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Brendan Carr, le bras armé de Trump pour mettre les médias américains au pas

Brendan Carr, le bras armé de Trump pour mettre les médias américains au pas

Jimmy Kimmel suspendu, Stephen Colbert évincé, des menaces de perte de licence pour les chaînes couvrant la guerre en Iran… Le patron de la puissante autorité de régulation mène une guerre totale contre les médias traditionnels.

L’administration Trump entend bien mettre les médias américains en coupe réglée. Brendan Carr, le président de la commission fédérale des communications (FCC, qui supervise les médias américains de la radio, de la télévision et d’internet) a lancé samedi 14 mars un avertissement sévère aux diffuseurs. « Les chaînes de télévision qui diffusent des canulars et des informations déformées ont désormais la possibilité de rectifier le tir avant le renouvellement de leur licence. La loi est claire : les diffuseurs doivent agir dans l’intérêt public, et ils perdront leur licence s’ils ne le font pas », a-t-il menacé sur X.

Une déclaration qui semble liée à celle de Donald Trump, quelques heures plus tôt, sur son réseau Truth Social, où il a attaqué le New York Times et le Wall Street Journal, « les médias de la désinformation », à propos de leur couverture du conflit en Iran, dont les reportages reviendraient, selon lui, à souhaiter la défaite des États-Unis.

La mise en garde de Brendan Carr est à l’image de son mandat à la tête de la FCC : cette agence, imaginée comme une entité indépendante du pouvoir fédéral, s’est mise, sous sa direction, au service du président américain.

En 2017, lors de son premier mandat, ce dernier l’installe dans le siège de commissaire de la FCC. Le maître mot de Brendan Carr ? La dérégulation. Il appelle à réduire les restrictions autour de l’installation d’équipements 5G dans l’espace public et vote pour la fin de neutralité du Net, principe fondateur garantissant l’égalité de traitement de tous les flux de données sur Internet. « Nous avons commencé à la FCC à peu près en même temps, et il était un collaborateur républicain assez typique », décrit à l’époque à The Atlantic une démocrate nommée à un poste au sein de la commission.

Le « guerrier de la liberté d’expression » selon Trump

Le visage plus radical de Brendan Carr semble avoir émergé en 2020. Cette année-là, il accuse les réseaux sociaux de biais contre la campagne de Donald Trump. « Depuis l’élection de 2016, l’extrême gauche a sauté de canular en canular pour expliquer comment elle a perdu face au président Trump dans les urnes », dénonce-t-il alors sur Fox News. Il défend également la demande faite par Trump à la FCC de « clarifier » la signification de l’article 230 du Communications Decency Act, la loi qui protège les plateformes Internet de toute responsabilité concernant leurs politiques de modération de contenu. Pour les républicains, cette loi censurerait les conservateurs.

Une fois Donald Trump de retour dans la course à la présidence, son ton se muscle à nouveau. Dans le Project 2025 (liste de 900 propositions politiques conservatrices qui sert de feuille de route à la seconde administration Trump), il est derrière le chapitre sur le FCC, défendant des « réformes » qui « soutiennent une diversité de points de vue ». Là encore, il vise expressément les entreprises de la tech, bien que celles-ci ne fassent pas partie du champ d’action de la FCC.

Ce républicain, « guerrier de la liberté d’expression » selon les mots du milliardaire, appelle sur X en novembre 2024 à « démanteler le cartel de la censure », imposé selon lui par les géants de la tech que sont Facebook, Google, Apple ou encore Microsoft, « et restaurer le droit à la liberté d’expression des Américains ». « L’organisme orwellien nommé NewsGuard [qui lutte contre la désinformation en ligne, NDLR], ainsi que des groupes de “vérification des faits “et des agences de publicité, ont contribué à faire respecter les récits unilatéraux. Le cartel de la censure doit être démantelé », avait-il alors ajouté.

Le cas Jimmy Kimmel

Donald Trump revenu à la Maison-Blanche, Brendan Carr est nommé à la tête de la FCC et a le champ libre pour agir. Il remet en cause les politiques d’inclusion et de diversités au sein des entreprises de l’audiovisuel, une des grandes obsessions de Donald Trump. Avec l’appui d’Elon Musk, il diligente des enquêtes sur les pratiques publicitaires de NPR et PBS et s’attaque à 60 Minutes, l’émission phare de CBS, accusé d’un montage un peu trop positif sur Kamala Harris.

En octobre 2025, cet avocat de 46 ans obtient (temporairement) une victoire majeure : le scalp de Jimmy Kimmel, suspendu par la chaîne ABC pour avoir critiqué la récupération politique par la mouvance Maga de l’assassinat de Charlie Kirk.

Dans un podcast, Brendan Carr avait jugé que cette affaire était « extrêmement grave » pour la chaîne et sa maison mère, Disney. « Ces entreprises peuvent trouver des solutions pour changer de comportement et prendre des mesures […] contre Kimmel. Sinon, la FCC aura du travail supplémentaire à faire. » Il avait menacé d’amendes voire de priver de licences de diffusion les chaînes locales d’ABC qui diffuseraient l’émission du présentateur. Ses menaces envers ABC étaient claires : « On peut faire ça à l’amiable ou à la dure. »

Ces propos sont dénoncés non seulement par Jimmy Kimmel, mais également par des alliés républicains. « Il ne s’est écoulé que quelques heures entre les pressions de Brendan Carr et la décision de Disney de suspendre Jimmy Kimmel », dénonce à Télérama David Graham, journaliste au magazine américain The Atlantic. « La chaîne CBS s’est aussi inclinée en se séparant de Stephen Colbert [un autre animateur star critique de Donald Trump, NDLR], sur fond de fusion avec Skydance. Dans toutes ces situations, ces compagnies ont pensé qu’il y avait beaucoup d’argent en jeu et voulaient se mettre du côté du gouvernement. »

Au sein de la FCC, précise le Washington Post, un groupe bipartisan de commissaires de la FCC a adressé une pétition à l’agence en novembre 2025, marquant son inquiétude sur le fait que, même sans mesure coercitive, « le simple spectre d’une ingérence gouvernementale dissuade les diffuseurs de s’exprimer ».

« L’avertissement autoritaire de Brendan Carr ​​est scandaleux »

Aujourd’hui, Brendan Carr entend donc mettre les diffuseurs au pas sur la question iranienne. Il a déclaré qu’un « changement de cap » serait une décision commerciale judicieuse pour les diffuseurs – sans les nommer – étant donné que « la confiance dans les médias traditionnels a chuté à un niveau historiquement bas de seulement 9 % et que leurs audiences sont catastrophiques ».

Le dirigeant de la FCC fait sans nul doute référence à un sondage de l’institut de sondage Gallup qui avait constaté en 2020 que seuls 9 % des Américains font « très confiance » aux médias de masse… Mais en omettant que 31 % supplémentaires ont tout de même déclaré leur accorder « une confiance assez grande ». « Le public a perdu confiance dans les médias. Et nous ne pouvons pas laisser cela se produire. Il est temps que ça change ! »

« Si Trump n’apprécie pas votre couverture de la guerre, la FCC vous retirera votre licence de diffusion. C’est manifestement anticonstitutionnel », a réagi Gavin Newsom, le gouverneur démocrate de Californie, sur X. « L’avertissement autoritaire de Brendan Carr – selon lequel les chaînes de télévision risquent de perdre leur licence de diffusion pour avoir couvert la guerre en Iran d’un point de vue qui déplaît au gouvernement – ​​est scandaleux », a déclaré Will Caley, directeur juridique de la Fondation pour les droits individuels et la liberté d’expression, dans un communiqué au Washington Post. « Quand le gouvernement exige que la presse devienne son porte-parole sous peine de sanctions, c’est que quelque chose ne va pas du tout. »

Le président-directeur général de CNN, Mark Thompson, a réagi face aux attaques contre sa chaîne : « Les politiciens ont un intérêt évident à prétendre que les articles qui remettent en question leurs décisions sont mensongers. À CNN, notre seul objectif est de dire la vérité à nos téléspectateurs aux États-Unis et dans le monde entier, et aucune menace ni insulte politique ne nous fera changer d’avis. » Brendan Carr est prévenu : le bras de fer va durer.