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Groenland : à Copenhague, une manifestation pour dire non à Trump

Groenland : à Copenhague, une manifestation pour dire non à Trump

REPORTAGE. Dans les rues de Copenhague, des milliers de manifestants ont brandi drapeaux et pancartes pour s’opposer aux pressions américaines sur le Groenland.

À Copenhague, sous un ciel brumeux et maussade, l’ambassade des États-Unis paraissait presque en état de siège samedi, prise d’assaut par une foule de plusieurs milliers de personnes agitant des drapeaux groenlandais et danois, ainsi que des pancartes hostiles à Donald Trump, et scandant à l’unisson : « Non, le Groenland n’est pas à vendre ! ».

Musicien trentenaire, Jens-Frederik, écriteau à la main « Hands off Greenland », est venu apporter son soutien à son île. « Non, nous ne voulons pas être le 51e État américain. Il faut que Trump arrête de nous harceler, et même si nous ne sommes pas toujours bien traités par les Danois, nous préférons rester au sein du royaume », dit-il au Point.

À ses côtés, Vivian, une sexagénaire groenlandaise arrivée au Danemark à l’âge de 10 ans, paraît « très émue » par cette manifestation de solidarité, « qui apporte du baume au cœur », espérant « la fin prochaine de ce cauchemar que nos compatriotes vivent depuis un an au Groenland ».

Un peu plus loin, écoutant un chœur du Groenland, Storm E. Skov, un Inuit adopté par des Danois, a la larme à l’œil, « réconforté par un tel soutien massif qui donnera à réfléchir, j’espère, à Trump, qui devrait à (son) avis consulter un thérapeute ».

« Compte tenu de notre histoire plutôt compliquée avec le Royaume du Danemark, montrer que nous restons unis est une bonne chose pour sortir de cette grave crise », souligne-t-il.

© (DR)

Partageant le même avis, Gaz-Zaa Lung, née à Thulé (au nord-ouest du Groenland), martèle que « l’avenir du Groenland doit être décidé par les Groenlandais et par personne d’autre ». À l’instar de la plupart de ses compatriotes, Helene Naduk « ne veut pas », quant à elle, que son île « passe sous la bannière étoilée ». Et pour cause : « plusieurs populations autochtones des États-Unis, notamment en Alaska, nous ont mis en garde contre l’acceptation de la citoyenneté américaine, qui n’ouvre pas les portes du paradis rêvé, loin de là. »

« Nous devons faire bloc et front commun »

À l’initiative des rassemblements de samedi à Copenhague, Aarhus, Aalborg et Odense, la présidente de l’organisation parapluie Fællesforeningen Inuit, qui regroupe une vingtaine d’associations, Camilla Siezing, s’est dite au Point « très touchée par un tel soutien à nos frères et sœurs au Groenland ».

« Il n’est pas normal que les Groenlandais continuent de vivre la peur au ventre parce qu’un homme, Trump, a un désir absurde qu’il veut assouvir », tonne-t-elle dans un discours devant plusieurs centaines de manifestants à Aalborg.

Les quelque 17 000 Inuits vivant au Danemark (le tiers de la population du Groenland), mettant de côté leurs frustrations envers les Danois, ont voulu montrer un front uni à l’administration américaine, en « protestant main dans la main », dit-elle, avec les Danois, contre les menaces inacceptables d’annexion du Groenland par les États-Unis.

« Nous devons faire bloc et faire front commun avec le Danemark, en dépit du fait que les Groenlandais de la métropole sont victimes depuis des décennies de préjugés, de discriminations et de racisme de la part des Danois », affirme pour sa part l’auteure et conférencière inuite et danoise Nauja Lynge, qui vit depuis 50 ans au Danemark.

« Nous sommes considérés comme des citoyens de deuxième et troisième catégories. Nous bénéficions des mêmes droits que les Danois de souche, mais pas des mêmes opportunités. Nous sommes même moins bien lotis que les immigrés », confie-t-elle au Point. La crise avec les États-Unis est « paradoxalement salutaire », estime-t-elle, en référence « aux propos de Trump Jr. suite à sa visite en janvier 2025 à Nuuk, accusant les Danois de racisme envers les Groenlandais ».

« Il a touché un point sensible, une blessure saignante, faisant prendre conscience aux dirigeants danois de la nécessité de s’attaquer aux préjugés et aux discriminations dont sont victimes les Inuits au Danemark », note-t-elle.

En réaction aux accusations du fils de Donald Trump, la Première ministre danoise Mette Frederiksen a fini par reconnaître devant la presse que « certains Groenlandais sont victimes de racisme au Danemark, par exemple lorsqu’ils viennent y étudier, ou d’insultes dans la rue ou dans d’autres contextes, et c’est intolérable ».

Et son ministre de l’Immigration, Kaare Dybvad Bek, de renchérir dans la foulée : « malheureusement, les nombreux résidents groenlandais au Danemark sont victimes de préjugés, de racisme et de discrimination », ajoutant que le gouvernement allait « lutter contre ce fléau » en présentant 12 initiatives concrètes pour lutter contre les préjugés et la discrimination à l’égard des Groenlandais au Danemark.

© (DR)

« Nous avons franchi le point de non-retour. Les relations entre le Danemark et le Groenland dans le Commonwealth que nous connaissons aujourd’hui ne seront jamais comme avant », selon cette écrivaine. « Les Groenlandais veulent le droit à la parole et être traités sur un pied d’égalité avec les Danois. Il en va de la survie de l’unité du royaume du Danemark », assure-t-elle.