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Groenland, le coup d’après de Donald Trump

Groenland, le coup d’après de Donald Trump

L’Otan et l’Union européenne sont-elles en mesure de réagir à l’appétit de Trump pour ce territoire danois ?

Dans le cockpit d’Air Force One, ce 4 janvier, Donald Trump lâche une boutade aux journalistes : « Vous savez ce que le Danemark a fait récemment pour renforcer la sécurité au Groenland ? Ils ont ajouté un traîneau à chiens de plus. C’est vrai. Ils pensaient que c’était un gros coup. » Dans la cabine pressurisée, des rires fusent complaisamment.

À Copenhague, le sang de Mette Frederiksen, la Première ministre danoise, ne fait qu’un tour. « Il est totalement absurde de parler de la nécessité pour les États-Unis d’annexer le Groenland, réagit-elle vertement le 4 janvier. Les États-Unis n’ont aucun droit d’annexer l’un des trois pays du royaume. J’exhorte donc vivement les États-Unis à cesser leurs menaces contre un allié historiquement proche, ainsi que contre un autre pays et un autre peuple qui ont clairement affirmé qu’ils n’étaient pas à vendre. »

Car derrière la blague du président américain se dessine une réalité brutale : l’Amérique ne plaisante plus quand elle se voit en empire conquérant. Le Groenland, Donald Trump y pense depuis longtemps. En août 2019, cela passait pour une lubie d’agent immobilier évoquant l’« achat » de l’île comme on acquiert un casino à Atlantic City. Le Premier ministre Lars Lokke Rasmussen avait balayé ce « poisson d’avril hors saison ».

Une opération « dans les deux mois »

Mais à l’aube de 2026, l’opération militaire de la Delta Force menée sur Caracas rend très concrète la suite annoncée « dans les deux mois » sur le sol glacé du royaume du Danemark. La prédation géopolitique est clairement assumée par Trump. Une telle annexion serait un bouleversement sans précédent de l’ordre international : une mainmise pure et simple entre alliés de l’Otan ! Du jamais-vu, et pour cause… Les États-Unis sont censés protéger le Danemark, et non s’arroger l’un de ses territoires. Vladimir Poutine n’aurait donc aucune raison de renoncer à reconstituer l’empire soviétique, ni la Chine de lancer ses filets sur Taïwan.

Le jeu en vaut-il la chandelle ? « J’ai toujours énormément de mal à imaginer les États-Unis envahir le Groenland, explique Peter Viggo Jakobsen, chercheur Collège royal de défense à Copenhague. Le Venezuela est un État paria, sans alliés internationaux. Ce n’est pas le cas du Groenland, où une prise de contrôle militaire aurait des conséquences bien plus importantes. Aux États-Unis, une telle intervention ne bénéficierait d’aucun soutien et éloignerait leurs alliés européens et asiatiques. »

Certes, dans la stratégie nationale de sécurité publiée en novembre 2025, les États-Unis ne mentionnent pas le Groenland explicitement. Mais ils posent un cadre : accès prioritaire aux ressources et contrôle des points stratégiques pour tenir la Chine et la Russie à distance. Le Groenland, géographiquement nord-américain mais politiquement européen, est la pièce manquante de ce puzzle hégémonique.

Cette escalade s’appuie sur une construction idéologique précise : la « doctrine Donroe », réécriture narcissique de la doctrine Monroe de 1823, dans laquelle l’hémisphère occidental devient la chasse gardée exclusive de Washington.

Le Danemark tente d’acheter la paix

Enhardie, Katie Miller, la femme du chef de cabinet adjoint de Trump, publie un photomontage montrant le Groenland drapé de la bannière étoilée, flanqué d’un menaçant « SOON » (« bientôt »). Interrogé par The Atlantic, le président américain n’a pas cillé : « Nous avons absolument besoin du Groenland. » Le message est clair : la souveraineté est un concept charmant, mais soluble dans l’intérêt américain.

Nous avons absolument besoin du Groenland.

Donald Trump, interrogé par « The Atlantic »

Face à l’ogre, le Danemark a tenté plusieurs manœuvres désespérées : payer pour exister. Dès janvier 2025, Copenhague annonce 2 milliards d’euros pour sa défense arctique. Puis, en octobre, nouvelle tentative : 16 F-35 supplémentaires pour 4,5 milliards de dollars et 4,2 milliards pour des navires, drones et radars. Trump encaisse les commandes mais ne lâche pas sa proie et ironise sur les « chiens de traîneau ».

L’ironie est cruelle : le Danemark acquitte un tribut de vassal, se ruine en armements made in USA pour prouver qu’il est digne de garder ses terres alors que, ce faisant, il se jette dans la gueule du loup. Les armes acquises ne lui seront d’aucune utilité face aux Américains, qui peuvent les neutraliser à distance.

Mette Frederiksen, acculée, en est réduite à l’impensable : invoquer l’article 5 de l’Otan pour protéger le royaume contre… le leader de l’Otan. Elle souligne que l’accord de défense de 1951 offre déjà aux Américains un « large accès » au territoire. En clair : vous avez déjà la base de Pituffik, pourquoi voulez-vous aussi le titre de propriété ?

La « doctrine Donroe »

Mais Trump ne veut pas seulement une base. Il veut la certitude. Il veut l’île. Aux yeux de la « doctrine Donroe », laisser le Danemark gérer la sécurité de l’Arctique revient à confier les clés du coffre-fort à un vigile armé d’un lance-pierres.

Et l’Europe ? À Bruxelles, lundi 5 janvier, c’est le festival de l’euphémisme. Lors du point presse de la Commission, les porte-paroles livrent des éléments de langage en Formica. « Le Groenland est couvert par l’Otan, ce qui fait une grande différence », ose une porte-parole. Comme si l’appartenance à l’Otan immunisait contre les appétits de celui qui la dirige. La Commission refuse de condamner explicitement Donald Trump.

L’embarras est d’autant plus grand que le Groenland ne fait pas partie de l’UE. Seul territoire à avoir quitté la CEE en 1985 à la suite d’un référendum, l’île bénéficie d’un statut de « pays et territoire d’outre-mer » associé. Cette position en fait un angle mort juridique : le Danemark est membre de l’Union, mais le Groenland ne l’est pas. Bruxelles se retrouve dans l’incapacité de défendre fermement un territoire qui, formellement, ne relève pas de sa compétence.

Il revient au Danemark de dire ce qu’il attend de ses partenaires européens.

Une source élyséenne

À Paris, on refuse d’aborder clairement une agression américaine, cette question étant « hypothétique ». « Il revient au Danemark de dire ce qu’il attend de ses partenaires européens », répond une source élyséenne.

À l’Otan, les Américains décident, les autres suivent

Pourtant, le général Thierry Burkhard avait tenté de secouer les consciences dès novembre 2024. Reçu à Polytechnique, il avait livré une anecdote glaçante sur les réunions de l’Otan : « Entre Européens, les discussions sont animées. Puis le chef d’état-major américain siffle la fin des débats et dit :On va faire comme ça.” On se lève et on s’exécute. » Son avertissement – « l’Otan n’est pas la panacée » – résonne comme une prophétie. Mais qui l’a écouté ? Ça ne date pas d’aujourd’hui : personne en Europe n’a écouté la France depuis les alarmes du général de Gaulle…

L’ironie de l’histoire est mordante : le Danemark, qui a accepté en 2013 que ses services de renseignement aident la NSA américaine à espionner Angela Merkel, François Hollande et d’autres dirigeants européens via les câbles sous-marins transitant par le territoire danois, se retrouve aujourd’hui à quémander l’aide de ses partenaires continentaux. Le bon élève atlantiste, celui qui n’a jamais rechigné à servir Washington, même au prix de sa réputation européenne, découvre que la loyauté ne protège de rien quand l’empire a faim.

Emmanuel Macron a tout de même été, en juin 2025, le seul chef d’État étranger à se rendre à Nuuk, la capitale du Groenland, martelant les principes de « respect de la souveraineté » et de l’« intangibilité des frontières ». La France y a ouvert un consulat et déployé des navires. Un geste somme toute symbolique face à l’armada US. Les Européens devront-ils entrer en guerre contre les États-Unis alors qu’ils négocient avec Washington le soutien à la sécurité de l’Ukraine ? Absurde.

Mark Rutte s’en lave les mains

La paralysie européenne trouve son incarnation la plus pathétique dans l’attitude du secrétaire général de l’Otan, le Néerlandais Mark Rutte. Reçu à la Maison-Blanche le 13 mars 2025, il a écouté Trump lui dire à propos du Groenland : « Mark sait que nous en avons besoin. »

Quand il s’agit de la défense dans l’Arctique, Trump a raison.

Mark Rutte, le secrétaire général de l’Otan

Le gardien du temple atlantiste a opéré un repli déshonorant. Tout en affirmant ne pas vouloir « mêler l’Otan à cela », Mark Rutte a validé le diagnostic de Trump : « Quand il s’agit de la défense dans l’Arctique, Trump a raison. » En validant la prémisse selon laquelle le Danemark ne dépense pas assez, le secrétaire général de l’Otan offre à Trump la justification morale de son hold-up.

L’Otan devient le syndic de faillite de la souveraineté européenne. Si l’Alliance ne peut protéger l’intégrité territoriale d’un membre fondateur contre un autre membre, l’article 5 n’est plus qu’un bout de papier. Un constat trop pénible pour les chancelleries européennes…

Pourquoi cette accélération maintenant ? La réponse se trouve dans les urnes américaines. Trump est pressé. La Constitution exige l’approbation du Congrès pour toute acquisition territoriale. Or l’horizon s’assombrit pour les républicains.

Les élections de mi-mandat de novembre 2026 approchent. Les sondages sont mauvais. L’inflation provoquée par les droits de douane américains commence à faire son œuvre. Trump risque de perdre sa majorité. S’il veut annexer le Groenland, c’est maintenant, avant que les démocrates ne le bloquent au Congrès.

L’Europe pieds et poings liés

Cette urgence politique explique la violence de la séquence actuelle. Trump ne négocie pas ; il bouscule. Il menace le Danemark comme il a menacé le Venezuela, espérant que la peur fera le travail. Il veut son « grand deal » historique, sa Louisiane du XXIe siècle, avant que le rideau ne tombe sur sa majorité parlementaire.

Le Groenland n’est pas à vendre, répètent les Danois et les Groenlandais. Mais dans le monde selon Trump, tout a un prix, même la souveraineté d’un vieux royaume européen. Que peut faire l’Europe qui, désormais, dépend du GNL américain comme hier du gaz russe ? Pas grand-chose.