views 7 mins 0 comments

« Cablegate » : quand le Chili se retrouve coincé entre Washington et Pékin

« Cablegate » : quand le Chili se retrouve coincé entre Washington et Pékin

Entre l’alignement idéologique sur Donald Trump et la dépendance économique à la Chine, le nouveau président chilien, José Antonio Kast, affronte un casse-tête diplomatique dès intronisation.

C’est un baptême du feu dont le Chilien José Antonio Kast se serait bien passé. Alors qu’il a ceint l’écharpe présidentielle ce mercredi 11 mars sous les acclamations d’une droite revancharde, le nouveau maître de La Moneda, l’équivalent local de l’Élysée, hérite d’un dossier explosif qui menace de faire dérailler sa lune de miel avec Washington.

Le « cablegate », ce scandale lié au projet de fibre optique sous-marine reliant le Chili à la Chine, n’est plus une simple affaire technique. Il prend des airs de guerre froide technologique qui place Santiago au cœur d’un étau géopolitique.

Le décret de la discorde

Tout a basculé à la fin du mandat du président de gauche sortant, Gabriel Boric. Le 27 janvier dernier, le ministre des Transports Juan Carlos Muñoz signe un décret octroyant pour trente ans une concession à la société CMI Chile SpA, filiale du géant étatique China Mobile International. Le projet, baptisé « Chile-China Express », prévoit de déployer près de 20 000 kilomètres de câbles entre le port de Concón et celui de Hongkong. Un investissement de 500 millions de dollars pour un débit colossal de 16 térabits par seconde.

Deux jours plus tard, coup de théâtre : le décret est annulé. L’exécutif sortant invoque d’abord un « error de tipeo » (une erreur de frappe). L’explication chauffe les esprits de l’opposition de droite. Il semble que le président Boric a cédé face à la foudre de Washington. Il faut dire que l’administration Trump a frappé fort en révoquant les visas du ministre des Transports et de deux hauts fonctionnaires issus du Parti communiste, Claudio Araya et Guillermo Petersen. Elle les accuse d’avoir « érodé la sécurité régionale », qui serait, selon elle, menacée par les espions de Pékin.

Fantasmes et réalités

Les câbles sous-marins transportent aujourd’hui 95 % du trafic Internet mondial, ce qui peut expliquer en partie qu’un simple câble suscite une telle paranoïa. Derrière le projet de China Mobile, Washington voit la main du Parti communiste chinois. La loi chinoise de 2017 oblige en effet ses entreprises à coopérer avec les services de renseignement de Pékin.

Le fantasme d’un « aspirateur de données » géant n’est pas sans fondement. Le 25 février dernier, Google a révélé l’existence du groupe de hackers chinois UNC2814, qui aurait infiltré les réseaux de 42 pays, dont le Chili, en utilisant des outils aussi banals que Google Sheets pour masquer ses activités. Pour Marco Rubio, le chef de la diplomatie américaine, laisser la Chine contrôler cette autoroute de l’information au Chili reviendrait à offrir les clés de la maison à un cambrioleur.

Doctrine Monroe version 2.0

Cette offensive s’inscrit dans le grand retour de la doctrine Monroe prôné par Donald Trump. Après des décennies de « délaissement stratégique » au profit du Moyen-Orient et l’Asie, Washington veut reprendre la main sur l’Amérique latine, qu’il considère comme étant sa zone d’influence.

Le « Chile-China Express » fait écho à d’autres frictions autour du nouveau port de Chancay au Pérou, véritable tête de pont chinoise sur le Pacifique, ou les pressions sur le Panama pour limiter l’influence de Pékin sur le Canal. À l’alternative chinoise, les États-Unis opposent le projet « Humboldt » de Google, reliant Valparaíso à Sydney, une option présentée par l’administration américaine comme « sûre » car ancrée dans l’arc démocratique occidental.

Afin de forcer la main au Chili, Washington agite déjà la fin du programme Visa Waiver, ce précieux sésame permettant aux Chiliens de voyager sans visa aux États-Unis. L’ambassadeur américain Brandon Judd a été clair : « Nous devons avoir confiance que les informations que nous transmettons au gouvernement chilien seront protégées pour que le Chili reste dans le programme ».

Le grand écart de Kast

Pour José Antonio Kast, le dossier vire au casse-tête. Idéologiquement, le nouveau président est un « trumpiste » assumé. Invité d’honneur du sommet « Bouclier des Amériques » à Miami le 7 mars, il a promis de lutter contre les « interférences étrangères ». Mais la réalité économique l’oblige à la prudence. La Chine est le premier partenaire du pays, absorbant 40 % des exportations de cuivre et de lithium de son pays.

Le patronat chilien, pilier du soutien à Kast, voit d’ailleurs d’un très mauvais œil ce bras de fer. Les grandes familles du pays, liées par des milliers de juteux contrats à l’empire du Milieu, ne sont pas prêtes à sacrifier leur prospérité sur l’autel de la sécurité nationale américaine. Jose Antonio Kast va devoir trancher entre valider le projet chinois et risquer l’excommunication diplomatique, ou l’annuler et s’exposer aux foudres de Pékin. Difficile de choisir entre le marteau de Trump et l’enclume de Xi Jinping !