Après des mois de déclarations provocatrices, le président américain menace désormais d’utiliser la force pour s’emparer du Groenland. Derrière l’argument sécuritaire se cache une ambition territoriale qui bouscule les équilibres diplomatiques et ignore la volonté d’un peuple.
Le Groenland retient son souffle. Après plusieurs mois à évoquer son désir d’annexion de l’île, Donald Trump est passé à la vitesse supérieure en évoquant la possibilité « d’utiliser l’armée » pour la conquérir pour de bon. Pour le président américain, s’emparer de ce territoire constitue « une priorité de sécurité nationale pour les États-Unis ». De l’autre côté de l’Atlantique, cette menace pose question, pour une île dont les liens avec le Danemark et l’empire américain sont pour le moins complexes.
Comme le souligne Tore Keller, correspondant européen pour le Dagbladet Information, un journal danois, « les États-Unis ont déjà reconnu officiellement à trois reprises au cours des 100 dernières années que le Groenland appartient au Danemark ». « Il est également important de mentionner que le Danemark a réalisé d’importants investissements dans la défense du Groenland au cours de l’année dernière », plus de cinq milliards d’euros, abonde-t-il. En ce sens, le Danemark reste fondamentalement attaché au Groenland.
« L’appui budgétaire annuel du Danemark représente actuellement plus ou moins la moitié du budget groenlandais. Le Danemark finance la défense, la police et les institutions juridiques au Groenland. Les Groenlandais ont également un accès complet au système social au Danemark (éducation, hôpitaux, etc.) », poursuit Kirsten Biering, ancienne ambassadrice du Danemark en France. Mais une nouvelle alliance est née après la Seconde Guerre mondiale : « Le Danemark et les États-Unis ont conclu un accord en 1951 qui autorise les États-Unis à établir autant de bases qu’ils le souhaitent sur le sol groenlandais », rappelle le correspondant danois.
« Il n’y a pas de navires chinois le long des côtes du Groenland »
À l’orée de la guerre froide, l’île constituait un enjeu crucial car elle se situe entre l’Amérique du Nord et l’Europe, sur les routes aériennes et maritimes de l’Arctique et à proximité de la Russie. Dès lors, « Washington et Copenhague sont convenus de défendre le Groenland collectivement, les Danois permettant l’établissement de bases militaires des États-Unis sur l’île », explique l’ancienne ambassadrice, qui rappelle que, « pendant la guerre froide, Washington avait 17 bases et environ 10 000 membres du personnel militaire ». Une présence qui a fini par s’amenuiser : « Ce sont les États-Unis eux-mêmes qui, au cours des 40 à 50 dernières années, ont fermé leurs bases, car il n’y a pas de menace contre le Groenland », précise Tore Keller.
L’armée américaine a depuis tout le loisir de renforcer sa présence militaire, comme le prévoit l’accord de défense de 1951. Aujourd’hui, Donald Trump brandit la crainte des menaces russes et chinoises pour justifier de ses velléités sur le Groenland.
Un faux argument, selon Marc Jacobsen, maître de conférences au Collège royal de Défense danois : « Il n’y a pas de navires chinois le long des côtes du Groenland. La Russie n’a jamais été active au Groenland, tandis que la Chine a manifesté son intérêt pour investir dans les projets miniers potentiels du Groenland et participer à de grands projets aéroportuaires. Cependant, Pékin a compris que les États-Unis ne souhaitent pas voir la Chine s’implanter dans cette région, et semble l’accepter. En exagérant la menace chinoise et en ridiculisant les efforts militaires du Danemark au Groenland, il cherche à légitimer le contrôle américain sur le Groenland. »
Une analyse que partage Tore Keller : « L’intérêt manifesté par Donald Trump n’est pas lié à la sécurité ou à l’exploitation des minéraux et terres rares ». Comme le prévoit l’accord de 1951, les États-Unis, s’ils le souhaitent, peuvent « obtenir l’autorisation de lancer des projets miniers dès demain ».
Il s’agit exclusivement donc d’un projet d’expansion territoriale, pour un président qui voit le Groenland comme « une proie facile », et souhaite par cette manœuvre « passer à la postérité comme un grand président », résume Tore Keller. Dans toutes ces discussions entre grandes puissances, il reste cependant une « poignée » de personnes, 56 000 Groenlandais, dont personne ne semble solliciter l’avis quant à l’avenir de leur île.
« Personne ne souhaite que le Groenland fasse partie des États-Unis »
Une faute, alors que rien n’indique qu’ils soient particulièrement attirés par l’idée de devenir un ersatz d’État américain, selon Tore Keller : « Au sein du gouvernement groenlandais – et dans l’ensemble du parlement groenlandais – personne ne souhaite que le Groenland fasse partie des États-Unis. Un sondage réalisé l’année dernière a révélé que 6 % des Groenlandais souhaitent cela. Le gouvernement groenlandais a d’ailleurs rejeté à maintes reprises l’idée que le pays soit à vendre ou qu’il rejoigne les États-Unis. »
Kirsten Biering ne pense pas moins : « Le Premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, a clairement dit que le Groenland ne souhaite pas être danois, mais pas américain non plus. Le Groenland a indiqué la volonté d’élargir la coopération avec les États-Unis en tant que partenaires égaux, mais pas subordonné. »
Les États-Unis pourraient s’appuyer dans leur entreprise sur le mouvement indépendantiste groenlandais, qui incarne la colère contre le Danemark, en raison d’abus coloniaux historiques. « Il y a eu une longue série de scandales, notamment concernant la stérilisation et la contraception des femmes à leur insu, qui ont contribué à empoisonner les relations historiques. »
Il existe donc « un fort désir de se libérer des Danois, quel qu’en soit le prix », explique encore Tore Keller, pour qui « la stratégie américaine semble assez claire : ils essaient de diviser les Groenlandais et les Danois. Ils pensent qu’en s’adressant directement aux Groenlandais, ils peuvent leur faire une offre d’ordre économique qui aboutira soit à l’intégration du Groenland dans les États-Unis en tant qu’État, soit à un accord d’association qui donnera de facto aux États-Unis le contrôle du pays ».
« C’est au Groenland et au peuple groenlandais seuls de choisir leur avenir, et uniquement à eux, tance Kirsten Biering. La Première ministre danoise Mette Frederiksen a souligné cela à plusieurs reprises. Ça n’a rien à voir avec l’obligation du Danemark – en tant qu’État composé par le Danemark, le Groenland et des îles Féroé – de défendre ses intérêts et son territoire. » L’exemple du Venezuela, où l’armée américaine a renversé Nicolas Maduro en quelques minutes, n’est d’ailleurs guère pertinent pour parler du cas du Groenland.
Trump « défend fondamentalement sa propre réputation »
« Le Danemark est membre de l’Otan, un allié fidèle qui a soutenu l’Amérique sans hésitation, encore et encore, lorsqu’il lui a été demandé, en Irak, en Afghanistan. Le Groenland joue un rôle stratégiquement plus important », estime-t-elle encore. « Rares sont ceux qui s’attendent à ce que les Américains, comme au Venezuela, arrivent en hélicoptère et enlèvent les chefs des gouvernements danois et groenlandais », complète Tore Keller.
Le correspondant danois explique qu’il s’agit de « la plus grande crise diplomatique pour le Danemark depuis la Seconde Guerre mondiale. On paie certainement le prix de ne pas avoir pris suffisamment au sérieux les préoccupations des Groenlandais, tout comme l’histoire coloniale complique la situation. » Kirsten Biering estime, pour le moment, que l’éventualité « d’une intervention militaire semble exagérée. Nous sommes unis dans la défense du territoire de l’Otan, y compris le Groenland ».
« La déclaration de Trump selon laquelle il doit posséder le Groenland parce que c’est ce qui est psychologiquement nécessaire pour réussir montre qu’il défend fondamentalement sa propre réputation », confirme Marc Jacobsen. « Mais l’on constate l’absence d’un objectif final clairement défini. Dans ce contexte, la déclaration de J.D. Vance (“Ce que nous demandons à nos amis européens, c’est de prendre plus au sérieux la sécurité de ce territoire parce que s’ils ne le font pas, les États-Unis devront faire quelque chose”, NDLR) est dans une certaine mesure “rassurante”, car l’amélioration de la sécurité est une mesure concrète, alors que la prise de contrôle du Groenland est clairement une ligne rouge. »
La semaine prochaine, une rencontre doit avoir lieu entre les ministres des Affaires étrangères danois, groenlandais et américain. Une issue pourrait-elle dès lors être trouvée à cette situation complexe ? Et de quel type : renforcement du rôle de l’Otan dans la protection du Groenland, victoire symbolique accordée à Donald Trump ? « Le Danemark aura besoin du soutien de ses partenaires européens et de pays comme le Canada pour traverser la tempête », prévient Tore Keller. Au risque de laisser de nouveau le président américain dicter la marche géopolitique du monde.

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