L’Union européenne ne mérite d’excès ni d’honneur ni d’indignité. Non, elle n’est pas un État fédéral et ne le deviendra pas, quels que soient les espoirs de ses thuriféraires. Que le Parlement européen n’ait pu imposer sa légitimité le prouve, et le réveil des nationalismes le condamnerait. Non, elle n’est pas une prison des peuples aux mains d’une oligarchie sans contrôle.
Ce sont les États qui y conservent le pouvoir et y prennent les décisions ; ses compétences sont strictement limitées par les traités ; son budget, qui doit être équilibré, n’augmente pas. De manière moins romantique et dramatique, l’Union européenne est une structure que se sont donnée les pays européens pour coopérer dans certains domaines où leur regroupement rend leur action plus efficace.
Ils n’ont pas délégué leur souveraineté, mais ils l’ont mutualisée. C’est une question de bon sens : pour combattre le changement climatique, pour réguler le commerce international, l’intelligence artificielle (IA) ou l’Internet, pour réglementer les marchés financiers, les vingt-sept pays européens ont intérêt à mettre en commun leurs forces pour être à jeu égal avec les États-Unis ou la Chine.
Monstre juridique
Il est vrai que le fonctionnement de l’Union européenne revêt une complexité diabolique qui la rend incompréhensible à beaucoup. À force de vouloir concilier la mutualisation des politiques et le respect des souverainetés nationales, de prétendre démocratiser l’institution tout en conservant le pouvoir des États, on a créé un monstre juridique où seuls les spécialistes se retrouvent dans les arcanes de procédures plus complexes les unes que les autres.
Le résultat en est que le citoyen ne comprend pas ce qui se passe à Bruxelles. Les journalistes, à de rares exceptions près, n’aident pas, par ignorance ou par idéologie, qu’elle soit d’ailleurs pro ou antieuropéenne. On ne nous épargne donc rien, depuis de prétendues décisions d’une Commission qui, en réalité, prépare et met en œuvre celles-ci mais ne les prend pas, jusqu’à la description d’une institution qui échapperait à tout contrôle alors que les États et le Parlement sont les véritables centres de pouvoir au sein de l’UE.
Si on voulait schématiser, la Commission serait l’équivalent d’un gouvernement qui agirait sous le contrôle de deux chambres : un Sénat, de loin le plus puissant, constitué des États membres, et une chambre basse, le Parlement européen. Le « gouvernement » est nommé par le « Sénat » et confirmé par le Parlement qui peut, par ailleurs, le mettre en minorité. La Commission n’est pas, à ce titre, fondamentalement différente des gouvernements de la plupart des États membres.
La complexité institutionnelle nuance cette réalité dans la mesure où elle a conduit à l’apparition progressive d’une bureaucratie qui seule, ou presque, sait en user, dans une bulle, Bruxelles, assez petite pour obliger fonctionnaires, députés, journalistes, experts et lobbyistes à se fréquenter, ce qui n’incite guère à une pensée non-conformiste. De manière paradoxale, le Royaume-Uni a quitté une organisation dont il avait réussi à influencer le logiciel, voire à l’imposer en lui faisant épouser tous les dogmes du néolibéralisme.
Néolibéralisme parfois désuet
La Commission est donc devenue le Vatican de la libre concurrence, du marché et du libre-échange. Par ailleurs, l’UE n’est qu’un ensemble de normes, ne vit que par elles et n’exerce de pouvoir qu’à travers elles. Sa tendance naturelle la conduit donc à toujours en proposer de nouvelles : nos agriculteurs et nos industriels en savent quelque chose. Commission et Parlement se retrouvent aisément sur cette ligne qui leur permet d’exister.
Alors, que faire de l’Union européenne dans l’élaboration de la politique étrangère de la France ? D’abord, voir en elle ce qu’elle est : un cadre de coopération qui répond aux conditions spécifiques de notre continent. Il ne faut pas lui demander plus qu’elle ne peut fournir ; elle n’abolira jamais — ou, à tout le moins, ni à court ni à moyen terme — les nations.
Ensuite, y identifier clairement nos objectifs, qu’ils correspondent ou pas aux mantras de Bruxelles : à cet égard, au moment où réapparaît partout le protectionnisme, où même les États-Unis développent une politique industrielle, où sanctions et préoccupations stratégiques dressent des barrières nouvelles au commerce international, ce néolibéralisme bruxellois est désuet. Nos partenaires commencent à le comprendre. Par ailleurs, le moment est venu de réduire le nombre et le poids de la réglementation sur notre économie. La même lassitude se fait jour dans de nombreux États membres. À nous de fédérer ces résistances.
C’est à la France, à ses autorités politiques et à sa diplomatie de défendre dans ce cadre ses intérêts nationaux, sans naïveté mais aussi sans irréalisme : l’Union européenne est par définition le domaine du compromis. À nous de négocier avec habileté. Il ne faut jamais oublier non plus qu’il est toujours possible de dire non, qu’une crise n’est pas une tragédie si elle porte sur des enjeux d’une importance capitale et si elle est gérée avec adresse. On peut y parvenir en constituant une coalition parmi les 27, mais rien ne nous interdit de claquer la porte comme le général de Gaulle sut le faire.

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