Le projet du siècle des radicaux en Algérie, en France et dans le monde est de lier le décolonialisme et l’islamisme. Car c’est dans cette compétition que se joue le pouvoir, explique notre chroniqueur Kamel Daoud.
Le récit national algérien relève-t-il d’une guerre de libération nationale ou d’un djihad religieux ? S’agit-il d’une histoire universelle du décolonialisme ou d’une contre-croisade ? Cette interrogation n’est pas anodine. En Occident, elle est pourtant souvent considérée comme telle, notamment dans les études postcoloniales.
La place de l’islam dans le processus de libération des peuples du monde dit arabe ? Un appendice du récit d’émancipation général. Surtout, on refuse de voir la matrice religieuse, d’analyser son poids autrefois dans la mobilisation contre la colonisation et la concurrence qu’elle assure aujourd’hui avec les nationalistes.
Cette réflexion s’applique à la guerre d’Algérie, mais également, par exemple, au conflit israélo-palestinien, dont la perception a glissé. Elle vaut aussi pour le radicalisme de gauche, qui, en Europe, flirte avec l’islamisme au nom de la « révolution citoyenne », mélenchoniste en France.
En Algérie, la paternité de la guerre de décolonisation constitue un enjeu crucial. C’est un sujet clé pour les groupes politiques religieux qui cherchent à établir leur domination. Après la violence terroriste des années 1990-2000, ils doivent consolider leur position.
Comment faire croire qu’ils ont combattu la colonisation à la place des laïques progressistes ? Comment encapsuler les opinions pour les conduire à rompre avec la modernité, la laïcité et le progressisme, puis opter pour l’instauration du califat en rejouant la guerre de libération perpétuelle, le cycle croisades versus contre-croisades ?
« La France, ennemie traditionnelle et éternelle de l’Algérie ! » lança, en avril 2021, un ministre algérien, du haut de la tribune de l’Assemblée populaire nationale. Ce cri a eu son retentissement, car il parachève le hold-up sur le récit algérien de décolonisation visant à le transformer en une version « musulmane » en apparence, islamiste dans le projet.
La violence justifiée par la pratique sur le terrain
Depuis ces dernières années, les islamistes mènent, en Algérie, une guerre invisible pour l’Occident. Ils veulent devenir les héros uniques des récits de la décolonisation et souhaitent voler une épopée pour en faire un outil de recrutement contre l’Occident et ses valeurs. Comment lier le décolonialisme et l’islamisme ? C’est leur projet du siècle en Algérie, en France et dans le monde.
Comme s’il éprouvait un besoin de rédemption, le récit algérien a un « père » : Frantz Fanon. Le Front de libération nationale (FLN) a utilisé son histoire pour promouvoir une image de révolutionnaire défendant des valeurs universelles.
D’origine martiniquaise, adopté par l’Algérie, mort en 1961, Fanon est un homme noir et, surtout, notoirement athée. Figure d’une alliance internationale séduisante, il est, pour les damnés de la terre, une icône sanctifiée par deux idées fortes : premièrement, la décolonisation algérienne ne relève pas du nationalisme arabe, musulman, religieux ou racial ; deuxièmement, la violence s’avère justifiée par la pratique sur le terrain et par la théorie révolutionnaire, « scientifique », d’un psychiatre.
On aime Fanon, pas Nelson Mandela
Cela a séduit les élites occidentales et continue de séduire aujourd’hui les soutiens du Hamas ou de la cause palestinienne. Aveuglés par leurs illusions sur l’islamisme, ces derniers blanchissent ce courant qui inhibe toute critique en criant à l’islamophobie.
On aime Fanon, pas Nelson Mandela. Si on ajoute à l’effet Fanon la barrière linguistique des élites postcoloniales (elles maîtrisent peu la langue arabe), l’impossibilité d’enquêter sur place et la propension à fétichiser le récit décolonial, on obtient un mélange qui fait illusion.
Il reflète aussi une ignorance remarquable sur les islamistes, qui jouent avec la mémoire collective algérienne. Car le FLN, a, selon ses historiens, à la fois nourri ce récit universaliste, fanonien, d’une libération supranationale, et la fibre religieuse, l’islam comme moteur de son histoire autochtone.
Une double mythologie, à la fois inclusive pour les élites mondiales et spécifique avec sa frange de conservatisme religieux, efficace au sein de la population. Le journal porte-voix du FLN s’appelle El Moudjahid (« Le Combattant »), créé en juin 1956, une référence directe au djihad, qui signifie la guerre sainte. Il ne s’appellera jamais L’Indépendantiste, Le Militant, Le Libre, L’Algérien, etc.
L’opportunisme des élites religieuses
Dans son livre Le Paradoxe des libérations nationales, Michael Walzer, professeur à Princeton, examine pourquoi, malgré les efforts des élites progressistes, certaines libérations nationales du XXe siècle ont abouti à une montée du religieux.
Il prend pour exemple Israël, l’Algérie et l’Inde. En résumé, pourquoi les religieux gagnent-ils aujourd’hui ? La raison, selon lui, est que l’annexion du religieux comme instrument de libération a été un succès temporaire fondé sur l’idée que la religion n’avait pas grande importance.
Peu ou pas du tout pensé, peu inclus dans le processus de la critique, le religieux a été laissé dans sa marge populaire, méprisé et considéré dans une perspective presque orientalisante. Walzer parle d’opportunisme des élites religieuses qui profitent des bénéfices de l’État nouveau, mais le rejettent dès que possible.
Théologiens actifs, salafistes, fréristes…
En Algérie, le phénomène s’est révélé violent : après la disgrâce du FLN, ce fut la guerre civile avec la montée fulgurante du Front islamique du salut (FIS) et une guerre de plus de 200 000 morts. Soldée par une victoire des militaires ? Militairement oui, politiquement non. On voit déjà la pakistanisation (répartition du pays entre élites militaires gardant la main sur le pétrole et islamistes régentant l’espace public).
Les élites religieuses sont là, islamistes soft, théologiens actifs, salafistes, fréristes, etc. Elles grimpent l’échelle des pouvoirs, contrôlent les syndicats, l’école, la magistrature, les médias, la « culture », etc. L’armée a gagné du temps, les islamistes ont gagné du terrain.
C’est dans cette compétition pour contrôler le récit national algérien que se joue le pouvoir. La question est surréaliste, mais elle se pose : qui a mené la guerre de libération algérienne ? Les islamistes ou les laïques/libérationnistes ?
Défense du voile, du ramadan, des calendriers religieux
Les islamistes algériens ont saisi deux impératifs après la défaite militaire de la guerre civile des années 1990-2000. D’abord, ils devaient changer le passé algérien pour y occuper le premier rôle (nous avons mené la guerre de libération au nom de l’islam).
Ensuite, ils souhaitaient établir un lien entre le récit décolonial et l’immigration (avec son traitement en France) afin de relancer cette guerre, mais avec les credo des valeurs religieuses et identitaires.
Les islamistes ont saisi qu’ils devaient accaparer le passé algérien pour s’offrir un présent.
On sait que les Algériens ou leurs descendants vivent matériellement mieux en France. Alors on leur dira qu’ils vivent mal leur religion et leur identité. De plus, on rappellera sans cesse que la guerre en Algérie fut menée pour sauver une identité, une confession. Elle doit se refaire, se poursuivre en France pour le même besoin.
Tout s’aligne dans cette perspective qui inhibe les élites françaises au nom du décolonial. Ce plaidoyer verrouillé par les islamistes vise alors à défendre le voile, le ramadan, les calendriers religieux, la gestion des mosquées, l’usage de l’islamophobie comme accusation paralysante, etc. Après leur défaite militaire, les islamistes ont saisi qu’ils devaient accaparer le passé algérien pour s’offrir un présent.
Manipulations et raccourcis
La lente islamisation du récit décolonial, point aveugle des études postcoloniales « fanonisées » en Occident, s’est effectuée par manipulations, raccourcis, leaderships concurrents, réécriture, etc. On doit avoir vécu en Algérie pour percevoir ces batailles autour de la substance du réel et pour en comprendre cet enjeu majeur qui échappe aux analyses.
Fernand Iveton, militant communiste, partisan du FLN, est guillotiné à Oran, avec d’autres, en 1957. Le Front de libération lui donne alors le titre de « martyr », chahid. Après l’indépendance, une rue de la ville porte son nom. La mairie décrocha sa plaque le 14 septembre 2016 pour la remplacer par un autre nom, plus « arabe ». Le scandale prit de l’ampleur et la mobilisation des Oranais permit de corriger l’erreur.
Cependant, le processus s’étendait là, sous le doigt. Iveton, malgré son parcours exemplaire dans la légende dorée décoloniale, restait un… Français. On le confondit (ou pas) avec un colon. Un journaliste algérien rapporte son indignation : « Les exemples ne manquent pas à ce sujet : en 1990, à Ténès, la mairie FIS qui a supprimé d’une rue le nom de Pierre Ghenassia, enfant de la ville, mort au combat à Tiberguent dans l’actuelle wilaya de Mila, en février 1957. Il a fallu l’intervention déterminée de moudjahidine de la wilaya IV, conduits par Mustapha El Blidi, officier du fameux commando Ali Khodja, pour remettre la plaque portant son nom. Dans ce cas précis, Pierre Ghenassia cumulait toutes les tares rédhibitoires aux yeux des édiles islamistes : il était communiste, portait un nom et un prénom français et était de racines juives, par-dessus le marché ! »
Les martyrs admis au paradis musulman
Depuis quelques années, les cas se multiplient. Le récit de décolonisation se purgeait déjà de ses différences, des « bugs » des étrangers et construisait son « uniformité » confessionnelle et « arabe ». Ce ne fut pas le seul incident.
Peu à peu, une hiérarchie se fit voir dans le traitement commémoratif et médiatique des noms de héros de la guerre de libération. D’un côté, les « chahids », martyrs admis de facto au paradis musulman. De l’autre, les « amis de l’Algérie ».
Le 5 mai 2021, l’ancien ministre des Affaires religieuses, Bouabdellah Ghlamallah, déclare que « l’Algérien ne peut être que musulman ». C’était lors d’un discours pour le 90e anniversaire de l’Association des oulémas musulmans algériens. « Les graines semées par la France commencent à germer et les oulémas musulmans algériens doivent y faire face et poursuivre le djihad national et théologique pour éradiquer ces résidus. »
Ce qui était de l’ordre du contrat tacite entre islamisme et « libérationnistes » venait à se rompre peu à peu, au bénéfice du courant islamiste. Plus tard, la réécriture connaîtra une expression politique frontale avec la Badissia novembria.
La rue algérienne se soulève
Le 22 février 2019, en réaction à l’architecture surréaliste pour un cinquième mandat de Bouteflika, président impotent, la rue algérienne se soulève. Ils seront des millions à y descendre, malgré la peur de la répression violente liée à la mémoire de la guerre civile.
Ils diront « non » à la régence de son frère entouré d’une poignée d’oligarques comme sous Boris Eltsine. En trois mois, les fractures algériennes traditionnelles resurgissent, divisant le pays entre les islamistes, les laïques progressistes et les conservateurs. Les derniers, pour éviter une démocratisation dangereuse, ont choisi un chef d’état-major de l’armée algérienne comme idole et créé un nouveau mouvement politique, la Badissia novembria.
On se réfère au 1er novembre, date du début de la guerre de libération. La Badissia évoque Ben Badis, un théologien « réformateur » (1889-1940), fondateur de l’Association des oulémas musulmans algériens.
« Non à la francophonie, non à la laïcité ! »
Cette association a laissé une trace durable dans l’idéologie algérienne avec son islam politique ambitieux. Un détail : le club des théologiens, très identitaire, fut réticent à s’engager dans la lutte pour l’indépendance.
Le lendemain de l’insurrection, il publie, dans son journal El Bassaïr, un article minimisant les événements : « Le pays algérien a été surpris par une série d’incidents malheureux survenus entre 1 heure et 5 heures du matin, lors des fêtes de la Toussaint. » Un péché qui hante encore les avocats islamistes du pedigree révolutionnaire de leur courant.
Les idéologues se sont efforcés de construire a posteriori un récit pour sauver leur honneur.
Entre progressistes laïques, meneurs de la guerre d’indépendance, et libéraux « indigènes » de l’époque, accusés d’avoir cherché le consensus avec la colonisation, les partisans de Ben Badis se positionnent. Ils se définissent comme les gardiens de l’identité arabe et musulmane, de la culture algérienne.
Après l’indépendance, ils continuent de réclamer un rôle prépondérant dans les institutions, notamment l’éducation, la justice, les médias et de revendiquer l’arabe comme langue officielle.
Leur slogan, lors du hirak, était clair : « Djazaïr Badissia novembria », soit « Algérie badissienne et novembriste ». Un autre : « Djazaïr Badissia novembria, Lla francophonie Lla laïcia ! » Traduction : « Algérie badissienne-novembriste, non à la francophonie, non à la laïcité ! »
La guerre d’indépendance est un djihad
L’islamisation rétrospective du récit national atteignait son expression assumée. Le journal Echorouk, porte-voix des islamistes en Algérie, toutes chapelles confondues, ne cessera de marteler le raisonnement jusqu’à aujourd’hui.
La guerre d’indépendance est une guerre de l’islam, un djihad, une contre-croisade. Les « fondateurs » de l’Algérie ne sont pas les « laïques » du FLN, mais les oulémas. Durant le hirak, des jeunes ont été étonnés que les militantes de la bataille d’Alger ne portent pas de voile.
Pourquoi les oulémas ont-ils laissé le FLN prendre seul la décision de la guerre contre la France coloniale ? Comment les partisans du djihad aujourd’hui ont-ils montré tant de réticence à l’époque ?
Il s’avère intéressant de lire, dans les centaines d’éditoriaux de ce journal, comment ces idéologues se sont efforcés de construire a posteriori un récit pour sauver leur honneur. Il repose sur plusieurs éléments.
L’appel à la piété religieuse
Premièrement, les oulémas étaient des réformistes et, sans leur sensibilisation des populations soumises, le FLN n’aurait pas pu trouver le vivier pour garnir ses rangs d’indépendantistes.
Le 26 avril 2019, sous le titre « Sur la prétendue divergence entre l’approche badissienne et l’approche novembriste », un éditorialiste écrit que « cette doctrine commune résume la force du lien religieux et national chez les initiateurs de la révolution et les fondateurs de l’association ».
Le deuxième axe de cette révision est fondé sur une histoire vraie. Bien que le FLN ait mené une campagne de propagande et ciblé les élites universelles avec le fanonisme international, il n’a jamais négligé l’appel à la piété religieuse.
Un article d’Echorouk rapporte un exemple, même s’il n’est pas décisif, qui illustre le passé djihadiste : l’affaire des opuscules du Hadjj. « La délégation algérienne au Machrek arabe et ses représentants au royaume d’Arabie saoudite ne se sont pas contentés de ces rencontres et activités. Ils ont plutôt pris l’initiative de produire des brochures et des publications présentant l’histoire de l’Algérie et les destructions et massacres commis par l’armée française, et de les distribuer aux pèlerins. Parmi celles-ci, ils ont publié un livret intitulé “De l’Algérie combattante aux pèlerins de la Maison sacrée”, qu’ils ont produit et imprimé au nom du Front de libération nationale et distribué gratuitement aux pèlerins pendant la saison du Hajj de l’année 1376 de l’Hégire, correspondant à 1957. » Le fait est rapporté dans l’édition du 11 septembre 2024.
Troisièmement, Abassi Madani, l’un des pères du FIS, malgré son statut « criminel » aux yeux de la loi, est toujours présenté comme un vétéran de la guerre de libération.
Cette théorie révisionniste le met en valeur. « Abassi Madani était un moudjahid de la première heure », titre-t-on le 2 novembre 2024, le lendemain de la célébration du 1er novembre. Dans presque toute la production éditoriale islamiste, on met en avant les engagements, même tardifs ; des oulémas, la colonisation comme une « croisade », l’enjeu de l’identité « arabe » et musulmane, ainsi que le projet « civilisationnel » des oulémas.
Celui qui a combattu la France peut gouverner
Dans les attaques médiatiques contre la France pour colonisation, dans la propagande haineuse contre elle ou encore dans les demandes de réparation, l’islamisme est très actif. Il renforce ainsi sa légitimité.
Cette idée est à la base de la compétition politique en Algérie : celui qui a combattu la France peut gouverner. Et celui qui continue à faire la guerre à la France, c’est celui qui a le droit de garder le pouvoir.
C’est ce péché des origines indépendantistes « tièdes » que les islamistes tentent de colmater par cette falsification constante et habile du récit fanonien de la décolonisation en un récit « badissien » islamisé.
L’ancien président algérien Boudiaf, l’un des six fondateurs historiques du FLN, avait beau dire que l’apport des oulémas était négligeable dans le déclenchement de la guerre, peu importe. Il sera assassiné le 29 juin 1992.
Passion théologique
Fin du XIXe siècle, un cri retentit, selon l’histoire fantasmée, sur les hauteurs d’Alger conquis : « Où es-tu ô, Mohammed ? » Il est proféré par le cardinal Charles Lavigerie au début de sa mission évangélisatrice.
Plus tard, le cardinal laissera son nom à ce quartier d’Alger (devenu une commune), que les riverains appellent toujours ainsi, mais que les services publics ont vite rebaptisé « El Mohammadia », en référence au prophète de l’islam.
Début mars 2024, c’est l’imam de la grande mosquée d’Alger, troisième du monde, qui pense lui répondre par un « Où es-tu, Lavigerie ? » lancé de la chaire de la grande salle de prière. Cela devint viral en Algérie. La boucle d’une confrontation symbolique sur le terrain des religions était bouclée.
La passion théologique a pris le dessus sur la vitrine fanonienne et vise désormais la construction d’une théocratie. « […] les fanatiques religieux tiennent à se différencier. Ils n’aspirent pas à un État semblable à tous les autres, ils veulent un État façonné au gré de leur interprétation ou réinterprétation d’une tradition religieuse donnée », écrit Walzer.
Derrière la surenchère oratoire, l’enjeu est l’avenir de l’Algérie. Un imam de la Grande Mosquée d’Alger a été nommé ministre et reçoit un passeport diplomatique.
Les villages algériens se tournent maintenant vers la mosquée pour résoudre les conflits familiaux, d’héritage, mettre en place médiation, faire du soutien social, lutter contre les fléaux et aider à la propagande gouvernementale. Un pouvoir islamiste se construit sur les vestiges des doctrines des libérationnistes. Il passe d’une main à l’autre.
Un État qui domine les Occidentaux au nom de Dieu
L’islamisation des récits de décolonisation est un enjeu identifié en Algérie, mais aussi à l’étranger. Si le fanonisme est encore à la mode dans une approche radicalisée du problème palestinien, l’islamisation de la lutte palestinienne et la jonction décolonisation-islam et identité opèrent efficacement dans les pays européens. Malgré les dénis.
Le 5 juillet 2025, une influenceuse algérienne installée au Qatar, présentatrice vedette d’Al Jazira, célèbre l’anniversaire de l’indépendance algérienne.
L’islam est devenu politique lorsque la politique a refusé de se confondre avec lui ou de s’en débarrasser.
Sur son fil de 15 millions de suiveurs, elle salue l’une des figures iconiques du récit « national », Larbi ben M’hidi, en le comparant à Sinouar, chef palestinien qui a commandé l’opération terroriste du 7 Octobre en Israël. Ainsi, on juge naturelle la jonction des deux récits.
Le raccourci est ficelé : l’islamisme se greffe et détourne les récits de décolonisation à son profit. Il en fait un moteur, sauf que son but est moins la nation libre que le monde converti.
Les islamistes ne rêvent pas d’un État « comme » celui des Occidentaux, égal et juste, mais d’un État qui domine les Occidentaux au nom de Dieu. La décolonisation constitue seulement une étape.
L’erreur des libérationnistes
Reste la question citée plus haut : pourquoi les islamistes gagnent-ils et les libérationnistes perdent-ils du terrain ? « Quelle erreur ont commise les libérationnistes ? » se demande Walzer.
Sa réponse donne la piste de la passion théologique. En somme, les libérationnistes n’ont pas rejeté franchement l’État-islam, et ils ne l’ont pas endossé ouvertement non plus. « Les conséquences de l’engagement politiquement opportuniste du FLN à respecter “les principes de l’islam” ont sans doute pesé plus lourd que ce que les dirigeants du mouvement avaient pu imaginer », écrit-il.
En résumé, le mouvement a exclu la religion de la critique, mais n’a pas exclu son usage. Cette ambiguïté à l’égard de l’islam, voire ce mépris, a favorisé les islamistes, selon Walzer.
Ainsi, l’islam est devenu politique lorsque la politique a refusé de se confondre avec lui ou de s’en débarrasser. Le nationalisme et l’islamisme se rapprochent, car l’islamisme accule le nationalisme à répondre à la question : qu’est-ce qu’une nation, sinon une religion ?
Les héros d’hier et les islamistes d’aujourd’hui
Ultime paradoxe : l’État décolonial reste une forme d’imitation de l’État colonial. Et, s’il survit en Algérie face à l’islamisme, c’est seulement par sa capacité à ventiler la rente pétrolière pour le moment. Tôt ou tard, il sera « islamisé ».
Pour combler le fossé entre les héros d’hier et les islamistes d’aujourd’hui, certains font des liens trompeurs. En 2025, un article intitulé « Les Frères musulmans, la révolution algérienne et le complexe historique de la France » est publié dans un journal islamiste.
Son argumentaire se résume ainsi : si la France rejette l’islam en France aujourd’hui et s’engage dans un conflit contre lui, c’est à cause d’une ancienne alliance des Frères musulmans en Égypte avec… le mouvement indépendantiste algérien du FLN.
La boucle est bouclée : la guerre de libération algérienne est devenue une guerre contre l’Occident. Elle doit continuer. Les prêches, les réseaux sociaux, les manuels scolaires, les journaux et les thèses universitaires enrichissent ce raccourci devenu une postvérité majeure.

Partager :