À trois semaines de la présidentielle, le Bénin s’achemine vers une transition sans surprise, dominée par la figure du candidat de la majorité, l’actuel ministre des Finances, Romuald Wadagni. Une continuité assumée, qui met à l’épreuve le pluralisme démocratique.
Sauf séisme politique d’une ampleur exceptionnelle — hypothèse hautement improbable — le Bénin devrait, dans les prochaines semaines, tourner la page Patrice Talon, au terme de ses deux mandats à la tête de ce pays côtier d’Afrique de l’Ouest de 14 millions d’habitants. Une transition en apparence classique, mais qui s’inscrit dans une continuité politique soigneusement organisée.
À l’évidence, le favori se nomme Romuald Wadagni, investi samedi 21 mars, en grande pompe, par la majorité présidentielle. Ministre de l’Économie et des Finances depuis près d’une décennie, il apparaît comme l’un des principaux artisans des réformes engagées depuis 2016.
L’architecte d’un modèle économique
Formé en France et aux États-Unis, ancien cadre de Deloitte, Wadagni, 49 ans, a piloté la transformation économique du pays. Émissions obligataires réussies, crédibilité renforcée auprès des institutions internationales, croissance soutenue : le Bénin affiche un bilan macroéconomique solide. Le Produit intérieur brut est ainsi passé d’environ 8 milliards de dollars en 2016 à plus de 17 milliards en 2025, soit plus qu’un doublement en moins de dix ans, malgré les chocs extérieurs — pandémie de Covid-19 et tensions géopolitiques liées à la guerre en Ukraine. Aux yeux de nombreux observateurs, cette trajectoire conforte l’idée d’une succession fondée sur la compétence plus que sur la seule loyauté.
Une stabilité qui interroge
Cette continuité, séduisante sur le plan économique, pose néanmoins des questions politiques. Derrière la mécanique bien huilée de la succession se dessine un autre récit : celui d’un système progressivement verrouillé.
Depuis 2016, la vie politique béninoise a été profondément réorganisée. Fini la prolifération des partis — près de 200, voire 300 —, exigence d’ancrage national, parrainage obligatoire : le paysage s’est concentré autour de blocs solides, l’Union progressiste pour le renouveau démocratique (UPR) et le Bloc Républicain (BR), socle de la majorité présidentielle, tandis que l’opposition se limite aux Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE), aux Démocrates et à quelques autres formations marginales.
Depuis la Conférence nationale des Forces vives de 1990, le Bénin est présenté en modèle démocratique, mais la multiplication des micro-partis et la dépendance au financement privé fragilisaient le système. Patrice Talon a voulu rompre avec cette logique : réduire le nombre de partis, renforcer leur représentativité nationale et sécuriser le financement public.
Pour ses partisans, ces mesures ont stabilisé la vie politique et concentré les forces autour de coalitions crédibles. Pour les critiques, elles verrouillent le jeu politique et marginalisent l’opposition. Les débats sur l’avenir du système restent rares, presque inexistants, laissant en suspens la question : comment préserver la stabilité sans étouffer la pluralité politique ?
La réforme constitutionnelle de 2025, allongeant le mandat présidentiel à sept ans et instituant un Sénat, a ravivé les critiques. Officiellement, il s’agissait de renforcer les institutions ; officieusement, certains y voient la volonté de prolonger l’influence de Patrice Talon dans la gouvernance du pays.
Surtout, l’absence d’une opposition capable de rivaliser lors du prochain scrutin du 12 avril interroge. À force de rationaliser le jeu politique, le pouvoir béninois a réduit l’incertitude électorale — au risque d’en réduire aussi la portée démocratique. Dans ces conditions, la victoire du candidat du pouvoir semble moins relever d’un choix électoral qu’un rapport de forces déjà tranché.
Le spectre des contre-exemples régionaux
Dans une Afrique de l’Ouest secouée par les coups d’État, les mandats présidentiels à rallonge et la montée des insécurités, comment le Bénin ne pourrait-il pas apparaître comme un îlot de stabilité ? Au Mali, au Burkina et au Niger, l’irruption des militaires a plongé ces pays dans une spirale d’insécurité djihadiste, une contraction du PIB et une augmentation de la pauvreté touchant plus de 40 % de la population. Ils ont exacerbé les conflits internes, avec des déplacements massifs de populations et une chute des investissements étrangers.
À Cotonou, le pouvoir brandit ce contraste comme un argument politique central. La stabilité, même imparfaite, vaudrait mieux que l’inconnu.
Un raisonnement audible, mais qui pose là aussi une question de fond : la stabilité peut-elle durablement se passer du pluralisme ?
Le risque d’un pouvoir trop concentré
Le principal défi du futur président ne viendra peut-être pas de l’opposition, mais de son propre camp. Dans un système largement dominé par la majorité, les appétits politiques pourraient rapidement devenir un facteur de blocage. Déjà que des signes de tension sont apparus lors de la désignation de Romuald Wadagni comme candidat du camp présidentiel au mois d’août 2025.
Gageons seulement que personne ne cédera à la tentation de la surenchère et que s’il est élu le 12 avril, le prochain président évitera les écueils de l’autoritarisme pour préserver les fondations de l’actuel Bénin en marche. Ce sera l’unique condition pour construire l’avenir sans briser l’élan présent.
*Adrien Poussou est Ancien ministre centrafricain de la Communication et expert en géopolitique.

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