ENTRETIEN. Historien et chercheur à l’université américaine Yale, Arash Azizi analyse la situation économique et politique en Iran, où le mouvement de contestation contre le pouvoir ne faiblit pas.
Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran est secoué par une vague de manifestations d’ampleur nationale. En moins de dix jours, la répression a fait au moins 35 morts, conduit à l’arrestation de plus de 1 200 manifestants et touché la quasi-totalité des 31 provinces du pays. Par son ampleur et sa diversité sociale, cette mobilisation semble un révélateur de l’épuisement du régime.
Le Dr Arash Azizi, historien et chercheur irano-américain, maître de conférences à Yale University et auteur de What Iranians Want : Women, Life, Freedom (Ce que veulent les Iraniens : femmes, vie, liberté, 2024) replace les événements actuels dans un cycle long de contestations, nourri par les difficultés économiques (inflation supérieure à 40 %, effondrement du rial, déclassement accéléré de la classe moyenne…). Une crise sociale, qui se déploie dans le contexte d’un affaiblissement stratégique sans précédent sur la scène régionale et internationale.
Le Point : En quoi le mouvement de protestation se distingue-t-il des précédents ?
Arash Azizi : L’Iran a connu de multiples vagues de protestation au cours de son histoire récente. Elles ont presque toujours été déclenchées par une dégradation continue des conditions de vie. Ce fut le cas en 2017, en 2019, et déjà au début des années 1990. On pourrait qualifier ces vagues de contestation de « révoltes de la faim ». Ce qui distingue la séquence actuelle des précédentes mobilisations populaires tient à l’ampleur de l’effondrement social. En 2017, la contestation provenait principalement de provinces parmi les plus pauvres du pays et des villes marginalisées du sud-ouest.
Aujourd’hui, ce sont des pans entiers de l’ancienne classe moyenne qui basculent dans la précarité. Des ménages, qui vivaient encore décemment il y a peu, ne parviennent désormais plus à joindre les deux bouts. Le point de départ de l’actuel mouvement de protestation est, à cet égard, révélateur. Il a émergé chez les commerçants des bazars. Les bazaris ont longtemps constitué l’un des piliers sociologiques du régime. Or ils sont désormais confrontés à une menace existentielle : l’absence de clients. Dans une économie asphyxiée par l’effondrement de la demande, même ceux qui disposent encore de marges de manœuvre financières finissent inévitablement par décrocher et tombent, tôt ou tard, dans la pauvreté.
Ces protestations s’inscrivent selon vous dans une longue dynamique…
L’économie iranienne est en déclin depuis plus d’une décennie, et la contestation n’a en réalité jamais réellement cessé. Depuis sept ou huit ans, il ne s’est pas écoulé une seule semaine sans qu’un mouvement de contestation n’éclate. Ces mobilisations prennent des formes multiples et mobilisent des groupes sociaux variés : retraités, ouvriers, épargnants ruinés par des escroqueries financières.
Dans un contexte d’effondrement de l’économie, de nombreux Iraniens sont en quête de profits rapides et s’exposent ce faisant aux escroqueries et aux placements fictifs. Il faut enfin souligner que ces mobilisations, bien qu’animées par des revendications économiques, sont fondamentalement politiques. Les manifestants désignent clairement le régime comme responsable de leur situation et dénoncent son incapacité structurelle à gérer le pays.
Quel est le symbole le plus frappant de cet échec économique ?
La dévaluation de la monnaie nationale, le rial. Il y a dix ans, un dollar valait environ 30 000 rials. Aujourd’hui, il en vaut trois à quatre millions. En une décennie, la valeur du rial a donc été divisée par cinquante. Les économies et les revenus se sont volatilisés. Les conséquences sociales sont profondes et durables. L’Iran traverse une véritable dépression collective. Les psychologues définissent la dépression comme l’incapacité à se projeter dans l’avenir.
C’est exactement ce que l’on observe aujourd’hui. Ce désespoir prend la forme d’un hédonisme quasi nihiliste : fêtes débridées, quête de jouissance immédiate, comme si une nouvelle guerre contre l’Amérique ou Israël pouvait éclater à tout instant. Dans ce contexte, planifier une carrière, fonder une famille, devient impossible. C’est ce sentiment de désolation profonde qui pousse tant d’Iraniens à descendre dans la rue, malgré les risques extrêmes qu’ils encourent.
Reza Pahlavi est plus visible qu’auparavant.
En quoi ce désespoir collectif est-il devenu la marque de fabrique des mobilisations actuelles, par rapport à celles de 2017 ou de 2019 ?
Les mobilisations actuelles sont similaires à celles de 2017 et de 2019, mais une rupture s’est opérée. Toute révolte mêle espoir et désespoir. Aujourd’hui, le désespoir l’emporte nettement. En 2019, subsistait encore l’idée d’une amélioration possible. En 2022-2023, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » portait une vision progressiste de la société et des mœurs. Désormais, la colère domine, immense, parfois aveugle. Pour beaucoup, il ne s’agit plus de réformer le régime, mais d’en finir avec un pouvoir qui a ruiné le pays.
Des slogans à la gloire de Reza Pahlavi, le fils du Shah, ont été scandés lors de certaines manifestations. Dispose-t-il d’un réel soutien au sein de la population iranienne ?
Il ne bénéficie pas d’un soutien majoritaire, mais son appui est réel et plus visible qu’auparavant. Le problème est ailleurs. Il n’existe aucun mécanisme permettant de transformer ce soutien diffus en pouvoir politique effectif. Reza Pahlavi ne dispose ni d’une organisation structurée, ni de réseaux efficaces, ni d’une stratégie politique claire. Sa « théorie du changement » semble reposer sur une hypothèse implicite : celle d’un retour au pouvoir adossé à une intervention américaine ou israélienne.
Par ailleurs, l’opposition iranienne est aujourd’hui plus fragmentée que jamais. Certaines factions se combattent presque autant qu’elles affrontent le régime. Reza Pahlavi est devenu une figure très clivante, en partie parce que son camp adopte souvent une logique binaire à l’égard des autres courants de l’opposition : soit vous êtes avec lui, soit vous êtes avec le régime.
Les autres figures de l’opposition offrent-elles une alternative crédible ?
Elles incarnent souvent une alternative démocratique plus cohérente, intellectuellement et politiquement, mais restent largement invisibles. Des figures comme Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix et militante des droits humains, ou Mostafa Tajzadeh, journaliste et politicien réformiste, ont publié des appels communs en faveur d’une transition démocratique. Mais ces opposants sont emprisonnés, peu connus du grand public et privés de relais organisés à l’étranger. En somme, Reza Pahlavi demeure minoritaire mais omniprésent. Ses adversaires sont politiquement plus consistants, mais largement inaudibles.
Quels sont les facteurs qui pourraient provoquer selon vous une chute du régime ?
J’en vois deux principalement. D’abord, l’irruption de grèves générales massives. Elles n’ont eu lieu ni en 2019, ni en 2022. Une tentative en décembre 2022 n’a réellement fonctionné qu’au Kurdistan iranien. L’Iran manque de syndicats structurés et même d’une véritable culture de la grève. Ensuite, il faudrait une alternative politique claire et consensuelle. Sans cela, aucune défection significative des forces de sécurité n’est envisageable. Et sans défection, il ne peut y avoir un effondrement du régime de l’intérieur.
L’affaiblissement de l’Iran et de son réseau de proxys par Israël et les États-Unis peut-il modifier l’équation interne ?
Le régime est indéniablement affaibli. Plus isolé que jamais sur les plans régional et international, il a notamment perdu l’appui stratégique que représentait la Syrie d’Assad. Par ailleurs, il ne peut plus compter sur ses proxys pour dissuader ses adversaires de le frapper directement sur son sol. Pour autant, rien n’indique qu’il a perdu sa capacité de répression. Une dizaine de manifestants ont déjà été tués.
Dans ce contexte, le scénario le plus probable demeure celui d’une transformation interne au régime. Un coup d’État mené par une faction des Gardiens de la révolution ou le retour de figures du sérail comme Hassan Rohani, ou encore une recomposition précipitée liée à la succession du guide suprême [Ali Khamenei], aujourd’hui âgé de 86 ans. L’histoire iranienne, comme celle de la région, offre de nombreux précédents de ce type.
La chute de Nicolas Maduro constitue-t-elle un nouveau coup dur pour le régime des mollahs ?
Oui. Il s’agit d’un revers sérieux pour le régime iranien qui est désormais en état d’alerte. La coïncidence entre la chute du dirigeant vénézuélien et l’anniversaire de l’assassinat de Qassem Soleimani [commandant de la Force Al-Qods, tué lors d’une frappe de drone américaine en janvier 2020, NDLR], ravive la crainte d’une nouvelle opération américaine qui ciblerait cette fois-ci des sites stratégiques du régime. Donald Trump n’a d’ailleurs pas hésité à comparer l’intervention contre Maduro à l’opération « Midnight Hammer », menée l’été dernier contre le programme nucléaire iranien.
Cette séquence galvanise l’opposition iranienne, toutes tendances confondues. Elle se réjouit de la chute d’un allié que Khamenei avait reçu en grande pompe en 2022, qualifiant son régime de plus proche partenaire de l’Iran en dehors du Moyen-Orient. Après la chute d’Assad, la perte de Maduro est perçue comme un signal supplémentaire de la fragilité du régime des mollahs, qui se montre incapable de protéger ses alliés. Mais ce nouveau revers stratégique pourrait également produire un effet paradoxal. Il pourrait encourager certaines factions du régime à rechercher un compromis avec Washington. Des canaux de dialogue existent toujours entre les États-Unis et l’Iran. La semaine dernière encore, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, appelait publiquement à un nouvel accord sur le nucléaire. Cette séquence pourrait ainsi renforcer, au sein du régime, ceux qui souhaitent s’éloigner de la ligne de confrontation absolue avec les États-Unis et Israël incarnée par Khamenei.
L’hypothèse d’une nouvelle opération militaire américano-israélienne contre le régime est-elle crédible ?
Elle ne peut être écartée. Une telle opération pourrait viser explicitement un changement de pouvoir, en ciblant le sommet du régime, à commencer par Ali Khamenei. Officiellement, une telle action susciterait de vives condamnations dans la région et au-delà. En coulisses, pourtant, nombreux seraient ceux qui s’en trouveraient soulagés.
C’est précisément pour cette raison que ce qui se joue aujourd’hui au Venezuela est suivi de très près à Téhéran. Ce scénario comporte néanmoins un risque majeur : celui du chaos. Beaucoup d’Iraniens redoutent une guerre civile, alimentée par l’activisme de groupes armés kurdes, baloutches et arabes, qui opèrent dans la périphérie du pays. Cette crainte pèse lourdement sur les calculs de l’ensemble des acteurs.
La révolution islamique iranienne est un échec total.
Que signifie le slogan « Ni Gaza, ni le Liban, je sacrifierai ma vie pour l’Iran », scandé par certains manifestants ?
Ce slogan exprime un rejet frontal de la politique étrangère du régime. Pour une large part de la population iranienne, les mollahs et les Gardiens de la révolution dilapident les ressources nationales dans des aventures militaires dictées par une idéologie révolutionnaire devenue synonyme d’appauvrissement et d’autoritarisme. Ce rejet dépasse les clivages politiques et s’étend jusqu’aux réformistes. Dans un Iran post-révolutionnaire, la politique étrangère dépendrait évidemment de la nature du nouveau régime. Mais l’aspiration dominante est claire : un retour à une diplomatie classique, fondée sur la primauté absolue de l’intérêt national, bref sur un « Iran first ».
L’Iran est un pays profondément patriotique et singulier dans la région : non arabe, principalement chiite, sans ancrage naturel dans un bloc régional. Il n’a ni vocation ni intérêt à s’aligner durablement sur la Russie, la Chine ou les États-Unis et même la République islamique n’y est jamais parvenue. Un nouveau pouvoir chercherait à normaliser ses relations avec Washington et évoluer vers un rapport neutre, voire apaisé, avec Israël, sans en faire un ennemi ontologique. Nombre de diplomates iraniens professionnels partagent déjà cette lecture. Ils savent que l’Iran n’a rien à gagner à rester prisonnier des dogmes révolutionnaires de 1979.
Où en est la révolution islamique ?
La révolution islamique iranienne a échoué. Elle voulait islamiser la société iranienne, elle a accouché de l’une des sociétés les plus sécularisées du monde musulman. Elle ambitionnait de s’imposer comme une puissance régionale capable de défier les États-Unis et Israël. Elle a conduit l’Iran à l’isolement stratégique et à une vulnérabilité sans précédent. La révolution islamique est un échec total. À bien des égards, elle est déjà morte. L’ère post-Khamenei a commencé. Et l’avenir de l’Iran s’écrira dans une rupture nette avec l’héritage de 1979.

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