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« C’est du nettoyage ethnique » : à Minneapolis, le pasteur Amezcua, « Martin Luther King » des Latinos

« C’est du nettoyage ethnique » : à Minneapolis, le pasteur Amezcua, « Martin Luther King » des Latinos

REPORTAGE. Alors que les agents fédéraux de l’immigration quadrillent toujours les rues, Sergio Amezcua a transformé son église en forteresse humanitaire. Dans cette ville du Minnesota, la charité est devenue un acte de résistance.

Une femme glisse deux carottes dans le carton, le pousse sur la table, une autre le passe à un homme à la porte. Il descend les escaliers par une chaîne humaine, atterrit sur une palette, roule jusqu’au parking, monte dans un coffre, s’éloigne sur l’asphalte enneigé. Bientôt, il sera ouvert par une famille de Minneapolis (Minnesota).

« Il nous faut 140 chauffeurs de plus, on a 700 cartons à distribuer dehors », lance le pasteur Sergio Amezcua à une bénévole. Alors que des milliers d’agents fédéraux de l’ICE (Agence de l’immigration et des douanes) ont envahi la ville, le pasteur de 46 ans a transformé son église, Dios Habla Hoy (Dieu parle aujourd’hui), en centre d’aide à ceux qui n’osent plus sortir.

Dans le chœur, d’autres bénévoles attendent devant des tables, étiquetées : « 1 : vérification de l’inscription » ; « 2 : numéro du chauffeur », « 3 : missions des chauffeurs ». Beth a posé un jour de congé, elle s’est inscrite à la formation de conductrice.

« J’ai l’impression qu’on vit un tournant historique, ce qui se passe me rend malade et je veux faire tout ce que je peux pour aider, témoigne-t-elle. Et c’est si motivant de voir tous ces gens bien qui s’engagent bénévolement, en plus de leurs vies bien occupées. J’ai des amis qui sont parents, s’occupent de leurs propres parents, travaillent, emmènent leurs enfants à l’école et s’engagent pour la communauté. »

Au mur, une liste de produits à inclure dans le colis : des haricots, du riz, du poulet, des fruits en conserve, des piments jalapenos, des tortillas… La ruche emmitouflée remettra, ce soir, les lieux en état pour la messe. « On a quatre groupes WhatsApp, de 1 000 personnes chacun, on forme 600 bénévoles par semaine », détaille Sergio Amezcua en dévalant les escaliers. Les identités sont vérifiées, « pour être sûr que ce ne soient pas des agents de l’ICE », infiltrés.

« Trump fait ce que Maduro a fait au Venezuela »

Début décembre, l’église distribuait de la nourriture à une quinzaine de familles. « Mais quand j’ai vu ce qui se passait avec l’ICE, j’ai pensé que certains avaient peur de venir. J’ai dit à mon assistant de poster un lien sur les réseaux sociaux, raconte-t-il. On l’a fait à 11 heures. À 19 heures, il me dit : “Pasteur, il y a beaucoup de monde.” J’ai dit : “10, 20 familles ?” Lui : “Non pasteur. On a 2 000 familles.” »

Les banques alimentaires lui ont fourni 200, 400, puis 1 500 cartons par jour. « Maintenant, on a plus de 27 000 familles inscrites », révèle-t-il. L’église distribue aussi à des écoles, des employeurs dont le personnel n’ose plus aller au travail et bientôt, à d’autres églises « satellites ».

Amezcua monte dans son pick-up, se rend chez la première famille. Ce sont des Amérindiens. Beaucoup ont peur de sortir, ils sont aussi raflés dans les rues, pris pour des Latinos.

Car l’église livre des familles américaines. « Trump fait au Minnesota ce que [Nicolas] Maduro a fait au Venezuela, affirme le pasteur. Comme [Hugo] Chavez et Fidel Castro avec leurs opposants, et c’est le peuple qui trinque. Et si Trump continue, les gens finiront pas manger dans les poubelles, comme au Venezuela. »

« Le mal incarné »

Amezcua, d’origine mexicaine et sensible aux problématiques latino-américaines, fait allusion aux programmes alimentaires chavistes, qui favorisent les loyalistes au régime bolivarien. Aux États-Unis, les bons alimentaires de 42 millions d’Américains ont été coupés lors du shutdown (l’arrêt temporaire des activités gouvernementales), puis rétablis.

Pas au Minnesota, où le département de l’Agriculture (USDA) dénonce de la fraude. Il exige un contrôle plus strict et prive 454 000 habitants − 8 % de l’État − de l’aide. En novembre 2024, le Minnesota a voté pour Kamala Harris à 51,1 % et Donald Trump, 46,9 % – le comté de Hennepin, qui englobe Minneapolis, a voté à 70,2 % pour Harris et 27,5 % pour Trump.

« J’espère que la Maison-Blanche changera de cap, parce que c’est vraiment le mal incarné ce qu’ils font. Et on a un gouvernement chrétien ! », ajoute Amezcua. L’administration Trump compte quatre entités dédiées à la religion, dont le bureau de la Foi de la Maison-Blanche, dirigé par la pasteure évangélique millionnaire Paula White. Il a tenté de la joindre, sans succès. « Ils sont probablement occupés à chanter des cantiques », ironise-t-il.

« Nous avons nourri ce pays si longtemps »

Le deuxième bénéficiaire est équatorien. « Dieu te bénisse, Diego, c’est le pasteur Sergio Amezcua. Je serai chez toi dans quinze minutes », lui annonce-t-il au téléphone. En février 2023, les Équatoriens sont devenus la nation la plus représentée dans le bouchon du Darien, tronçon de jungle entre la Colombie et le Panama, sur la route vers les États-Unis. Ils étaient poussés par la violence engendrée par le narcotrafic, l’extorsion des gangs et la pauvreté.

Le Minnesota accueille plus de 15 100 Équatoriens, dont plus de 6 800 à Minneapolis (Neilsberg). « C’est quand Biden a ouvert la frontière, mais tous ces gens ont eu des permis de travail et ils les expulsent », assure Amezcua.

Des bénévoles, à l’église Dios Habla Hoy de Minneapolis (Minnesota), chargent des colis de nourriture pour aider ceux qui n’osent plus sortir à cause des actions de l’ICE. © (Claire Meynial/« Le Point »)

Il se lance, cette fois, dans un parallèle biblique. « C’est comme quand les Hébreux vivaient en Égypte. La Bible dit que le Pharaon a fait un rêve que personne ne pouvait interpréter, sauf ce gars, Joseph. Il avait rêvé de sept ans de vaches grasses, la prospérité, puis de sept ans de disette. Joseph lui avait dit d’économiser en prévision. Le Pharaon l’avait nommé gouverneur d’Égypte. »

Dans la Genèse, Joseph sauve l’Égypte de la famine. Amezcua cite la suite, le livre de l’Exode. « Le nouveau Pharaon ne connaît pas Joseph, poursuit-il. Et son ordre était de se débarrasser des Hébreux qui s’étaient multipliés, de tuer les nouveau-nés mâles. C’est la même chose, nous avons nourri ce pays si longtemps. »

Selon lui, les migrants ont assuré la prospérité américaine, occupant les postes agricoles, de la restauration, du bâtiment. Trump, nouveau « pharaon », ne voit en eux qu’une menace démographique. « Ce que je pense, c’est qu’ils font du nettoyage ethnique », conclut Amezcua.

Une présence pourtant légale

À un carrefour, des manifestants bravant les -25 degrés, hurlent : « Fuck ICE ! » Amezcua baisse sa vitre et salue. « Sinon, ils vont croire que je suis de l’ICE », dit-il, à cause de son pick-up, véhicule prisé des agents. La petite foule l’applaudit. L’ICE le suit, parfois. « Je leur dis : “Comment ça va les gars ? Restez au chaud ! Et regardez dans le dictionnaire le mot dignité, s’il vous plaît” », s’esclaffe-t-il. Il fronce les sourcils, s’interrompt : « Des agents de l’ICE, juste là. » Ils tournent. Silence.

On ne peut aller nulle part, surtout pas au travail… Ils attrapent tout le monde.

Diego, Equatorien

Il reprend. « Ma fille m’a dit l’autre jour : “Papa, les gens sont très fiers de ce que tu fais, mais je suis vraiment inquiète. Ils disent que tu es comme le Martin Luther King des Latinos et tu sais comment Martin Luther King est mort.” Je lui ai répondu : “On ne fera ça qu’un temps. Et Dieu nous protège. J’ai encore beaucoup de choses à faire pour lui, il va me laisser les faire.” »

Diego sort en jetant des regards furtifs. « C’est très compliqué, on ne peut aller nulle part, surtout pas au travail… », confie-t-il. Il est mécanicien mais n’a pas travaillé depuis un mois et demi. L’atelier lui garde son poste. « On s’est débrouillés avec un petit peu de riz qu’il nous restait, mais on l’a fini, poursuit-il. Je n’ai pas le choix, je vais devoir retourner travailler. »

La famille est arrivée il y a deux ans et quatre mois, elle est en procédure de demande d’asile, sa présence dans le pays est légale. « Mais ils attrapent tout le monde, c’est pour ça qu’on a peur », complète Diego. Il se réfugie chez lui.

« Ils arrêtent des mamans, des femmes enceintes ! »

Sergio Amezcua se défend d’être « libéral ». « Je suis un pasteur, je suis un prêcheur », assure-t-il. Il trouve que le pape François était « très à gauche », que Gavin Newsom, démocrate, est « un mauvais gouverneur » de Californie, que Tim Walz, gouverneur démocrate du Minnesota, a été trop laxiste lors des émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd, homme noir tué par un policier blanc, en mai 2020.

Mais Amezcua pensait que le gouvernement de Trump arrêterait les sans-papiers criminels, comme promis en campagne. « Je suis déçu par Trump. Au début, j’ai pensé que l’ICE avait des mandats contre les cartels et les dealeurs. Mais ils arrêtent des mamans, des femmes enceintes, dans la neige ! » s’emporte-t-il. Il pense que c’est « de la persécution politique » contre Walz, colistier de Kamala Harris à l’élection présidentielle, et le maire Jacob Frey.

Il appelle un autre Équatorien. « Comment vous faites pour le loyer ? », demande-t-il. « On est un petit peu endettés… je dois 1 390 dollars… », répond la voix. « Je vais demander à la trésorière qu’elle vous donne 1 000 dollars… », annonce-t-il. « Ceux-là sont passés par le Darien, commente-t-il. Ils doivent toujours de l’argent au passeur. Ils ont eu leur numéro de sécurité sociale assez vite, mais ils se cachent quand même. »

Maria n’est pas sortie depuis deux mois

Amezcua appelle la troisième famille. « J’arrive avec le même pick-up que l’autre jour, c’est moi, n’aie pas peur », prévient-il au téléphone. José, comme sa femme, Maria, et les deux enfants présents, sont mexicains. Ils sont terrés dans le salon, heureux de voir de nouveaux visages. À la télévision, passe une série romantique coréenne, traduite en espagnol.

« Ça fait trente ans que je suis là, on n’a jamais vécu ça, raconte José, qui se force à sourire. Avec le président Obama, il y avait des expulsions, mais pas comme ça. Ils visaient les criminels, les agents les emmenaient, et on était libres, on n’avait pas peur. » José possède un garage, fermé depuis quinze jours. « Si tu y vas, tu risques de ne pas revenir », dit-il. Personne ne peut l’ouvrir, les employés n’ont pas de papiers non plus.

Maria, elle, n’est pas sortie depuis deux mois. La photo de son fils aîné, d’un autre mariage, en uniforme, trône au mur. Il est dans la Garde nationale et, grâce à lui, elle peut bénéficier du programme Parole in Place (PIP) et obtenir un statut temporaire légal et un permis de travail.

« J’ai déjà donné mes empreintes, la photo, j’ai tout fait. L’avocat me dit de ne pas sortir, car je suis en pleine procédure », explique-t-elle. Sa présence est pourtant légale.

Je pense qu’ils vont envoyer des troupes de choc et que le président voudra annuler les élections [de mi-mandat].

José, Mexicain

Des trois filles de José, les deux aînées sont protégées de l’expulsion car elles ont été amenées très jeunes. La plus jeune est née aux États-Unis, elle a la nationalité. La loi prévoit que, dès ses 21 ans, elle peut faire bénéficier ses parents de la citoyenneté.

Maria hoche la tête : « C’est très difficile. Ma cousine, dont le fils a 25 ans, ça fait trois ans qu’elle a lancé la procédure, ils viennent d’arrêter son mari, au Texas. Il était ici depuis vingt-cinq ans. Je ne sais pas ce qu’ils vont faire. »

José tente de se rassurer : « On se dit que ça va peut-être s’améliorer un petit peu… qui sait… mais là, ça empire plutôt… peut-être que ça ira mieux quelques jours, quelques mois… mais je pense qu’en octobre, ça va empirer. »

« Si on m’expulse, je voudrais prendre mes outils »

Les élections générales de mi-mandat ont lieu en novembre et Trump a suggéré, en plaisantant, qu’il pourrait les annuler. « Je pense qu’ils vont envoyer des troupes de choc ici, l’armée, et que le président voudra appliquer la loi sur l’insurrection et annuler les élections », redoute José. Ils craignent l’insécurité au Mexique et préfèrent tenter de survivre en attendant.

« Rien qu’en loyer, on doit 5 000 dollars, soupire-t-il. On avait économisé, mais c’est fini. » Pour la nourriture, c’est Maria qui a rempli le formulaire sur Facebook. « Avec le pasteur, on est amis depuis des années, mais je ne voulais pas l’embêter… Je ne voulais pas en arriver là », souffle José. Maria pleure : « Mes filles seront diplômées la semaine prochaine et je ne peux pas aller à la cérémonie… »

José hoche la tête : « Je la comprends, ça fait deux mois qu’elle est enfermée ici, c’est difficile. Moi, si on m’expulse, je voudrais prendre mes outils. Où que j’aille, il y aura des voitures, je pourrai travailler. » Maria ajoute : « Notre plus grande peur, c’est de ne rien pouvoir emporter, de partir comme on est entrés. »

« Jamais je n’aurais pensé vivre ça »

José est diabétique et après quinze jours sans insuline, il a appelé le médecin, qui lui en a envoyé. Maria se tient les reins en grimaçant, les conséquences d’un accident de voiture l’an dernier, quand ils ont été emboutis par un camion. Elle n’ose pas aller à l’hôpital.

Sergio suggère d’appeler le 911 qui enverra une ambulance. Il impose les mains sur la famille. « Père, au nom de Jésus, Seigneur, nous avons besoin de ton intervention divine dans la vie de ma sœur. Nous allons sortir de tout ça plus forts, mes frères. »

Maria pleure toujours : « Jamais je n’aurais pensé vivre ça, dans le pays de la liberté. Pour moi, les États-Unis ont toujours été le pays de l’union, de la confiance. On a perdu tout ça. »