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« Certains de nos meilleurs experts sont là-bas » : comment l’Ukraine aide les pays du Golfe à affronter les drones Shahed

« Certains de nos meilleurs experts sont là-bas » : comment l’Ukraine aide les pays du Golfe à affronter les drones Shahed

Alors que la Russie intensifie ses frappes, Kiev partage son savoir-faire avec le Moyen-Orient, lui aussi ciblé par ces engins de fabrication iranienne. Une aide qui appelle évidemment une contrepartie.

Les images, ce mardi, du toit en flammes du monastère des Bernardins, vieux de quatre siècles, dans le cœur historique de Lviv, ont ému l’Ukraine. Le centre de cette grande ville de l’Ouest, à près de 1 000 kilomètres de la frontière russe, avait été relativement épargné depuis le début de l’invasion russe en 2022. Depuis son bureau, Taras Yatsenko, cofondateur du pôle médiatique « Your City », basé à Lviv, a entendu le drone Shahed survoler son immeuble et s’écraser quelques centaines de mètres plus loin sur l’église.

« On était dans la rédaction lorsqu’on a entendu ce vrombissement au-dessus de nous, puis le bruit de l’explosion. On ne s’y attendait pas. On avait bien reçu l’alerte antiaérienne, mais d’habitude, ça n’arrive jamais en journée ! », confie au Point ce militaire. Le même après-midi, deux autres drones se sont écrasés sur des immeubles résidentiels, portant le bilan provisoire à 22 blessés.

En tout, près de 1 000 drones russes ont été tirés en 24 heures. Les forces armées ukrainiennes affirment en avoir intercepté 95 %. « Cela prouve une fois de plus notre efficacité en interception, mais aussi l’importance d’investir toujours plus dans la défense antiaérienne, la production d’intercepteurs comme la formation », souligne Zoya Krasovska, elle-même originaire de Lviv, chargée de la communication pour Come Back Alive, organisation civique qui soutient l’armée ukrainienne.

Kiev observe le conflit de près

Frappés par les mêmes drones Shahed, de fabrication iranienne, depuis le début de l’offensive israélo-américaine contre Téhéran, les États du Golfe ont sollicité l’expertise ukrainienne. Près de 200 experts, selon Kiev, ont été envoyés dans cinq pays de la région. Un partage de connaissances que Taras Yatsenko voit d’un œil favorable. « Le monde est interconnecté aujourd’hui. Être séparé de milliers de kilomètres d’un conflit n’empêche pas d’être concerné par ses effets. Si l’Iran est affaibli, alors moins de Shahed tomberont en Ukraine, ce qui signifie moins de morts, comme ce lundi à Ivano-Frankivsk, où un soldat et sa fille adolescente ont été tués alors qu’ils se rendaient à la maternité où la mère venait d’accoucher. Et la Russie sera aussi plus faible. Alors, on a certes beaucoup à faire en Ukraine pour défendre notre propre ciel, mais on a réussi à envoyer certains de nos meilleurs experts là-bas », se félicite-t-il.

En Ukraine, la guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran au Moyen-Orient est observée de près. Les Ukrainiens ont d’abord accueilli d’un œil plutôt favorable l’affaiblissement du régime de Téhéran, qui fournit aux Russes ses technologies : les Shahed et leur copie russe low cost, Gerbera. Mais cet espoir a été vite douché, mi-mars, par la décision de Donald Trump de lever les sanctions sur le pétrole russe. Vladimir Poutine serait-il finalement le grand gagnant de ce nouveau théâtre ?

« Chaque jour de conflit là-bas offre à Moscou l’occasion de tirer davantage de profits de son industrie pétrolière. Et je souhaite que davantage de monde comprenne que tous ces événements ne sont pas isolés, mais qu’ils forment une chaîne de conséquences liées entre elles, lorsque des dictateurs peuvent influencer l’ordre mondial », se désole Zoya Krasovska.

« Cette guerre au Moyen-Orient est partie pour durer »

Sur les réseaux sociaux, la prix Nobel de la paix Oleksandra Matviïtchouk a partagé la même inquiétude. « Les États-Unis promettent qu’il s’agit d’une mesure temporaire, mais même si tel est le cas, cette décision fournira sans aucun doute de nouvelles ressources pour financer la machine de guerre de Poutine. C’est précisément pour cette raison que Moscou a tant insisté sur ce point lors des négociations avec les Américains », s’est alarmée l’avocate et militante des droits de l’homme.

Les Ukrainiens ne comprennent pas la décision de lever les sanctions contre Moscou, car la Russie fournit armes et renseignements à l’Iran dans son combat contre les États-Unis. Ainsi, la députée de Lviv Nataliia Pipa, de passage à Kiev pour assister aux débats parlementaires, confie son pessimisme. « La Russie voit que les États-Unis veulent changer l’ordre du monde, intervenir dans un pays pour y changer le régime : cela ne peut que les encourager à continuer leur entreprise pour faire la même chose chez nous », déplore la membre du Parlement ukrainien.

« Cette guerre au Moyen-Orient est partie pour durer, dit-elle encore. Les Américains épuisent leurs réserves en systèmes antimissiles et, pendant ce temps, la Russie a des missiles qu’elle garde pour le prochain hiver. Elle refait ses forces, quand les États-Unis les épuisent. »

Une aide pour une aide

Face aux drones iraniens, les États-Unis et les pays du Golfe ont déployé des systèmes de type Patriot, extrêmement coûteux et aux stocks limités, pour intercepter des Shahed qui, eux, coûtent 30 000 dollars tout au plus. Une absurdité aux yeux des Ukrainiens, qui réclament ces précieux systèmes pour protéger leur ciel des missiles russes. Le président Volodymyr Zelensky a déclaré que plus de 800 missiles Patriot ont été déployés en seulement trois jours de conflit début mars.

De cette situation, le président ukrainien compte tirer profit. Après quatre ans de défense acharnée contre les Shahed, la défense antiaérienne ukrainienne est la plus performante au monde. Celle-ci va des systèmes de brouillage et de leurres aux unités mobiles au guidage automatisé, en passant par ses petits drones kamikazes intercepteurs, produits par milliers chaque mois, à quelque 3 000 dollars l’unité.

C’est tout cela à la fois que les États du Golfe réclament. Devant le Parlement britannique, le 17 mars. Le président Zelensky a annoncé que des équipes d’experts militaires étaient « déjà aux Émirats arabes unis, au Qatar et en Arabie saoudite », et qu’une autre se dirigeait « vers le Koweït », tout en précisant : « Nous aidons ceux qui nous aident. » En d’autres termes : cet échange d’expertise se fera en échange d’un appui en retour, qu’il soit militaire, économique ou diplomatique, face à leur propre agresseur.