La guerre d’influence entre Riyad et Abou Dhabi entraîne une vaste recomposition des alliances stratégiques et militaires.
La guerre américano-israélienne contre l’Iran n’était encore qu’une menace. Et l’embrasement de tout le Moyen-Orient, un scénario catastrophe que peu osaient imaginer dans les allées du World Defense Show de Riyad, en Arabie saoudite, mi-février.
Les marchands d’armes du monde entier se pressaient au royaume des Saoud pour y présenter leurs dernières trouvailles technologiques. Compagnies américaines, européennes, asiatiques… Le stand ukrainien cohabitait avec les exposants russes, où des jeunes femmes en niqab se prenaient en photo avec les derniers modèles de kalachnikov. Les entreprises chinoises côtoyaient celles de Taïwan. Les seuls absents notables étaient les représentants d’Israël et des Émirats arabes unis (EAU).
En cause, la rivalité grandissante entre Riyad et Abou Dhabi.« Entre les deux pays du Golfe, l’atmosphère est archiglaciale », confirme un fin connaisseur de la diplomatie régionale. Même si les deux leaders, le Saoudien « MBS » et l’Émirati « MBZ », se sont reparlé après la première salve de bombardements iraniens, le 28 février, cette opposition redessine en profondeur les alliances dans la péninsule Arabique.
« Il ne faut pas s’y tromper, analyse Jean-Loup Samaan, expert associé à l’Institut Montaigne. Ce coup de fil offre l’illusion d’une cohésion entre voisins de la péninsule Arabique. Cependant, cela ne changera pas la donne, tant la rivalité entre les deux pays est inscrite dans leurs relations. »
La menace iranienne redevenue prioritaire
La « mini-guerre froide » entre les pétromonarchies est passée au second plan ces derniers jours, la menace iranienne redevenue prioritaire risque de structurer durablement la géopolitique régionale. Au point que les entreprises d’armement sont parfois sommées de choisir leur camp. « Lorsqu’on entre en négociations, les Saoudiens nous demandent de revoir à la baisse nos projets avec les Émirats », souligne le représentant d’un fabricant de composants électroniques d’un petit État européen.
« Ce sont deux pays avec lesquels nous entretenons des relations très fortes », témoigne pour sa part Guilhem Monsonis, chef de la communication de KNDS. L’entreprise française commercialise à la fois les chars Leclerc, dont les EAU sont le plus gros acheteur, et les canons Caesar, « le produit vedette à Riyad », qui en possède plus que l’armée française.
D’autres pays se sont engagés plus franchement. Des dizaines de deals ont été signés pendant le World Defense Show, pour un total de 8 milliards d’euros, ont annoncé les représentants de l’Autorité générale des industries militaires saoudienne.
Deux cent vingt accords, dont 93 entre gouvernements, ont été conclus. Le prince Khaled, frère du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), et ministre de la Défense du royaume, a passé des accords militaires avec la Slovaquie, la Malaisie, la Somalie…
Le retour du hard power militaire
Riyad a fait l’acquisition de navires patrouilleurs italiens et de corvettes espagnoles, signe de l’attention particulière portée au renforcement de ses forces navales, l’atout maître de son rival émirati dans la mer Rouge et dans le golfe d’Aden.
Les Saoudiens équipent leur aviation avec le jet turc Kaan, qui sera produit sur place, sans compter l’arrivée attendue des premiers F-35 américains… Avec l’Européen Airbus, l’Arabie saoudite veut développer la production locale d’avions et d’hélicoptères. L’enjeu de la « localisation » de l’industrie militaire était le mot d’ordre de ce salon.
Et alors que le sport avait été érigé en arme moderne par le régime saoudien – comme l’ont fait avant lui le Qatar et les Émirats arabes unis –, le royaume, qui voit sa dette s’envoler, a décidé de mettre en sourdine le soft power, au profit du hard power militaire.
Et pour cause. Un « bouleversement des conflictualités » traverse le golfe Arabo-Persique, observait un industriel français, début février, à Riyad. Oublié les tensions qui, entre 2017 et 2021, ont opposé le Qatar à ses voisins du Conseil de coopération du Golfe, provoquant un embargo sur Doha. Le Qatar et l’Arabie, deux régimes wahhabites, font de nouveau cause commune.
Une région en ébullition
Et ce sont désormais les Émirats arabes unis qui se singularisent. Leur expansionnisme militaire inquiète, nourrissant les risques d’escalade armée. Fin 2025, le Conseil de transition du Sud (CTS) du Yémen, entité séparatiste qui contrôlait, avec l’appui des EAU, une grande partie du pays en guerre, a ainsi tenté un coup de force pour s’emparer des régions de l’Est. La réponse saoudienne a été immédiate. Des navires qui livraient des armes ont été bombardés par les avions de Riyad dans le port yéménite d’Al-Mukalla. Début janvier, les Saoudiens ont poussé le CTS à se dissoudre et les Émirats à retirer leurs troupes. Un conflit d’ampleur a été évité de justesse.
« Après des années de rivalité latente entre Riyad et Abou Dhabi, leur affrontement a des répercussions qui dépassent le cadre du Yémen et s’étendent à l’ensemble de la région de la mer Rouge. Ce conflit redessine les dynamiques, bouleverse les alliances régionales et menace de déstabiliser davantage la géopolitique de la mer Rouge », analyse Camille Lons, chercheuse au European Council on Foreign Relations et experte du Golfe. La rivalité menace même d’ébranler toute l’Afrique de l’Est. Au-delà de l’Iran et d’Israël, la région est en ébullition.
« Ce qui est intéressant, c’est qu’au départ MBS a été chaperonné par MBZ, Mohammed ben Zayed, émir d’Abou Dhabi, qui lui a ouvert son carnet d’adresses et l’a formé aux relations internationales. Mais la fracture s’est accélérée avec la crise de Gaza, les bouleversements en Syrie et la réorganisation géopolitique régionale, estime un observateur avisé de la diplomatie du Golfe. D’un côté, les Émirats poursuivent une stratégie de pénétration en Afrique, renforçant leur présence dans l’industrie minière et les ports. Ils affirment leur puissance militaire et économique, tout en affichant leur alliance avec Israël. De l’autre, l’Arabie saoudite reconstitue l’axe sunnite historique avec la nouvelle Syrie d’Al-Chareh, l’Égypte, la Turquie et le Pakistan », poursuit cet expert des réseaux golfiens.
Tensions et détentes au fil des années
2009 Incident frontalier à cause d’un litige de 1974.
2011 Alliance entre l’Arabie saoudite et les EAU face aux Printemps arabes, soutenus par le Qatar.
2015 Intervention conjointe au Yémen contre l’avancée des houthistes, proxys de l’Iran.
2017 Blocus du Qatar décrété par les deux pays et leurs alliés du Golfe.
2020 Accords d’Abraham signés entre les EAU et Israël puis entre Bahreïn et Israël. L’Arabie saoudite est plus hésitante.
2025 Bombardements par l’Arabie saoudite d’un port au Yémen utilisé par les Émirats.
Les rivalités s’exposent au grand jour dans la Corne de l’Afrique. Les Émirats, qui misent sur les ports, ont d’abord mis la main sur ceux de Berbera et de Bosaso, au Somaliland et au Puntland, deux provinces autonomes de la Somalie où Abou Dhabi et Israël soutiennent des ambitions séparatistes.
C’est aussi grâce à ces comptoirs africains que les Émirats ont armé et équipé les milices soudanaises du général Daglo, alias « Hemetti », les Forces de soutien rapide (FSR), accusées de terribles exactions dans la guerre civile soudanaise qui fait rage depuis des mois. En retour, l’or qui est extrait illégalement des mines soudanaises par les seigneurs de guerre est blanchi et recyclé sur le marché de l’or à Dubai. Les Émirats, proches de l’Éthiopie et du Tchad, jouent également un rôle trouble en Libye, en soutien de Khalifa Haftar, le chef rebelle qui règne sur les trafics régionaux.
Les divisions sont telles qu’en début d’année, le prince héritier saoudien s’est fendu d’une lettre au cheikh Tahnoun ben Zayed, le conseiller à la sécurité nationale des EAU, pour lui exposer une liste de griefs stratégiques. L’intervention au Yémen constituant pour lui une « ligne rouge ». Fin janvier, l’ancien doyen de l’université du Roi-Saoud, Ahmed al-Tuwaijri, voix influente à Riyad, a accusé Abou Dhabi de jouer « le cheval de Troie d’Israël dans le monde arabe » pour gagner en influence. Il souligne là un clivage sensible.
Une position opposée vis-à-vis d’Israël
Depuis le 7 Octobre, les deux pays ont en effet adopté des postures opposées. Les Émirats, qui ont signé en 2020 la paix d’Abraham avec Israël, se sont alignés sur l’État hébreu, ce qui ne les empêche pas d’abriter les avoirs des mollahs dans leurs banques. De son côté, l’Arabie saoudite s’engageait en faveur de la reconnaissance de la Palestine et prenait ses distances avec l’Alliance en gelant le processus de rapprochement avec Tel-Aviv.
En novembre dernier, au cours d’une visite à la Maison-Blanche, MBS a réclamé à Trump des sanctions contre MBZ pour son soutien aux FSR soudanaises. Le président américain s’en est aussitôt fait l’écho auprès du souverain émirati, ce qui a contribué à envenimer la situation.
Depuis, Abou Dhabi ne manque pas une occasion d’accuser l’Arabie de « pivoter vers l’extrémisme ». Les deux États, qui emploient des armées de communicants et d’influenceurs, mènent une bataille rhétorique sans merci sur les réseaux sociaux et dans les médias, mais aussi auprès des décideurs politiques. MBS fait pourtant tout pour convaincre de sa modération et attirer à lui les investisseurs étrangers, multipliant les gestes symboliques pour polir l’image de son pays. Les femmes sont désormais nombreuses à conduire dans les rues embouteillées de Riyad et même à se déplacer sans le niqab traditionnel qui leur était imposé il y a peu. Après l’inauguration d’un cinéma, l’Arabie saoudite a autorisé l’ouverture de plusieurs boutiques d’alcool, aux accès très restreints, mettant fin à un autre interdit historique dans le royaume.
De l’autre côté, la fédération des Émirats arabes unis active ses relais d’opinion, multiplie les contacts avec les partis conservateurs et d’extrême droite européens, du Britannique Nigel Farage au Français Jordan Bardella, n’hésitant pas à instrumentaliser la lutte contre l’islamisme et contre l’influence des Frères musulmans, diffusée par le Qatar.
« Chacun essaye de s’assurer que son narratif l’emporte vis-à-vis de l’administration Trump », constate Kristian Ulrichsen, spécialiste du Moyen-Orient à l’Institut Baker de politique publique de l’université Rice, à Houston. La rivalité est avant tout pour s’attirer les faveurs de Washington et ainsi, les capitaux étrangers.
Au-delà des « éléments de langage » et des campagnes d’influence, les deux puissances rivales du Golfe se disputent aussi une forme de leadership régional. MBS a exposé sa Vision 2030, quand MBZ défend, lui, la Vision 2031 des Émirats. Les enjeux sont comparables : sortir de la dépendance aux hydrocarbures. Abou Dhabi mise sur le tertiaire et sur la high-tech. MBS entend attirer à Riyad les investisseurs, jusqu’alors concentrés à Dubai. Une bataille qui en entraînera d’autres. Quand les hostilités en Iran auront cessé, la guerre froide entre les deux rivaux pourra reprendre de plus belle.
Venez assister au premier événement Défense du « Point »
Le Point vous donne rendez-vous le 1er avril 2026 au Châteauform’ – 3 Mazarium, au sein du palais de l’Institut de France (Paris) pour la première édition du forum Guerres et Paix. Une journée d’analyse, d’échanges et de débats consacrée aux enjeux de défense, de géopolitique et de souveraineté.

Partager :