L’Iran, l’Arabie saoudite et le Qatar fournissent une part majeure des engrais utilisés en Afrique. La guerre dans la région et le blocage du détroit d’Ormuz font exploser les prix, aggravant les crises alimentaires dans les régions les plus fragiles, de la Corne de l’Afrique au Sahel.
Les conséquences de la guerre entre la coalition américano-israélienne et l’Iran, les bombardements iraniens sur les sites d’hydrocarbures des pays du Golfe et le blocage du détroit d’Ormuz se propagent comme une onde de choc sur les prix du pétrole et du gaz qui s’emballent. Ce détroit, qui concentre des flux commerciaux et énergétiques majeurs, est aussi un hub pour les intrants agricoles. Environ un tiers du transport maritime mondial de fertilisants (soit près de 16 millions de tonnes) passe par ce détroit, selon une étude publiée le 10 mars par la CNUCED.
Une semaine après le début du conflit, le trafic sur le détroit était déjà quasiment à l’arrêt, l’Iran menaçant d’attaquer tout navire qui passerait par là. « La fermeture de facto du détroit d’Ormuz (…) aura des répercussions directes pour les marchés agricoles et alimentaires de l’Afrique, prévient le cabinet de conseil Global Sovereing Advisory (GSA) dans un mémo confidentiel du 15 mars. Comme quatre ans plus tôt, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le marché des engrais subit un nouveau choc.
Des prix déjà sous tension
Dès que le prix du gaz s’enflamme, celui des engrais lui emboîte le pas. Le gaz naturel représente environ 70 % du coût de production des engrais azotés car il constitue le principal intrant de l’ammoniac, à la base de la plupart des fertilisants azotés. Au-delà du prix du gaz, s’ajoutent la hausse du coût du fret, de l’assurance maritime et des anticipations de ruptures d’approvisionnement qui ont porté les cours de l’engrais à plus 30% dès la première semaine du conflit. La hausse la plus marquée concerne l’urée, avec plus de 43 % en une semaine. Face au peu de visibilité sur l’issue prochaine du conflit, les inquiétudes grandissent. « Certains analystes estiment que les marchés n’ont pas encore pleinement intégré l’hypothèse d’une guerre prolongée, et que, le cas échéant, les prix des engrais azotés pourraient doubler tandis que ceux des phosphates augmenteraient encore de 50 % par rapport aux niveaux actuels », prévient GSA.
Ce conflit touche une zone majeure de production d’engrais. Selon la Banque mondiale, les pays du Golfe – Iran, Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Oman – représentent près de la moitié des exportations mondiales d’urée, environ 20 millions de tonnes par an.
Les pays du Golfe, piliers de l’approvisionnement africain
« Les pays du Golfe sont d’importants fournisseurs d’engrais du continent, ayant assuré 16,7 % de ses importations en 2024, et même 25 % pour les engrais azotés (produits à partir de gaz naturel), la famille d’engrais la plus couramment utilisée en Afrique. L’impact est principalement concentré sur l’Afrique de l’Est et australe », détaille GSA. Le Kenya et l’Afrique du Sud importent respectivement 30 % et 50 % de fertilisants des pays du Golfe. Pour le Malawi et le Burundi, leur dépendance est encore plus forte, avec respectivement plus de 60 % et 75 % de leurs engrais achetés dans les pays du Golfe. La proximité géographique et la politique commerciale intense de leurs sociétés de fertilisants, notamment les groupes saoudiens Ma’aden et SABIC, expliquent cette dépendance.
Les producteurs africains : peuvent-ils prendre le relais ?
Il reste donc à regarder du côté des producteurs de gaz africains, comme l’Égypte, l’Algérie et le Nigeria, qui ont déjà développé une filière de production d’engrais azoté. Sont-ils capables de prendre le relais ? Avant le conflit au Moyen-Orient, leurs exportations d’engrais sur l’ensemble du continent représentaient une part très minoritaire. En 2024, seulement 10 % des exportations égyptiennes et nigérianes d’engrais étaient destinées au continent. L’Algérie n’exporte vers aucun pays d’Afrique.
De plus, l’Égypte est confrontée à une production de gaz déclinante, la rendant tributaire des importations dont une grande partie vient d’Israël. Sa production annuelle d’engrais s’élève à 12 millions de tonnes dont 8 millions d’engrais azotés et 4 millions d’engrais phosphatés. Si le Maroc ne produit pas d’engrais azoté, il a une belle carte à jouer. Le 17 mars, le conseiller économique à la Maison Blanche, Kevin Hassett a précisé sur la chaine CNBC que les États Unis avaient engagé des discussions avec le Maroc en vue de sécuriser leurs approvisionnements d’engrais phosphatés.
Vers une crise alimentaire continentale
Le pays occupe la place de premier producteur et exportateur mondial d’engrais phosphaté. Il est aussi le premier fournisseur d’Afrique. Le groupe d’Etat OCP (ex- Office chérifien des phosphates) développe aussi de nouveaux engrais plus complexes comme le NPK et NP qui offrent des alternatives en remplacement de l’urée et accélère la recherche et développement sur l’hydrogène vert et l’ammoniac vert. Selon les estimations de Fitch, la branche OCP Africa pourrait même gagner 10 à 15 % en part de marché. Le groupe poursuit aussi sa stratégie à d’expansion à l’international. Sa filiale spécialisée dans les engrais, OCP Nutricrops, doit ouvrir deux nouvelles entités à l’étranger, en France et en Inde, afin de se rapprocher de ses marchés finaux.
Malgré tout, la filière des engrais marocains reste exposée aux ruptures d’intrants en provenance des pays du Golfe. Ainsi, le soufre (qui permet de produire l’acide phosphorique) et l’ammoniac proviennent en grande partie de la région, respectivement 50 % et 40 %. Premier importateur mondial de soufre, le Maroc a déjà été impacté en 2025 par l’augmentation de plus de 200 % de cet intrant qui pèse sur les coûts de production des engrais. Désormais, il va devoir se tourner vers d’autres producteurs pour s’approvisionner. La Tunisie, elle aussi productrice d’engrais phosphatés, se retrouve dans la même situation, mais elle est moins dépendante des pays du Golfe. En revanche, elle exporte peu vers l’Afrique. Reste l’Afrique du Sud, avec le groupe Foskor qui produit plus de 320 000 tonnes par an d’engrais phosphatés mais utilise de l’ammoniac et du soufre importés à plus de 80% du Moyen-Orient. Le pays dispose aussi d’une base de production d’engrais azotés, grâce à Sasol, qui produit plus d’un demi-million de tonnes d’ammoniac par an. Cette production, réalisée à partir de gaz naturel ou synthétique local (issu de la gazéification du charbon) ne devrait pas être impactée par la crise du détroit d’Ormuz.
L’agriculture africaine, très dépendante des importations d’engrais, sera en première ligne de cette onde de choc. Certains pays d’Afrique de l’Est, gros consommateurs d’engrais azotés en provenance des pays du Golfe, sont les plus vulnérables, avec une période de semis qui vient de débuter. Outre le risque de baisse des rendements s’ajoute celui de voir les prix des denrées alimentaires importées grimper, aggravant les crises alimentaires dans les pays les plus fragiles, de la Corne de l’Afrique au Sahel, en passant par Madagascar.

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