymyr Zelensky pour « crimes de guerre contre les russophones du Donbass » en affirmant ne pas le reconnaître comme légitime, ce qui est déjà le cas. La Chine pourrait justifier des opérations contre Taïwan.
L’Europe face à ses contradictions
Voilà pourquoi les Européens sont si embarrassés. Ils ont passé deux ans à condamner Maduro comme illégitime et à reconnaître Gonzalez comme président élu. Donald Trump vient d’exécuter leur position – par la force. Comment condamner la méthode sans délégitimer le résultat qu’on appelle de ses vœux depuis 2024 ?
Macron a choisi de valider. Sanchez, de condamner les deux. Merz et Starmer, d’esquiver. Von der Leyen, de noyer le poisson. Meloni, d’inventer une justification bancale. Et Tusk, de faire de l’anti-poutinisme. Cette cacophonie révèle une vérité plus profonde : l’Europe n’a jamais vraiment cru au droit international comme principe universel. Elle y croit quand il sert ses intérêts (condamner la Russie en Ukraine) et l’oublie quand il les contrarie (bloquer l’allié américain). C’est exactement l’hypocrisie que Moscou et Pékin dénoncent depuis des années. Et le droit international en sort un peu plus affaibli.

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