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Face à Trump : Glucksmann et Bardella, même arsenal, combats opposés

Face à Trump : Glucksmann et Bardella, même arsenal, combats opposés

Face aux menaces américaines, Glucksmann, et Bardella proposent la même riposte mais dans des philosophies opposées. La bataille du « vrai souverainisme » s’engage pour 2027.

Par ses attaques, ses outrances, son hostilité à la France (une taxe envisagée de 200 % sur les vins), Donald Trump a su réconcilier, provisoirement, deux visions opposées de l’Europe. Celle de Raphaël Glucksmann, gauche modérée, associé au PS, et celle de Jordan Bardella, le président des « Patriotes pour l’Europe », président du RN et en tête des sondages de la présidentielle 2027. Bel exploit de l’Américain !

Raphaël Glucksmann et le souverainiste Jordan Bardella réclament tous deux l’activation immédiate de l’instrument anti-coercition (ACI) contre les États-Unis, rejoignant en cela la position d’Emmanuel Macron exprimée dès le week-end dernier. Cet outil conçu en novembre 2023 pour contrer les intimidations de la Chine permettrait à l’Europe d’utiliser une très large palette de représailles : fermeture des marchés publics aux entreprises américaines, rétorsions sur les services financiers, etc…

L’apparente convergence entre Glucksmann et Bardella masque, en vérité, un diagnostic radicalement différent. Pour Raphaël Glucksmann, Donald Trump incarne « une dynamique idéologique avec un phénomène d’autoradicalisation » entretenu par son accession au pouvoir. Son but : « Négocier avec Poutine et Xi Jinping un partage du monde dont nous ferions les frais, » analyse Glucksmann qui considère que l’Union européenne s’est fourvoyée dans une politique d’apaisement vis-à-vis de l’ogre Trump. « L’épisode écossais (l’accord commercial déséquilibré de l’été dernier, NDLR) n’a pas annulé l’orage, il a convaincu Trump que nous étions faibles. » Le chef de la délégation des socialistes français au Parlement ne conçoit qu’une seule solution : « Affirmer la souveraineté européenne déclinée en souveraineté numérique, en souveraineté militaire, en souveraineté industrielle à travers le “made in Europe” et en autonomie des moyens de paiement (les cartes bancaires sont toutes américaines, NDLR). C’est notre responsabilité historique. »

Bardella : « L’Union européenne organise une impuissance collective »

Jordan Bardella voit les choses autrement. Selon lui, Donald Trump n’est pas la cause mais le symptôme. « Le chantage tarifaire se lave les mains de l’impuissance organisée par l’Union européenne et de plusieurs décennies de naïveté commerciale, » lance-t-il, mardi, à la mi-journée, au cours de la conférence de presse de son groupe politique, à Strasbourg. Pour le président des Patriotes, « l’UE, loin d’organiser notre puissance, organise une impuissance collective. » D’où sa conclusion : « Il est du devoir de la France de renouer avec les moyens de la puissance. » Souveraineté PAR l’Europe pour l’un, souveraineté MALGRÉ l’Europe pour l’autre.

Jordan Bardella en tire la conclusion s’agissant de l’accord UE-Mercosur : « sortir l’agriculture » de la compétence commerciale de l’Europe, autoriser « la préférence nationale ou locale dans les marchés publics pour la restauration collective. »

L’Europe de la défense vs la défense nationale

Sur les outils de réponse à Trump, la superposition entre Glucksmann et Bardella est totale. Les deux hommes réclament la suspension de « l’accord commercial » de l’été dernier conclu, au profit quasi exclusif des États-Unis.

Sur la préférence européenne dans la défense, les choses sont un peu différentes. Raphaël Glucksmann en a fait un cheval de bataille de longue date et fut le rapporteur d’EDIP, le programme de la défense européenne adopté l’an passé. Jordan Bardella a voté contre ce texte au prétexte que « rien de bon ne peut venir de l’Europe sur la défense ». En somme, la France, avec son industrie d’armement et sa dissuasion nucléaire, n’a pas à s’encombrer de partenaires européens trop conciliants avec les États-Unis et souvent dépendants du bon vouloir de Washington.

Face à Trump, la France se lève donc comme un seul homme. Mais chez nos voisins européens, qui tremble, qui parle de « malentendu » et de « désescalade » ? Giorgia Meloni, l’Italienne qui se dit souverainiste… « Quand vous avez Meloni qui explique que c’est quand même un peu de la faute des pays sanctionnés et qui passe ses coups de fil pour négocier en direct avec les États-Unis, ça prive von der Leyen de beaucoup de munitions », soupire Raphaël Glucksmann. Même chose avec Viktor Orban, allié de Jordan Bardella au sein des « Patriotes pour l’Europe » et premier zélateur européen du président Trump.

Ironie de l’histoire : Emmanuel Macron, critiqué par les deux hommes – Glucksmann l’accuse d’avoir « trop longtemps fait confiance à son charme » face à Trump, Bardella dénonce ses « opérations dérisoires » – est le seul chef d’État ou de gouvernement à avoir formellement proposé l’activation de l’ACI au Conseil européen dès le week-end dernier.

Glucksmann dénonce des « patriotes de pacotille »

Le socialiste français a trouvé son angle d’attaque : « Il va y avoir un tel changement sur les thèmes qui vont structurer le débat public. Bon courage aux patriotes de pacotille pour tenir en campagne avec des positions pro-homme orange. » Et d’enfoncer le clou : « Aujourd’hui l’exigence, c’est le patriotisme. Votre problème, c’est que vous n’êtes pas patriotes. Vous êtes des idéologues prêts à vous soumettre », dit-il en désignant les nationalistes et les souverainistes.

La démonstration s’appuie sur des votes concrets. S’agissant, par exemple, des droits des passagers aériens : le RN vote contre le maintien des règles d’indemnisation en cas de retard, seul groupe à le faire au Parlement européen. Seul autre opposant : le ministre LR des Transports, François Tabarot, au Conseil. « En plus d’être des faux patriotes, ils sont du côté des lobbys », ironise Glucksmann. Sur le rapport Knafo défendant la souveraineté technologique, les socialistes glissent un amendement soutenant Thierry Breton contre les sanctions américaines. À voir s’ils seront suivis par le RN.

Bardella tacle le Danemark

Statuts à l’appui, Jordan Bardella assume clairement la cacophonie au sein de son groupe politique : « La politique étrangère relève de la compétence exclusive de chaque État-nation, répond-il. Je ne me permettrai jamais de m’ingérer dans les orientations géopolitiques de nations européennes. » Traduction : Meloni peut louvoyer avec Trump, Orban peut inviter Poutine à Budapest et louer les initiatives de Trump, chacun sa souveraineté… L’alliance souverainiste n’existe que contre Bruxelles, jamais contre Washington. L’Europe des Nations, à ce rythme, c’est l’affrontement des Nations programmé.

Sur le Groenland, Jordan Bardella est d’ailleurs assez acerbe avec le Danemark : « Depuis les années 50, il a fait le choix de confier une partie de son territoire à des bases américaines, d’acheter du matériel de défense américain », rappelle-t-il mardi. Et d’ajouter, perfide, que Copenhague a aussi « hébergé des plateformes qui ont écouté des dirigeants politiques pendant plusieurs années. » Allusion aux révélations de 2013-2014 sur les écoutes de la NSA depuis les installations danoises, qui avaient ciblé jusqu’à Angela Merkel et François Hollande. « Le Danemark a fait les choix de renoncer à sa souveraineté, à sa liberté et à son indépendance », conclut le président du RN.

Moralité selon Bardella : inutile de venir pleurer dans le giron de l’Europe quand on a déroulé le tapis rouge aux Américains pendant soixante-dix ans.

Préparer les sociétés européennes à l’affrontement

« La meilleure manière d’éviter le clash avec Trump, c’est la fermeté, conclut Raphaël Glucksmann. Lui faire comprendre qu’il peut perdre beaucoup. » Mais le chef de file de Place publique ne cache pas la dureté de l’exercice : « Pourquoi on perd à chaque fois dans les négociations ? Parce que l’autre partie sait que nous n’assumerons pas le moindre coup. Si tu n’assumes aucun coup pour toi, ça veut dire que tu n’opposes rien. Te faire marcher dessus devient un processus parfaitement naturel. »

D’où sa question brutale : « Les sociétés européennes sont-elles prêtes ? Parce que ça va être compliqué. » Pour Glucksmann, le rôle d’un dirigeant politique est aujourd’hui de « préparer son opinion à une confrontation qu’il sait devoir arriver et qu’il sait être coûteuse. S’émanciper des États-Unis, c‘est lui faire comprendre qu’il peut perdre beaucoup, certes. Mais nous aussi. »

Bardella acquiesce sur l’instrument anti-coercition mais ajoute : « Le débat se fera sur le terrain commercial, politique, mais non pas militaire. »

La bataille du « vrai patriotisme » vient de commencer. Elle structurera les campagnes électorales en Europe à l’approche des trois grandes échéances : présidentielle française, législatives italiennes et polonaises de 2027.