De la crise de 1895 aux frappes de janvier 2026, le Venezuela aura été le terrain d’expérimentation privilégié de l’hégémonie américaine dans les Amériques.
Les frappes aériennes américaines sur Caracas et l’annonce par Donald Trump de la « capture » de Nicolas Maduro marquent le retour spectaculaire d’une doctrine vieille de deux siècles : la doctrine Monroe énoncée dès 1823 par le président américain éponyme qui voit l’Amérique latine comme chasse gardée de Washington. Pour être précis, Donald Trump réactive la lecture rooseveltienne de la doctrine Monroe, en chassant du pouvoir celui qu’il présente comme le premier narco-traficant du pays dont les produits toxiques dévastent la jeunesse américaine.
La doctrine Monroe restaurée
Il faut resituer en quelques mots l’origine de la doctrine Monroe. En 1823, le président James Monroe proclame que toute intervention européenne dans les Amériques sera considérée comme un acte d’hostilité envers les États-Unis. Mais c’est le « corollaire Roosevelt » de 1904 qui lui donne sa portée interventionniste : à partir de cette date, Washington s’arroge le droit d’agir comme « police internationale » dans l’hémisphère occidental. Le Venezuela – déjà lui – servira de laboratoire à cette doctrine avant même l’avènement du « corollaire Roosevelt ».
1895 : le Venezuela, laboratoire de l’hégémonie américaine
L’histoire commence en 1895, lorsque le Venezuela se trouve pris dans un conflit territorial avec la Grande-Bretagne au sujet de l’Essequibo, une région riche en or revendiquée par Londres comme partie de la Guyane britannique. Depuis 1876, Caracas sollicite l’aide de Washington en invoquant la doctrine Monroe de 1823, qui proclame que toute intervention européenne dans les Amériques sera considérée comme un acte d’hostilité envers les États-Unis. Pendant près de vingt ans, Washington se contente d’exprimer sa « préoccupation » sans agir.
Tout change en 1895. Le nouveau secrétaire d’État, Richard Olney, envoie une note comminatoire à Londres, déclarant sans ambages que « les États-Unis sont pratiquement souverains sur ce continent ». Le président américain, Grover Cleveland, obtient du Congrès l’autorisation de créer une commission sur les frontières, menaçant implicitement Londres de ripostes armées si la Grande-Bretagne refuse l’arbitrage international sur ce territoire. Londres cède. L’historien britannique Robert Arthur Humphreys qualifiera plus tard cette crise d’« épisode le plus important de l’histoire des relations anglo-américaines » : pour la première fois, une puissance européenne accepte tacitement la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental.
Le tribunal international, réuni à Paris en 1899, donne raison à Londres sur l’essentiel du territoire disputé. Pour le Venezuela, c’est une défaite territoriale. Mais pour Washington, c’est un triomphe stratégique : la doctrine Monroe vient d’être transformée en instrument d’hégémonie régionale.
Sept ans plus tard, le Venezuela sert à nouveau de terrain d’expérimentation. En 1902, le président Cipriano Castro refuse de rembourser les dettes contractées auprès de créanciers britanniques, allemands et italiens pour financer des infrastructures et indemniser les pertes subies par des ressortissants européens lors des guerres civiles. En décembre, Londres, Berlin et Rome imposent un blocus naval pour obtenir le remboursement.
Le président du Venezuela, Cipriano Castro, croit naïvement que la doctrine Monroe le protégera. Theodore Roosevelt lui administre une leçon de realpolitik : la doctrine n’interdit que l’annexion de territoires, pas les interventions pour dettes. L’épisode précipite la formulation du corollaire qui transformera toute l’Amérique latine en zone d’influence exclusive.
Cette tradition interventionniste connaîtra son expression la plus brutale en 1989, lorsque 27 000 soldats américains envahissent le Panama pour renverser Manuel Noriega, ancien allié devenu gênant. L’opération « Just Cause » fait officiellement 516 morts panaméens – les estimations non officielles parlent de milliers de victimes civiles. Surnommé « tête d’ananas », Manuel Noriega, est extradé vers les États-Unis, y purge une peine de prison pour trafic de drogue. Le précédent est posé : Washington peut déposer militairement un dirigeant latino-américain sous prétexte de lutte antidrogue. Washington évoquait aussi la protection des ressortissants américains et la « restauration de la démocratie ». Donald Trump n’a plus qu’à suivre ce précédent posé par le président Bush (père).
Les racines pétrolières d’une domination
L’histoire pétrolière entre le Venezuela et Washington commence véritablement en 1908. Lorsque Juan Vicente Gómez renverse le président Cipriano Castro, la marine américaine aurait apporté un appui logistique discret mais décisif. Les faits sont encore discutés. Peu importe la brutalité du nouveau régime : le président Gómez ouvre grand les vannes pétrolières à la Standard Oil et aux majors pétrolières américaines. La « pétro-relation » est née, scellant pour des décennies une alliance pragmatique entre Washington et les dictateurs vénézuéliens.
Cette complaisance se poursuit jusqu’en 1958. Le président Marcos Pérez Jiménez, qui instaure une dictature féroce en 1953, reçoit des États-Unis la Légion du Mérite en 1954. Son anticommunisme zélé et son ouverture aux capitaux étrangers suffisent à légitimer les disparitions et la torture orchestrées par sa police politique.
Le renversement de Pérez Jiménez ouvre une parenthèse démocratique. Le « Pacte de Punto Fijo » instaure une démocratie que Washington salue comme un modèle. Rómulo Betancourt, social-démocrate anticommuniste, devient l’allié privilégié de J.F. Kennedy dans sa lutte contre l’influence castriste dans la région. Même la nationalisation de l’industrie pétrolière en 1976 ne rompt pas cet équilibre. Le Venezuela défend des positions tiers-mondistes à l’OPEP, mais reste un fournisseur fiable. Donc, les États-Unis laissent passer.
La rupture chaviste et le coup d’État manqué de 2002
L’effondrement des prix du pétrole dans les années 1980 et les émeutes du Caracazo en 1989 sapent progressivement la légitimité du système. Hugo Chavez émerge de ce chaos avec un projet : refonder le Venezuela sur des bases anti-oligarchiques et anti-impérialistes. Son arrivée au pouvoir en 1999 marque la fin de l’ère consensuelle avec les États-Unis.
Le point de non-retour survient en avril 2002. Lorsqu’un coup d’État renverse brièvement Chavez, l’administration Bush reconnaît immédiatement la junte, contrairement à l’ensemble de l’Amérique latine. Des documents déclassifiés révéleront que Washington entretenait des contacts avec les putschistes. Le retour de Chavez au pouvoir en 48 heures, porté par une mobilisation massive des quartiers populaires, transforme cet épisode en mythe fondateur du régime chaviste.
Comme le souligne le politologue Steve Ellner dans son étude sur la gauche au pouvoir en Amérique latine, cette résistance populaire illustre une caractéristique fondamentale de ce qu’il nomme la « nouvelle gauche » latino-américaine : la capacité de mobilisation à grande échelle pour défendre un processus de transformation. Cette mobilisation permanente, impensable dans les démocraties représentatives classiques, devient l’arme principale contre les tentatives de déstabilisation.
Paradoxalement, les échanges commerciaux atteignent 50 milliards de dollars en 2007. Le Venezuela demeure le principal fournisseur de pétrole des États-Unis, même si Chavez multiplie les alliances avec Cuba, l’Iran, la Russie et la Chine. Washington répond par des sanctions ciblées, mais l’interdépendance énergétique limite l’escalade.
L’étau de la « pression maximale »
La mort de Chavez en 2013 et l’effondrement économique qui s’ensuit changent radicalement la donne. Nicolas Maduro hérite d’un système fragilisé par la corruption, la chute des cours pétroliers et une gestion désastreuse. Mais comme le démontre le sociologue Gabriel Hetland, professeur agrégé à l’Université d’État de New York à Albany, la dérive du régime ne se limite pas à l’autoritarisme : Maduro opère une transformation fondamentale de sa base politique, abandonnant les classes populaires pour forger un « pacte interbourgeois » avec le patronat vénézuélien.
Lors de son investiture le 10 janvier 2025 pour son troisième mandat présidentiel, Maduro ne mentionne pas une seule fois le socialisme. Il adresse au contraire un appel vibrant aux « hommes et femmes d’affaires vénézuéliens » : « Comptez sur moi, entrepreneurs. Je compte sur vous. » Ce virage s’accompagne d’une répression féroce contre les syndicats – 120 dirigeants ouvriers arrêtés depuis 2013 – et d’un démantèlement méthodique des acquis sociaux du chavisme. La Fedecámaras, principale organisation patronale qui avait soutenu le coup d’État contre Chavez en 2002, refuse désormais de soutenir l’opposition à Maduro…
Lors de son premier mandat, Donald Trump intensifie radicalement les sanctions : secteur pétrolier, banque centrale, or. En janvier 2019, la compagnie pétrolière nationale PDVSA (Petróleos de Venezuela) est coupée de son principal débouché. Juan Guaido est reconnu comme « président par intérim » par une cinquantaine de pays. Les actifs vénézuéliens à l’étranger, dont la raffinerie CITGO, basculent sous contrôle de l’opposition. À l’époque déjà, Donald Trump évoque publiquement « l’option militaire » mais il n’a pas le temps de passer à la pratique. Son mandat s’achève.
Joe Biden, qui lui succède, maintient cette architecture tout en tentant quelques ouvertures tactiques, notamment après l’invasion russe de l’Ukraine. Mais le calibrage reste délicat : chaque allègement de sanctions est suspendu dès que Caracas semble revenir sur ses engagements électoraux.
L’aboutissement logique
Les frappes de ce 3 janvier 2026 sur Fuerte Tiuna, La Carlota et le Cuartel de la Montaña – où repose la dépouille de Chavez – s’inscrivent dans la logique implacable esquissée par Trump à la fin de son premier mandat. Elles étaient, dans le fond, parfaitement prévisibles. Trump justifie l’opération par la lutte antidrogue et revendique la propriété du pétrole vénézuélien, « illégalement pris à des entreprises américaines ». La rhétorique change, mais le fond demeure : depuis le corollaire Roosevelt de 1904, Washington ne tolère pas qu’un gouvernement hostile contrôle les ressources stratégiques de la Caraïbe.
L’effondrement du Venezuela – plus de 75 % du PIB perdu depuis 2013, sept millions d’exilés – résulte à la fois de choix internes catastrophiques et d’un isolement délibérément organisé. La « lutte armée » décrétée par Caracas face à « l’agression impérialiste » sonne comme un écho dérisoire des proclamations anti-interventionnistes d’il y a un siècle.
L’Histoire, décidément, bégaie. Du conflit territorial de l’Essequibo à Nicolas Maduro, le Venezuela aura été le terrain d’expérimentation privilégié de l’hégémonie américaine dans les Amériques. Ce qui change aujourd’hui, c’est la brutalité assumée du geste : plus besoin de coups d’État déguisés comme en 2002, Trump frappe directement. Comme Bush père au Panama.

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