views 9 mins 0 comments

Congo : Et si l’opposition changeait enfin de stratégie face à Denis Sassou Nguesso ?

Congo : Et si l’opposition changeait enfin de stratégie face à Denis Sassou Nguesso ?

À moins d’un mois de l’élection présidentielle, l’opposition multiplie réunions et campagnes pour se faire entendre. Pendant ce temps, Denis Sassou Nguesso, 82 ans et quarante ans à la tête du pays, court vers un cinquième mandat.

«Nous sillonnons villages, villes, communes et départements du pays pour rassembler les populations autour de la nécessité de se libérer du syndrome de Stockholm. » Le ton est donné. À Brazzaville, les voix dissidentes se multiplient et promettent l’affrontement politique pour la présidentielle du 15 mars. Mais dans un système façonné par des décennies de pouvoir concentré, la dispersion pourrait bien être l’arme la plus efficace du régime.

Face à Denis Sassou Nguesso, candidat à sa propre succession après plus de quarante ans au sommet de l’État, l’opposition tente d’occuper le terrain. Le Rassemblement des Forces du Changement (RFC), né de l’alliance de trois partis parlementaires, se pose en fer de lance d’une alternance devenue, selon ses membres, une urgence nationale. Vent debout contre une nouvelle candidature du chef de l’État, le mouvement veut croire que l’usure du pouvoir peut enfin créer une brèche.

Conscient toutefois du rapport de force défavorable, le RFC érige l’unité en stratégie centrale. L’union comme condition de survie politique. « Nous sommes ouverts à toute dynamique de rassemblement, qu’il s’agisse d’une candidature unique ou d’un large front commun. L’intérêt supérieur de la nation prime sur nos egos respectifs », affirme Marcel Guitoukolou, président du Congrès du Peuple et porte-parole du mouvement.

Six candidatures, un front fragmenté

Pourtant, à mesure que l’échéance approche, l’union tarde à se concrétiser. Six candidats sont d’ores et déjà en lice, illustrant les difficultés persistantes de l’opposition à se rassembler derrière une figure consensuelle.

Le plus jeune, Destin Gavet, 34 ans, porte les couleurs du Mouvement républicain et fait ses premiers pas dans la course présidentielle, misant sur le renouvellement générationnel. À ses côtés, Vivien Manangou, enseignant en droit, entend placer l’État de droit et les réformes institutionnelles au cœur du débat. Zinga Mabio Mavoungou, candidat du parti L’Alliance, s’inscrit quant à lui dans la continuité du combat de sa formation contre la concentration du pouvoir.

L’élection marque également le retour de Dave Mafoula, représentant des Souverainistes, déjà candidat en 2021. Deux figures familières des scrutins présidentiels complètent la liste : Joseph Kignoumbi Kia Mboungou, à la tête du parti La Chaîne depuis le début des années 2000, et Anguios Nganguia Engambé, qui brigue pour la quatrième fois consécutive la magistrature suprême.

L’ombre de Guy Brice Parfait Kolélas

La dispersion actuelle s’explique aussi par un vide laissé au sommet de l’opposition. La disparition de Guy Brice Parfait Kolélas a profondément modifié les équilibres internes et affaibli sa capacité de mobilisation.

Lors de la présidentielle de 2021, il avait su incarner, malgré un contexte contraint, une alternative identifiable et fédérer autour de sa candidature une part significative de l’électorat en quête de changement. Son décès a laissé un vide à la fois symbolique et stratégique.

Depuis, aucune personnalité ne s’est imposée avec la même force de rassemblement. L’histoire récente montre d’ailleurs que les coalitions, souvent formées à l’approche des scrutins, peinent à survivre au-delà des échéances électorales.

De nombreux défis structurels

Dans ce contexte, l’unité apparaît comme une condition presque indispensable pour espérer peser face au pouvoir en place. Car la volonté de rupture affichée par l’opposition se heurte à un environnement institutionnel largement dominé par le camp présidentiel.

Le RFC dénonce notamment l’absence d’un cadre électoral indépendant et crédible. Il réclame la refonte de la Commission électorale, l’audit du fichier électoral ainsi qu’un accès équitable aux médias publics ; des revendications déjà exprimées lors de précédents scrutins et restées sans suite.

À ces obstacles institutionnels s’ajoutent des contraintes matérielles et organisationnelles : accès inégal aux financements, contrôle des leviers administratifs, maîtrise de l’espace médiatique et climat politique dissuasif réduisent la marge de manœuvre des opposants. Pour contourner ces freins, le RFC et les autres partis misent sur des canaux alternatifs : réseaux sociaux, radios de proximité, réunions publiques et communication de terrain.

Ces leviers sont jugés essentiels pour toucher une population avide de changement. Mais structurer un maillage territorial solide et former des cadres locaux demeure un défi permanent. L’opposition apparaît ainsi souvent plus à l’aise dans la contestation que dans l’organisation de long terme.

Compter sur l’appui de la communauté internationale

Pour avancer leurs pions malgré un contexte peu favorable, tous multiplient les rencontres citoyennes à travers le pays afin de sensibiliser la population aux enjeux d’élections libres, régulières et transparentes. « Nous investissons massivement le numérique pour toucher les jeunes, explique Marcel Guitoukolou, porte-parole du RCF. Car nous considérons la jeunesse comme le fer de lance du changement, à la fois victime majeure de la mauvaise gouvernance et acteur central de la mobilisation citoyenne. »

Par ailleurs, l’opposition perçoit la diaspora comme « un réservoir stratégique de compétences, de relais diplomatiques et de lanceurs d’alerte, capable d’influencer l’opinion internationale et de défendre la souveraineté du Congo ». Ensemble, jeunesse et diaspora constituent donc les piliers essentiels de leur stratégie politique pour 2026.

L’opposition sollicite également l’appui de la communauté internationale. À ce titre, les responsables du RCF ont récemment par exemple échangé avec le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour l’Afrique centrale, Abdou Barry, lors d’une séance de travail tenue à Brazzaville en décembre 2025. Malgré ces démarches, la plateforme – qui n’a pas encore investi de candidat – affirme ne pas être « pas prête à servir d’excuses démocratiques à Denis Sassou Nguesso en participant à une élection dans les conditions actuelles, pour lesquelles le vainqueur est connu d’avance ». Son objectif reste de « croiser le fer » avec le président sortant dans un cadre qu’elle juge réellement équitable.

Reste à savoir si cette dynamique suffira à ébranler l’hégémonie du Parti congolais du travail (au pouvoir) et à ouvrir la voie à une véritable alternance démocratique au Congo.