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« Là-bas, les gens sont habitués à ne compter que sur eux-mêmes » : comprendre Haïti grâce à Frédéric Thomas

« Là-bas, les gens sont habitués à ne compter que sur eux-mêmes » : comprendre Haïti grâce à Frédéric Thomas

ENTRETIEN. « Briser le piège colonial », l’essai du chercheur belge Frédéric Thomas, explique remarquablement la situation catastrophique d’un pays sans véritable État.

On l’attendait, Frédéric Thomas l’a fait : à la demande des éditions du Seuil, son essai Briser le piège colonial reprend l’histoire d’Haïti et éclaire jusqu’à nos jours, et pour tout public, les raisons d’un chaos. Refusant le mot écran de « malédiction », l’auteur démonte les mécanismes.

Docteur en sciences politiques chargé d’études à l’ONG Cetri (Centre tricontinental d’études sur les rapports Nord-Sud), il était encore dans le nord d’Haïti l’an dernier. Alors que les élections prévues le 7 février n’ont pas eu lieu, il désigne l’impunité comme le plus grand facteur des catastrophes en chaîne que connaît l’île de Toussaint Louverture.

Certes, la floraison littéraire haïtienne se poursuit, la Bibliothèque nationale de France (le 16 mars), comme la Maison de l’Amérique latine (le 23 mars), à Paris, mettent à l’honneur ce fleuron francophone, et comme beaucoup de ses pairs l’écrivain Gary Victor s’indigne dans ses éditoriaux du quotidien haïtien en ligne Le National, Frédéric Thomas nous expose les racines du mal haïtien.

Le Point : Qu’est-ce qui vous a mené en Haïti ?

Frédéric Thomas : J’avais découvert le pays en 2004, au sein d’une ONG belge qui m’avait demandé de coordonner un dossier sur le bicentenaire d’une révolution, celle d’Haïti, dont je n’avais jamais entendu parler, alors que j’avais étudié les sciences politiques et les relations internationales en Belgique et en France. Puis j’y suis allé pour la première fois fin 2009, et quand je suis revenu en mars 2010, le séisme du 12 janvier avait détruit une grande partie de la capitale, Port-au-Prince, et mis le pays à la Une des journaux.

Le cinéaste Raoul Peck parle d’« assistance mortelle » dans son film sur cette période du séisme et le rôle des ONG ; que pensez-vous de ce qu’on a appelé l’« ONGisation » d’Haïti ?

En 2010, quand je suis revenu travailler pour une ONG non humanitaire, j’ai découvert un territoire conquis, saturé de logos d’ONG, de 4X4, d’experts et de secouristes de toutes sortes qui parlaient haut et fort à la place des Haïtiens que l’on présentait comme des victimes passives et impuissantes alors que je les voyais actifs, ingénieux et solidaires. J’étais choqué. Et j’avais honte de la prétention et du mépris, de l’absence d’écoute et de pudeur, de cette façon de ne tenir pour rien leur expérience, leur parole et leur dignité. Mais certaines ONG font du bon travail en Haïti, elles ont réussi à créer des partenariats durables avec les organisations locales. Cela suppose de fonctionner à contre-emploi en critiquant la dynamique de dépendance, dépossession et de privatisation à laquelle participent la plupart des ONG.

Vous évoquez l’occupation américaine dans l’Histoire de Haïti (1915-1934) mais comment expliquer la mainmise des États-Unis jusqu’à aujourd’hui, où les navires américains croisent dans la baie de Port-au-Prince ? Qu’est-ce qui y attire les Américains ?

Il y a un imaginaire complotiste qui dit qu’Haïti regorgerait de richesses naturelles, mais Haïti n’a pas besoin de richesse naturelle pour que les États-Unis s’en préoccupent. La mer caraïbe, avec Cuba, le Venezuela et Haïti, est considérée par l’Amérique comme sa mer intérieure, qu’il lui faut contrôler par un régime en Haïti sinon ami du moins aligné, et qui bloque l’arrivée massive de migrants.

L’intérêt américain réside aussi sur le plan économique : Haïti est devenu une colonie économique des USA, troisième ou quatrième importateur de riz américain, alors que ce petit pays produit du riz. 90 % de tout ce qu’Haïti exporte, conçu dans les zones franches, est à destination des États-Unis grâce à des préférences commerciales votées par ces derniers en faveur d’Haïti. Depuis l’occupation américaine, toute l’économie, toute la politique d’Haïti sont subordonnées à Washington.

Sans oublier les trafics d’armes en provenance, justement, des États-Unis…

Il y a un embargo sur les armes depuis le vote en 2022 par l’ONU, mais c’est un échec complet puisque les armes continuent à arriver sans aucune difficulté en Haïti ; à 95 %, elles viennent de Floride, tout le monde le sait. Mais comme la douane haïtienne est une passoire et que, côté américain, on se prévaut du libre accès aux armes, on contrôle très peu les bateaux qui quittent la Floride. Ce refus de remettre en question l’accès aux armes permet aux gangs de continuer de s’approvisionner en munitions depuis les États-Unis, et c’est de cela que les Haïtiens sont fatigués.

On met en avant l’envoi spectaculaire d’une force armée de 4 500 hommes – mais cet envoi était censé accompagner l’embargo sur les armes – qui ne fonctionne pas, et les sanctions internationales envers les personnes, pas davantage appliquées. L’ancien président Martelly, sanctionné par le Canada, les États-Unis, mis en cause par les experts de l’ONU, n’éprouve aucune difficulté alors qu’on sait qu’il a une propriété en Amérique.

On met aussi en avant la lutte contre la drogue, mais d’une façon opportuniste puisqu’aucune mesure efficace n’est prise pour lutter contre les gangs, mesures qui consisteraient en un réel embargo sur les armes et la levée de l’impunité. Il y a là un manque de volonté claire de Washington.

Ce qui manque en Haïti, c’est une réparation, et non pas cette façon de sortir la carte des élections alors que la population ne croit plus au politique.

On parle d’élections pour le mois d’août, mais que représentent les urnes dans un pays où l’abstention se porte à 80 % de la population ?

On ne peut pas aller si vite aux élections parce que les conditions sécuritaires ne seront pas réunies, mais aussi parce que l’offre politique n’est pas présente. L’état de catastrophe du pays a fait fuir les candidats potentiels à gouverner le pays, et il se passera du temps avant qu’un type d’accord Montana [consensus politique avec la participation de la société civile signé en 2022, NDLR] se remette en route. Beaucoup de gens désirent un retour aux urnes, mais dans la réalité, les mêmes mécanismes risquent de se reproduire : que les élections se tiennent dans des conditions non démocratiques et qu’arrive au pouvoir quelqu’un qui soit encore davantage lié aux gangs et encore plus dépendant des instances internationales, provoquant une accélération de la gangstérisation et de l’État haïtien, piégeant un peu plus Haïti dans sa répétition de catastrophes sans fin.

Mieux vaut attendre que de voir des élections manipulées par les États-Unis, car on reste dans le souvenir de l’accession au pouvoir de Michel Martelly, entachée de beaucoup d’accusations d’ingérence américaine. Le problème d’Haïti, c’est l’impunité. Aucune condamnation n’a suivi aucun des massacres, l’enquête sur l’assassinat de Jovenel Moïse n’avance pas, François et Jean-Claude Duvalier sont morts sans avoir été jugés et Aristide ne l’est toujours pas non plus.

Ce qui bloque l’expérience démocratique, c’est cette impunité qui accroît les gangs d’un côté et le pouvoir des politiques, jamais sanctionnés. Pour pouvoir avancer, il faut montrer qu’on ne réinscrit pas ces élections dans un cycle de répétition d’un même travers. Car ce qui manque en Haïti, c’est une réparation, et non pas cette façon de sortir la carte des élections alors que la population ne croit plus au politique. Il y a un rejet de ce qui est considéré comme un discours creux, sans véritable engagement. L’essentiel du temps dépensé des Haïtiens est consacré à l’organisation quotidienne, en ne comptant que sur eux-mêmes, avec une défiance très forte des autorités politiques.

L’Europe, et particulièrement la France à laquelle Haïti a remboursé une dette deux fois, ne peut-elle jouer un autre rôle au sein de ce qu’on nomme « l’international » ?

En travaillant sur Haïti, j’ai découvert à quel point l’Europe était alignée sur les États-Unis alors que quelques discussions « off » montrent des ambassadeurs lucides et critiques. Au sein de l’Europe, il n’y a pas de contrepoint, sous-entendu « on ne va pas se fâcher avec les Washington pour Haïti ». Alors que si la France opposait à Washington sa responsabilité dans la crise actuelle, ça ouvrirait une voie différente, on sortirait de la dichotomie entre Russie et Chine d’un côté, et USA de l’autre. Cette voix renforcerait celles des organisations haïtiennes qui s’opposent à l’ingérence américaine, mais l’Europe ne cherche qu’à donner des béquilles démocratiques et humanitaires à la politique de Washington.

De par sa responsabilité historique, la France peut se prévaloir de discuter au sein de l’Europe d’une politique commune envers Haïti et de mettre en avant une alternative : en reconnaissant que la politique de Washington échoue, même si elle peut résoudre temporairement une sortie immédiate de la crise. On sait que dans trois à quatre ans, on sera reparti : la dernière intervention militaire contre les gangs armés remonte à 2004. Quinze ans plus tard, Haïti se trouve dans une situation encore bien pire. Va-t-on chaque fois rejouer les mêmes cartes sans rien changer malgré les leçons du passé ? Tant qu’il n’y a pas de contre-pouvoir au sein des Nations unies pour contrecarrer Washington, l’Amérique continuera à fonctionner comme elle l’a fait au cours des siècles passés.

Quelques signes d’espoir à l’horizon ?

Haïti fonctionne essentiellement non pas grâce à l’État ou à l’international, mais grâce aux gens sur place qui ne cessent de s’auto-organiser, et donc c’est vraiment là, à mon sens, que se trouve l’espoir. Haïti ne s’est pas effondré jusqu’à présent, parce qu’il y a toutes ces micro-organisations à tous les niveaux, parce que les gens sont habitués à ne compter que sur eux-mêmes, c’est-à-dire sur leur famille, sur les amis, sur les églises, les communautés, les organisations, pour que les choses tiennent debout, pour que le pays tienne debout.

Il y a une puissance collective, une intelligence collective bien présente, mais qui n’a pas de relais au niveau national, et qui est même cassée par les logiques de prédation de la classe politique. Au sein de la police se trouvent sur le terrain tant de gens capables, honnêtes, même s’il faudrait faire une enquête interne pour repartir sur une base de confiance dans la lutte contre les gangs armés. Mais comment dénoncer un collègue corrompu puisque, dans ce cadre d’impunité, la sanction retombera sur vous ? On est dans les mêmes contradictions quand les États-Unis soutiennent un homme d’affaires indépendamment de tout ce qui pèse sur lui : ce qui prime n’est pas son honnêteté mais son allégeance à Washington.

Qu’est-ce qui continue de vous attacher à cette île ?

Ce fut un choc électrique plutôt qu’un coup de foudre, mais j’y suis revenu à de nombreuses reprises et à chaque voyage, je découvrais et aimais un peu plus ce pays et cette histoire, l’orgueil, la poésie et le rire de ces hommes et de ces femmes. Ce fut une sorte de lent et long « enamourement » qui continue aujourd’hui.