REPORTAGE. Dans la principale ville du Minnesota, des tribus distribuent des cartes d’identité tribales afin de protéger leurs membres. Un geste qui réveille des blessures historiques profondes.
Juchée sur une chaise, Vicki Alberts accroche un drapeau. Un calumet et un tomahawk s’y détachent sur un fond bleu ciel avec, au centre, un parchemin où figure la mention « Traité 1867 » entourée du nom « Spirit Lake Tribe ». « Personne ne voulait venir à Minneapolis, tout le monde a peur de voyager. Ma nièce et moi aussi on avait peur, mais on est allées dans notre réserve pour faire nos cartes d’identité tribale », confie-t-elle. Cela les a un peu rassurées, en cas d’arrestation par l’ICE, l’agence de l’immigration et des douanes, sur le trajet depuis le Dakota du Nord.
Vicki porte une jupe à rubans, typique de la culture dakota, nation dont sa tribu est issue. Sur une table, elle dispose des formulaires, des chips, des bonbons, une liste de noms.
Harcèlement et interpellation
Plusieurs tribus offrent à leurs membres leur carte d’identité tribale. Car ces derniers temps, les Amérindiens aussi sont arrêtés dans les rues. L’American Indian Center, l’un des plus vieux centres amérindiens du pays, leur fournit un espace, au milieu de la rotonde en forme de tambour, rappel du cœur battant de Mère Nature.
Parmi les premiers arrivés, Natasha St John s’excuse parce que sa fille adolescente, avachie sur sa chaise, « vient de se réveiller ». C’est pour elle qu’elle est venue. « Ça fait peur, même si on est américains et qu’on est d’ici. Je ne sors pas trop mais ma fille travaille hors de la maison. Ça aiderait beaucoup qu’elle ait des papiers sur elle. Parce que certains Amérindiens ressemblent à des Latinos. Donc ça m’inquiète. »
Ce n’est pas une crainte infondée. Mary Kunesh, Heather Keeler et Liish Kozlowski, représentantes démocrates du groupe amérindien de la Chambre du Minnesota, ont tiré la sonnette d’alarme. « D’innombrables membres de la communauté signalent être harcelés, interpellés sans motif et interrogés sur leurs papiers d’identité. […] Les peuples autochtones sont originaires de ce pays et vivent sur ce continent depuis des milliers d’années, bien avant la colonisation de cette nation, ce qui rend toute expulsion impossible et absurde. Enlever une personne autochtone dans la rue, ce n’est pas une erreur regrettable, c’est une attaque directe contre la souveraineté autochtone et le droit à une procédure régulière. Les Amérindiens sont citoyens de droit, du fait de l’Histoire et des traités. »
Carte tribale autour du cou
La directrice du centre (intertribal), Mary LaGarde, est membre de la nation White Earth, l’une des plus grandes communautés du peuple ojibwé de Minneapolis. « Les familles ont très peur, confirme-t-elle. Nos anciens craignent de sortir de chez eux, parce que l’ICE ne semble obéir à aucune loi. C’est effrayant. »
La carte d’identité tribale devrait protéger les Amérindiens, même si personne n’est sûr qu’elle fonctionne. « Il y a des rumeurs, des agents de l’ICE disent qu’elles sont fausses et les ignorent. Mais jamais je n’aurais pensé que je devrais la porter sur moi », poursuit-elle. La sienne pend à son cou, par une lanière. « Je n’arrête pas de penser à ce que nos ancêtres ont traversé, c’est tellement traumatisant de vivre dans la peur de notre gouvernement. Et on ne devrait pas : on est les premiers citoyens de cette terre. Pourquoi devrait-on s’identifier ? » demande-t-elle.
La tribu Spirit Lake, l’une des 575 reconnues par l’État fédéral, compte 8 000 membres dans le pays, 612 dans le Minnesota et 120 dans la zone de Minneapolis-Saint Paul. C’est un événement survenu à Fargo, dans le Dakota du Nord dont est originaire la tribu et où se trouve sa réserve, qui a déclenché la mission de Vicki. « Un bus a été arrêté par l’ICE, raconte-t-elle. D’après une femme de la tribu, l’émotion des gens, qui suppliaient le chauffeur de ne pas ouvrir, était bouleversante. Elle a des enfants métis. Et sa première préoccupation, c’était : “Comment je les protège ?” L’avantage d’appartenir à une tribu, c’est qu’on peut avoir une carte d’identité à tout âge. »
Pour les enfants de moins de 7 ans, qui ne peuvent pas signer, elle délivre des certificats de degré de sang indien, un héritage du colonialisme. Le gouvernement tribal a décidé de faciliter les démarches pour ses membres de l’État voisin, conscient qu’ils ne feraient pas le trajet jusqu’à la réserve de Fort Totten, et de lever les frais de 15 dollars. Vicki enrage : « Non seulement les Amérindiens sont le premier peuple de ce pays, mais en plus c’est la minorité la plus représentée dans l’armée. On a tous des générations de parents qui ont servi dans toutes les branches de l’armée et on honore nos anciens combattants tous les jours. »
Les traités des nations tribales bafoués
L’American Indian Center se trouve à deux pas de Franklin Avenue, le « couloir culturel amérindien » de Minneapolis, qui compte 11 tribus reconnues au niveau fédéral et où l’American Indian Movement, groupe militant contre les violences policières et le harcèlement des Amérindiens, a été fondé, en 1968. Le 6 janvier, des agents de l’ICE ont tenté d’entrer dans Little Earth, premier programme de logements sociaux amérindiens des États-Unis, mais ont été repoussés par les gestionnaires.
Trois jours plus tard, ils ont approché Rachel Dionne-Thunder, issue du peuple des Cris et vice-présidente du collectif Indigenous Protector Movement. Alors qu’elle les observait, des agents de l’ICE lui ont demandé de baisser sa vitre, ce qu’elle a refusé, puis ont menacé de la briser. La communauté s’est ruée à sa rescousse et les a fait fuir par des sifflements.
Rachel Dionne-Thunder se trouvait alors à côté du café Pow Wow Grounds, sur Franklin Avenue, devant lequel un feu de joie brûle en permanence et où l’aide a été centralisée : donations, départ de patrouilles, observateurs. La jeune femme a les cheveux noirs plaqués de part et d’autre d’une raie impeccable et le regard aussi ombrageux que son nom, qui signifie « tonnerre ». Elle raconte : « On a vu ce que faisait l’ICE à Los Angeles, à Chicago, on attendait que ça arrive ici. Et on a vu la propagande se concentrer sur le gouverneur Walz et le maire Frey, dire qu’ils protégeaient le crime et la fraude des Somaliens. Et on s’est dit : “OK, ils arrivent.” »
Les Amérindiens, estime-t-elle, sont un « dommage collatéral ». « L’ICE est inorganisée et opportuniste, ils conduisent jusqu’à ce qu’ils voient une personne de couleur, il n’y a pas d’identification avant l’enlèvement. Ils font au faciès, par race, et ensuite ils vérifient, assure-t-elle. Nous sommes ciblés et vulnérables alors que nous sommes là depuis des milliers d’années, bien avant l’existence des frontières. »
Même si vous montrez votre carte d’identité tribale, ils s’en fichent (…) Ils ne savent pas que c’est une pièce d’identité fédérale !
Rachel Dionne-Thunder, amérindienne
Les nations tribales ont signé des traités avec les États-Unis, qui les ont régulièrement bafoués. « On en arrive au point où les Dakota vivent sur une bande de terre d’environ 160 kilomètres de long et 16 kilomètres de large, une réserve dans laquelle ils sont piégés et affamés », donne en exemple Jacob Jurss, historien spécialiste des relations entre les nations autochtones et l’État américain à l’Université de St. Thomas à Saint Paul, Minnesota.
Rachel Dionne-Thunder confirme : « Même si vous montrez votre carte d’identité tribale, ils s’en fichent, ils disent : “Ça a l’air faux.” Ils ont zéro putain d’idée, ils ne savent pas que c’est une pièce d’identité fédérale ! » Ce sont bien des pièces d’identité officielles, reconnues par les autorités fédérales, suffisantes pour les vols intérieurs. « Cela vient du fait que les tribus amérindiennes sont des entités politiques souveraines », explique Jacob Jurss. Grâce au traité Jay de 1794, elles permettent d’entrer au Canada. « Nous avons droit à nos propres écoles, notre système de santé, notre police, notre gouvernement, nous avons nos droits de pêche, de chasse, de terre », martèle Rachel Dionne-Thunder.
Le réveil d’un traumatisme
L’histoire des relations des Amérindiens avec le gouvernement fédéral est émaillée de souvenirs douloureux, comme les déplacements de populations. « En 1830, le Congrès adopte l’Indian Removal Act, loi qui prévoit que tous les peuples autochtones à l’est du Mississippi seront expulsés de force vers l’ouest, rappelle Jacob Jurss. C’est le Trail of Tears pour les Cherokee et d’autres nations du sud, mais il y a d’autres chemins de déportation, comme le Trail of Death pour les Potawatomi. »
Les arrestations leur rappellent les enfants placés. « L’idée était de prendre les enfants, de les vider de toute leur culture et de leur langue pour les remplir de la culture dominante de l’époque, la culture blanche européenne, développe Jacob Jurss. C’est un effacement. C’est une forme de génocide, reconnue comme telle depuis la convention de Genève. »
Le phénomène existait aussi au Canada. « La dernière pension catholique de ce style y a fermé en 1996. Les quatre sœurs de mon père, comme toute sa génération, ont été enlevées, dans l’Alberta », raconte Rachel Dionne-Thunder – elle-même est née en 1991.
Quant aux enlèvements, elles font écho aux centaines de femmes autochtones qui disparaissent chaque année – 734 en 2025 – sans que la police daigne enquêter. Sur la table, à l’American Indian Center, Ana Negrete a posé des porte-clés qui peuvent aider les personnes qui observent l’ICE : ils émettent un son strident quand on tire un goupillon et remplacent un sifflet. À l’origine, ils étaient destinés aux battues de recherche de femmes disparues.
Ana travaille pour le Missing and Murdered Indigenous Relatives Office, le premier aux États-Unis, créé il y a quatre ans. Les Amérindiens représentent 1,5 % de la population du Minnesota, et les Amérindiennes, 8 % des disparus. « Je ne pense pas avoir rencontré une famille autochtone qui n’ait pas été affectée par le phénomène, dit-elle. On a tous quelqu’un qui a disparu ou a été assassiné. » Elle parle d’une « épidémie ». La nièce avec laquelle Vicki Alberts est venue a 19 ans. « Je ne la laisse seule nulle part ici », confie-t-elle. À cause de l’ICE, mais aussi du traumatisme multigénérationnel.
Mémoire des « Dakota 38 + 2 »
Le 9 janvier, l’ICE a arrêté quatre hommes de la tribu Oglala Sioux. Un seul a été relâché. Les chefs de la tribu ont déclaré aux autorités que le fait d’arrêter des Amérindiens au titre des lois fédérales de l’immigration était illégal et enfreignait les traités. Frank Star Comes Out, président de la tribu Oglala-Sioux, exige la libération de trois hommes (sans-abri) dont l’ICE n’a pas confirmé la détention.
Le gouvernement Trump a poussé des villes à autoriser les forces de l’ordre locales à aider les autorités fédérales chargées de l’immigration, comme l’ICE. Plus de 1 300 juridictions ont signé ces accords. Le département de la Sécurité intérieure n’a donné que les prénoms des trois hommes détenus et pose comme condition, pour livrer plus de détails, que la tribu signe. Frank Star Comes Out a officiellement refusé tout accord de partenariat et banni les agents de l’ICE et de la Patrouille de la frontière de la réserve sioux de Pine Ridge.
L’ironie veut que les trois hommes soient détenus dans le complexe fédéral administratif Bishop Henry Whipple, qui abrite l’ICE, à Fort Snelling, lieu lié à la mémoire des « Dakota 38 + 2 ». C’est là que, pendant la guerre amérindienne, après une révolte, 38 hommes du peuple dakota ont été emprisonnés et pendus en 1862 (puis deux autres en 1 865), dans la ville de Mankato, lors de la plus grande exécution de masse de l’histoire américaine. « Après cette guerre, tous les Dakota sont expulsés du Minnesota, relate Jacob Jurss. Ils sont forcés de monter sur des barges, internés à Fort Snelling puis envoyés vers la réserve de Crow Creek, dans le Dakota du Sud. »
Au Pow Wow Grounds, Rachel Dionne-Thunder accuse le gouvernement de Donald Trump d’opérer « ouvertement comme un régime autoritaire ». « Mais nous combattons le gouvernement fédéral depuis des générations, note-t-elle. Nous l’avons combattu depuis le début de la colonisation, il y a plus de 530 ans », dès l’arrivée de Christophe Colomb et la colonisation européenne. Elle conclut : « Pour nous, ça n’a rien de nouveau. »

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