LETTRE DE BERLIN. Rebutés par la transformation de la capitale allemande, touristes et jeunes en rupture de ban délaissent la ville qui était considérée jusqu’en 2019 comme « la plus cool au monde ».
L’inauguration des Galeries Lafayette en 1996 sur le versant est de la nouvelle capitale marquait la renaissance de Berlin. Cette ville mutilée par les bombardements, grise et longtemps coupée par un mur qui la sciait en deux accueillait alors en grande pompe l’enseigne symbole de l’art de vivre à la française. Les Galeries Lafayette attiraient les Berlinois comme un aimant de luxe et d’exotisme. On y croisait souvent Angela Merkel poussant son Caddie devant le comptoir des fromages. Le ministre des Affaires étrangères d’alors, Joschka Fischer, venait, lui, s’approvisionner au rayon alimentation.
Aujourd’hui la majestueuse proue de verre érigée par Jean Nouvel dans la Friedrichstrasse n’est plus qu’une épave vide. Des grues surplombent le bâtiment qui est en train d’être transformé en vulgaire centre multifonction : bureaux, commerces, le label musical Bertelsmann BMG et une terrasse panoramique sur le toit.
Le projet évoqué un moment d’y loger la bibliothèque centrale et de Berlin a été abandonné, faute de volonté politique et de moyens financiers. Des panneaux de bois aveuglent les vitrines qui, jadis, illuminaient cette rue que les Berlinois émerveillés avaient baptisée « les Champs-Élysées de Berlin ». Sur la porte d’entrée, un avertissement de la police interdit l’accès au chantier.
Trente ans de tourisme glorieux
Avec la fermeture définitive des Galeries Lafayette, le 1er août 2024, la Friedrichstrasse a perdu de son éclat. La rue est devenue beaucoup moins passante. Plusieurs magasins ont fermé leurs portes, leurs vitrines sont scellées avec des planches. En face des Galeries, la boutique Karl Lagerfeld informe les passants qu’elle a déménagé sur le Kurfürstendamm, la grande avenue commerçante dans l’ouest de la ville.
Seules trois enseignes de montres de luxe ont survécu. Un peu plus loin, Max Mara, Hugo Boss et Massimo Dutti tiennent encore le choc. Au coin de la rue, le restaurant Borchardt, qui rêvait de devenir le Bofinger berlinois et était la cantine du tout Berlin au début des années 2000, accueille surtout des nostalgiques de cet âge d’or.
Certains croient voir dans le triste sort de la Friedrichstrasse le signe avant-coureur de la décadence annoncée de cette nouvelle capitale dont le maire de l’époque avait proclamé avec fierté : « Berlin est pauvre, mais sexy ! » Sous-entendu, pas riche et ennuyeuse comme Hambourg ou Düsseldorf.
Berlin comptait parmi les villes les plus cool au monde. Les touristes et les branchés y affluaient. Les vols Easyjet Paris-Berlin du week-end étaient pleins de jeunes venant faire la fête pendant trois jours et trois nuits dans les légendaires clubs techno underground. Après la chute du mur, le tourisme berlinois a connu trente années de gloire. De 1990 à 2019, le nombre des nuits d’hôtel est multiplié par cinq. Un nouvel hôtel après l’autre ouvre ses portes. Berlin devient une des destinations les plus prisées en Europe et rivalise avec Paris.
Avec la pandémie, le début du déclin
C’est la pandémie qui a donné le coup de grâce à cette croissance. Plusieurs clubs ont été forcés de fermer, et n’ont pas tous rouvert leurs portes depuis. Les clubs qui ont survécu à ce carnage sont moins subversifs. Faute de clientèle, quelque 70 hôtels ont fermé au cours des cinq dernières années. Les chiffres publiés par Visitberlin, l’agence de promotion touristique de la capitale allemande, sont éloquents : si la ville affichait en 2019 34 millions de nuitées – un record –, ils ne sont plus que 30,6 millions à avoir réservé une chambre en 2024, année de la Coupe du monde de football. Depuis, les chiffres restent bien en dessous du pic prépandémique. La tendance à la baisse risque fort de se confirmer dans les années à venir.
Si les causes de ce désamour sont multiples et difficiles à cerner, les experts pointent du doigt les gestionnaires du nouvel aéroport BER. Pressée de devenir une métropole qui compte dans la cour des grands, Berlin a décidé de se doter d’un aéroport international. Un chantier interminable, un coût exorbitant et une ouverture tardive.
L’immense aéroport de Berlin-Brandebourg offre aujourd’hui les services d’un petit aéroport de province. Une poignée de long-courriers réguliers ou saisonniers vers l’Amérique du Nord, l’Asie et le Moyen-Orient. Les voyageurs doivent souvent transiter par Francfort, voire par le petit aéroport de Reykjavik, qui dessert une imposante palette de destinations outre-Atlantique. Ryanair a annoncé l’été dernier sa décision de supprimer un nombre important de ses destinations jugées non rentables. Les taxes aériennes, les coûts d’accès à l’aéroport sont trop élevés, objecte la compagnie low cost.
Depuis 2019, Berlin a perdu près d’un tiers de ses passagers aériens. Le fait de devoir transiter par un autre pays et la hausse des prix des billets dissuadent une partie des touristes. Autant de clients potentiels en mois pour les hôtels et les magasins. La boucle est bouclée.
Autre facteur qui rebute les nouveaux venus potentiels : en voie rapide de normalisation, Berlin est devenue une ville chère, même si le coût de la vie reste bien moins élevé qu’à Paris ou à Londres. Terminés les grands appartements chauffés avec un poêle à briquettes que l’on louait pour une bouchée de pain pour y vivre en colocation ou y installer un atelier d’artiste. Berlin a connu, ces dernières années, une flambée des prix de l’immobilier et une grave pénurie de logements.
Berlin, l’insoumise assagie
D’autres causes, plus nébuleuses, s’ajoutent à ce désamour. Berlin la rebelle a été mise au pas. Elle fait moins rêver les jeunes en rupture de ban. Symbole de cette gentrification : le Tacheles, temple de la scène underground dans les années 1990. L’imposant immeuble a été racheté et rénové. Il loge aujourd’hui des restaurants chers, des appartements haut de gamme et une galerie de photos. Pour réveiller ce lieu aseptisé, le nouveau propriétaire a conservé dans les escaliers les graffitis séditieux des anciens squatteurs.
Autre exemple : le très beau quartier de Prenzlauer Berg, où vivaient les artistes et les dissidents de la RDA. Les immeubles tournant du XXe siècle ont été rénovés, divisés en appartements et chèrement revendus à de nouveaux propriétaires étrangers ou allemands de l’Ouest.
Incapables de payer les loyers, les habitants initiaux ont été relogés dans la périphérie de Berlin. Les nouveaux venus ont aujourd’hui des enfants et portent plainte contre les clubs et les bars trop bruyants la nuit. Plusieurs établissements, dont l’illustre Knaack Club, ont été forcés de fermer. Le charme subversif d’antan a été effacé par les espaces de coworking, les sièges de start-up, les cafés et les restaurants où l’on ne vous adresse plus la parole qu’en anglais. Les vieux Berlinois ont du mal à reconnaître leur quartier d’antan.
Plus riche et moins sexy, Berlin est délaissée au profit d’autres capitales moins chères et plus libres, telles Athènes, Lisbonne ou Varsovie, où tout est encore possible.

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