Entre le pacte de Budapest en novembre 2024 et la retraite d’Alden Biesen ce jeudi, le retour du républicain à la Maison-Blanche a révélé les fractures qui traversent le continent. Berlin cherche l’air, Paris veut refonder.
Le 8 novembre 2024, trois jours après l’élection de Donald Trump, les Vingt-Sept signaient à Budapest leur « Nouveau pacte pour la compétitivité européenne ». Un texte ambitieux saluant les rapports Draghi et Letta, fixant des dates précises : stratégie pour le marché unique en juin 2025, union de l’épargne et des investissements d’ici 2026, réduction de 25 % des charges administratives pour les entreprises dès le premier semestre 2025.
Surtout, les dirigeants européens se mettaient d’accord sur une formule d’équilibre concernant le nerf de la guerre : le financement. « Nous sommes, disaient-ils, déterminés à rechercher et à utiliser tous les instruments et outils disponibles » – du cadre financier pluriannuel à « la mise au point de nouveaux instruments ».
Quinze mois plus tard, ce jeudi 12 février, les chefs d’État et de gouvernement se retrouvent au château d’Alden Biesen, en Belgique, pour une « retraite informelle » consacrée à la compétitivité. Enrico Letta et Mario Draghi participeront à deux sessions de travail avant que les dirigeants restent entre eux. S’éloigner d’une centaine de kilomètres de Bruxelles permet-il vraiment de mieux réfléchir au moyen de renforcer la compétitivité européenne ? « Changer de cadre, ça aide psychologiquement, assure un diplomate européen. La disposition des lieux est toujours importante dans un sommet : sont-ils dans un endroit ouvert ou fermé, loin ou près les uns des autres ? Ça permet de dire davantage de choses. Ici, il n’y a pas de conclusions donc il n’y a pas de contrainte de résultats. »
Pourquoi une retraite loin de Bruxelles
La formule des « retraites » éloignées du Bâtiment Europa de Bruxelles a été inaugurée l’an passé par le président du Conseil, António Costa, à l’occasion d’une réflexion commune sur la défense. Quelques mois plus tard, les 27 décidaient de créer une dette commune pour financer la relance de la Défense européenne via le programme SAFE. La France peut espérer faire progresser quelques idées : le « made in Europe » sur les quelques secteurs stratégiques (IA, Quantique, Cleantech, Biotech, semi-conducteurs…) où se joue l’avenir de la prospérité européenne, avec – pourquoi pas ? – des financements communs.
Mais les questions budgétaires ne sont pas au programme défini par Costa, et seront sans doute reportées aux prochains mois dans le cadre de la négociation du budget européen de long terme (2028-2034).
Donc, il faut reprendre le film : à Budapest, en novembre 2024, une ambition et un calendrier pour la relance de la compétitivité européenne sont posés. En février 2026, on reprend les mêmes et on fait le point. Entre-temps, l’année 2025 a pulvérisé le consensus mou de Budapest. Et les divergences, soigneusement camouflées sous les formules diplomatiques de l’époque, reviennent comme une petite musique lancinante.
Submersion chinoise
Tout au long de ces 15 mois, l’Administration américaine a multiplié les chocs. Les « tariffs » douaniers de 15 % décrétés par la Maison-Blanche ont mis l’Europe face à une réalité brutale : Washington referme son marché. Les menaces sur le Groenland – territoire danois et donc européen – ont révélé l’invraisemblable impérialisme de Trump, mais la réaction européenne unie et le début d’affolement de la bourse américaine a aussi permis de mesurer les fragilités de Washington.
La reculade de Trump est le signe qu’un espace existe pour une Europe qui décide de se faire respecter. Ce n’est certainement pas fini : les États-Unis n’ont pas renoncé à imposer leur vision de la dérégulation des géants du numérique et s’immisceront dans toutes les élections européennes où leurs chevaux de Troie se présenteront.
L’autre menace est plus substantiellement économique : c’est la submersion chinoise sur les marchés européens. Les données de la Commission sont implacables : de 4,6 milliards de petits colis commandés par les Européens en 2024, on est passé à 5,7 milliards en 2025. Soit 25 % de hausse en un an !
Du e-commerce de pacotille, qui contourne allègrement les règles douanières et sanitaires, détruit la concurrence loyale et transforme chaque consommateur européen en complice involontaire du dumping chinois. Pour l’industrie européenne et les petits commerces, le diagnostic vital est engagé. Les Chinois débarquent également sur les secteurs où le haut de gamme allemand – la voiture – régnait en maître. Comment répondre à ces défis ? C’est tout l’intérêt de ce « séminaire » à Alden Biesen.
Berlin cherche de l’air, Paris veut refonder le modèle
À Zagreb, le 31 janvier, les dirigeants du Parti populaire européen – dont le chancelier allemand Friedrich Merz, le Polonais Donald Tusk, le Premier ministre portugais, Luís Montenegro, le Premier ministre croate Andrej Plenkovic, Ursula von der Leyen et Roberta Metsola, la présidente du Parlement européen – ont adopté leurs priorités pour 2026.
Le document mérite une lecture attentive. Sur le financement, sujet brûlant à Paris, silence absolu. Pas un mot sur la dette commune, les eurobonds, les safe assets européens ou la prolongation du Next Generation EU. L’unique engagement des dirigeants du PPE : « conclure rapidement les négociations sur le CFP (Cadre financier pluriannuel, NDLR) ». Si possible avant la fin de l’année 2026 (pour une mise en œuvre en 2028).
En revanche, des pages entières sur le travail entamé de la simplification réglementaire : les « paquets Omnibus » , report du règlement déforestation, révision du système d’échange de quotas d’émission, de Natura 2000, de la loi sur la restauration de la nature. Le PPE revendique même l’abrogation de l’interdiction des moteurs à combustion pour 2035 comme preuve de « la nouvelle orientation que prend l’Union sous notre impulsion ». Mais là aussi, la lenteur du processus décisionnel est pointée du doigt. « Sur les dix trains de mesures omnibus proposés l’an dernier, seuls trois ont abouti, » rappelait, mercredi, Ursula von der Leyen, devant les industriels réunis au forum d’Anvers. Un message pressant vis-à-vis des législateurs, le Parlement et le Conseil.
Un équilibre à trouver entre commerce ouvert et « Buy European »
Sur le commerce, la ligne est claire : « Nous soutenons un commerce équitable et ouvert et nous refusons le protectionnisme et les droits de douane injustifiés. » Le texte liste les accords à finaliser : l’accord de juillet dernier avec les États-Unis (bloqué au Parlement européen), le Mexique, l’Indonésie. Pour l’Inde, ça vient d’être fait. Sur le Mercosur, l’engagement porte sur « les garanties pour les agriculteurs » et la compensation financière. Là aussi, le Parlement européen vient de voter, mardi 10 février, la clause de sauvegarde pour les secteurs agricoles par 483 voix (102 voix contre et 67 abstentions).
Puis, trois paragraphes plus loin, la contradiction assumée : « Grâce à la politique ‘Acheter européen’(Buy European), nous dynamiserons les industries nationales, réduirons notre dépendance aux importations et protégerons nos marchés de la concurrence déloyale. » Précision immédiate : « Ce principe “Acheter européen” sera particulièrement important pour les biens sensibles. »
Macron précis sur le Made in Europe
Qu’est-ce que le PPE entend par « biens sensibles » ? Le texte ne le précise pas. Dans son interview aux journaux européens publiée mardi, Emmanuel Macron a été plus précis. La France réclame désormais « la fermeture des marchés publics de l’UE aux extra-Européens dans certains secteurs stratégiques, la conditionnalité systématique des aides au contenu européen, des réglementations contraignantes sur les chaînes d’approvisionnement. »
Le raisonnement est implacable : Trump et Xi Jinping ont instrumentalisé les dépendances européennes. Les terres rares en octobre 2025, par exemple – l’industrie automobile européenne a frôlé l’arrêt total quand Pékin a exigé des licences d’utilisation. Comment ne pas se souvenir du désastre des panneaux solaires en 2009 ? « À l’époque, on a décidé collectivement de favoriser les importations à bas coût, se souvient-on chez les Français. Résultat : on a détruit une industrie européenne qui était l’une des plus grandes du monde. Nous sommes devenus dépendants et nous avons perdu des emplois. Ça ne peut plus fonctionner ainsi. »
Pour Paris, la préférence européenne ne relève pas du protectionnisme mais de l’assurance-vie. Elle a un coût sur un modèle statique, mais crée un cercle vertueux si on investit : on relance la production européenne à travers le « Made in UE », cela crée de la croissance, génère des emplois qui produisent des recettes, lesquelles permettent l’absorption du surcoût. Et contrairement aux petits marchés qui ne peuvent se permettre ce luxe, le marché unique européen de 450 millions de consommateurs offre cette masse critique.
Les plus grandes barrières sont internes à l’UE
Entre Berlin et Paris, Ursula von der Leyen marche sur un fil. Sa lettre du 9 février aux chefs d’État et de gouvernement, en amont de la retraite d’Alden Biesen, pose le diagnostic sans ambiguïté : « Dans un monde de plus en plus régi par la loi du plus fort, la rivalité stratégique et l’instrumentalisation des dépendances, (une économie compétitive, NDLR) sont également essentielles à l’indépendance de l’Europe. » Et de citer les calculs du FMI : les barrières internes au sein de l’Union équivalent à 45 % de droits de douane sur les biens et 110 % sur les services. Même Trump, avec ses 15 %, fait figure de petit joueur en comparaison.
Sur la préférence européenne, elle choisit ses mots au scalpel : « Dans les secteurs stratégiques, la préférence européenne est un instrument nécessaire qui contribuera à renforcer la base productive propre de l’Europe. » Puis, immédiatement : « Je veux être claire : c’est une ligne de crête. Il n’existe pas de solution universelle. C’est pourquoi chaque proposition doit s’appuyer sur une analyse économique solide et respecter nos obligations internationales. »
Autrement dit : oui au principe, non à une généralisation du principe. Emmanuel Macron est encouragé, mais la liste des secteurs stratégiques protégés et le niveau de contenus locaux fera l’objet d’une fine négociation à venir. La Commission fera sa proposition dans l’« Industrial Accelerator act », annoncé pour la fin février.
Le secteur privé ne peut faire l’effort seul
Sur les moyens financiers, von der Leyen énumère les initiatives du futur budget européen de long terme dont elle a exposé la proposition en juillet 2025 : fonds de compétitivité de 451 milliards d’euros, programme de recherche – Horizon Europe – de 175 milliards, renforcement du rôle international de l’euro. Elle rappelle les 90 milliards de prêts à l’Ukraine votés en décembre. Mais elle esquive la question posée par Mario Draghi : 800 milliards d’euros d’investissements publics et privés par an (révisés à 1 200 milliards un an plus tard si on y inclut la défense). Qui paie ?
Le point de vue français est tranché : le secteur privé ne fera pas seul l’effort nécessaire. Il faut des financements publics orientés, comme les Américains et les Chinois. D’où le débat sur la prolongation du remboursement du Next Generation EU, initialement, prévu dès 2028. Paris brandit un argument économique : l’Union européenne a trouvé sa place parmi les grands émetteurs mondiaux, la dette européenne bénéficiant d’une forte demande avec la défiance croissante vis-à-vis du dollar.
« Se retirer du marché ferait remonter les taux », argumente Paris. Autre motif : rembourser dès 2028 le grand emprunt de la Crise Covid, ce serait amputer l’UE de moyens budgétaires communs au moment où elle en a le plus besoin pour investir face à des concurrents qui, eux, ont les poches profondes ou une capacité d’endettement très supérieure (les États-Unis).
Les retards dans l’application du plan Draghi-Letta
Le retard de l’UE est patent. À Budapest, les dirigeants fixaient une stratégie « marché unique » pour juin 2025. Ursula von der Leyen la promet pour le Conseil européen de mars 2026, soit avec neuf mois de retard. À Budapest, les 27 voulaient instaurer l’union de l’épargne et des investissements pour 2026. Là encore, on mesure le retard : Ursula von der Leyen, dont la proposition a été formulée début décembre 2025, annonce deux options : soit les 27 se mettent d’accord dans l’année soit, pour éviter le blocage, on passera à la coopération renforcée entre les pays volontaires.
Ce n’est pas idéal car on perdrait la force d’un marché européen unifié et donc profond. De toute façon, il faudra avancer car ce sont, chaque année, 300 milliards d’euros qui financent l’économie américaine au lieu de soutenir les firmes européennes.
Bien sûr, la retraite d’Alden Biesen ne résoudra pas toutes les divergences et les dirigeants n’entreront pas dans les détails. L’objectif est plutôt de dégager « des orientations suffisamment convergentes pour préparer les conclusions du Conseil européen de mars. »
La compétitivité externalisée montre ses limites
Entre novembre 2024 à Budapest et février 2026 à Alden Biesen, l’Europe a mesuré sa vulnérabilité à de nombreux égards. L’Allemagne voit son industrie s’effondrer et cherche de l’air immédiat via la dérégulation et la simplification. La France diagnostique un problème structurel nécessitant des investissements massifs publics et privés et une préférence européenne. Les pays du Nord défendent une discipline budgétaire qui n’a plus été le souci des responsables français depuis des décennies. Et la Commission tente de tenir ensemble des positions irréconciliables, en traçant une ligne qui reprend l’agenda français mais en laissant les paramètres à la discussion à venir.
L’Europe ne peut plus faire seulement de la compétitivité externalisée, qui a fait autrefois le succès de l’Allemagne de Schröder et Merkel. Reste à définir ce qu’elle accepte de payer plus cher pour reconstituer sa base productive.

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