Le tribunal de Nara a prononcé la prison à vie contre l’assassin de l’ex-Premier ministe japonais, rejetant l’argument d’une vie détruite par la secte Moon comme circonstance atténuante pour ce « crime antisocial extrêmement grave ».
« Prison à perpétuité » : quand le verdict est tombé, mercredi en début d’après-midi, au tribunal de Nara, le prévenu, Tetsuya Yamagami, condamné pour l’assassinat de Shinzo Abe, ex-Premier ministre du Japon, n’a rien dit. Personne dans le public ou parmi les journalistes n’a pu analyser si sa figure palissait, si ses lèvres se crispaient, si des larmes perlaient. Et pour cause, au moment du prononcé, au pupitre, il faisait face aux juges, dos tourné à la salle.
L’un de ses avocats, Kohei Matsumoto, assis sur le côté, lui, a vu : « Yamagami a gardé le même visage serein, n’a rien manifesté », assure-t-il. Après l’énoncé de la sentence, le condamné s’est levé, a salué le jury, est revenu à sa place initiale au côté de ses défenseurs, pour écouter le détail des motivations qui ont conduit à cette lourde sanction. Assis à seulement un peu plus de deux mètres de l’auteure de ces lignes, Yamagami s’est maintenu dans une posture que les habitués du prétoire de Nara lui connaissent bien et qui fut la sienne maintes fois durant les quinze audiences passées : regard dirigé vers la table devant lui, mains croisées, tête légèrement penchée à gauche, aucune mimique.
À cet instant, pendant que le président lit une vingtaine de pages pour justifier la décision des trois magistrats professionnels et des six jurés citoyens, que pense-t-il ? Impossible de le deviner. À la fin de cette dernière audience d’un peu plus d’une heure, Yamagami a quitté la petite salle, encadré de cinq policiers, menottes aux poignets et corde passée à la taille, tenue par un officier. Exactement la même scène qu’à l’issue des quinze précédentes séances. Cette fois, il n’y reviendra plus : cet homme de 45 ans sera emprisonné à vie.
Yamagami a délibérément opté pour un crime antisocial. C’est sa décision et on ne peut pas reconnaître ici l’influence majeure d’une existence cabossée.
Shinichi Tanaka, juge au tribunal de Nara
La « détention sans terme » (selon l’expression japonaise) signifie une peine de réclusion dont la fin n’est pas précisée, mais qui en général se termine avec la mort du condamné. L’assassinat de Shinzo Abe « est un crime crapuleux extrêmement grave, un acte de grand danger, prémédité et perpétré avec la volonté de tuer », a insisté le président, Shinichi Tanaka. Le jury, qui a délibéré en secret entre le 18 décembre dernier et ce 21 janvier, a retenu exactement la peine requise par les procureurs et rejeté les arguments de la défense : « Notre point de vue n’a pas été entendu, c’est très regrettable. Nous allons nous entretenir avec Yamagami pour décider ou non de faire appel », indique maître Takashi Fujimoto, l’un de ses quatre avocats. Ils disposent de deux semaines pour trancher.
La prison à perpétuité est la deuxième sanction la plus lourde dans le Code pénal japonais après la sentence capitale, par pendaison. Mais les avocats, qui n’ont pas remis en cause la gravité de l’assassinat commis, espéraient une peine de réclusion limitée à vingt ans maximum. Pour eux, Yamagami a agi par désespoir, celui des descendants maltraités de fidèles de la Fédération des familles pour la paix mondiale et l’unification, ex-Église de l’Unification ou secte Moon.
Sa mère a sacrifié ses enfants au profit de sa foi démesurée. Mais, dans ses attendus, le tribunal a rejeté le lien de cause à effet entre la vie saccagée du coupable à cause de l’organisation religieuse et le meurtre commis, préparé pendant des mois, en y consacrant temps et argent. « Yamagami a délibérément opté pour un crime antisocial. C’est sa décision et on ne peut pas reconnaître ici l’influence majeure d’une existence cabossée », a souligné Shinichi Tanaka, estimant que d’autres choix légaux et rationnels étaient possibles pour calmer sa rancœur féroce contre la secte Moon.
Pour la partie de la société japonaise qui se range derrière Shinzo Abe, cette approche est juste, d’autant que l’expert psychiatre qui a examiné Yamagami durant plus de quatre mois avait considéré que sa responsabilité pénale ne faisait pas débat. Tout en reconnaissant cependant une personnalité atteinte par les conséquences de l’embrigadement de sa mère. Mais son parcours difficile « ne peut pas expliquer un assassinat », insiste Hitofumi Yanai, juriste et essayiste.
Il aurait fallu davantage creuser les raisons qui expliquent ce geste. Sur ce plan on reste au milieu du gué.
Hitofumi Yanai, juriste et essayiste
Pour une autre partie de la société, il est difficile de juger Yamagami sans tenir compte du calvaire qui a été le sien – son père s’est suicidé quand il avait 4 ans, sa mère a fait don de toute la fortune familiale à la secte, son frère aîné, malade, a aussi mis fin à ses jours après avoir été, des années durant, violent avec sa mère, etc. Ceux qui ont pour Yamagami de l’empathie arguent qu’il aurait fallu davantage prendre ce contexte en compte. Ils auraient aussi souhaité que soient établis les liens entre Shinzo Abe et la secte Moon, qui seraient la cause de l’assassinat. « Ce n’est pas le rôle de ce tribunal », contre-argumente le juriste Yanai.
Même après le verdict, une question divise encore la société, à laquelle Yamagami n’a pas totalement répondu : pourquoi lui, qui s’était d’abord mis en tête de tuer un responsable de l’organisation Moon, en est-il venu à choisir Abe au dernier moment, quelques jours avant ? Eito Suzuki, journaliste spécialiste du mouvement Moon, comprend que Yamagami a agi par désespoir, convaincu que rien ne s’arrangerait, que la secte allait continuer de détruire des familles, sans que la société et les pouvoirs publics s’en préoccupent. « Le procès a permis d’établir un cheminement qui a conduit Yamagami à détester Abe », alors même qu’il votait pour son parti. « Un mélange de déception, de désespoir », d’absence de solution à son malheur, « qui a fini en hostilité et haine à l’encontre de l’homme politique », souligne Suzuki.
Pour ceux qui ont suivi toutes les audiences, un sentiment d’inachevé persiste : « Il aurait fallu davantage creuser les raisons qui expliquent ce geste. Sur ce plan on reste au milieu du gué », estime Yanai. Ce procès restera néanmoins dans l’histoire, parce qu’il jugeait l’homme qui a tué froidement, par des moyens inédits (une arme artisanale de grande puissance), un ex-Premier ministre en poste pendant près de neuf ans (2006-2007 puis 2012-2020), une figure mondialement connue.
« Ce procès sera même mentionné dans les livres scolaires », pense Yanai. C’est donc ce qu’on appelle un « grand procès ». Et pourtant, il s’est joué dans une petite salle, devant une petite audience, avec des jurés citoyens qui n’avaient presque pas de questions à poser, au fil de journées d’audience très scénarisées et chronométrées, et presque sans presse étrangère.

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