16 views 16 mins 0 comments

Les courants évangélique et islamique à la conquête de l’Afrique par le social

Les courants évangélique et islamique à la conquête de l’Afrique par le social

Dans des sociétés minées par le chômage et la pauvreté, où l’État et les partis politiques sont à la peine, Églises protestantes et confréries musulmanes emportent les cœurs et les esprits.

« Le Jésus des Occidentaux n’est pas notre Jésus ! » tonne l’apôtre William Tetey sur RTDS. Quelques minutes plus tard, le ton change, mais la ferveur demeure. Sur Al Bayane, chaîne de radio et ­télévision islamique ivoirienne, les programmes aux titres évocateurs s’enchaînent : Le Salon du croyant, Vie de femme, Au cœur du droit. Du matin au soir, les ondes togolaises vibrent de prêches et de promesses de guérison.

LoveworldSAT, du pasteur nigérian Chris Oyakhilome, TBN Africa, Musulmane Radio, Iqraa TV, Saudi Quran TV, Huda TV, TRT Diyanet (Turquie), Al-Majd Network… Tous diffusent la foi, du centre de Lomé aux villages reculés du Togo. Ici, la religion se regarde, s’écoute, se consomme.

L’historien des religions Sébastien Fath observe que ce mouvement dépasse les simples écrans : « Il existe des églises francophones absolument colossales, à Brazzaville, à Abidjan, qui rassemblent parfois jusqu’à 35 000 personnes. » Les méga-églises ne se contentent plus de drainer les foules : elles bâtissent une économie propre.

« Ce sont des foules qu’aucun parti politique ne parvient plus à mobiliser. Dans un contexte où l’État peine à fournir écoles, emplois et sécurité, les pasteurs endossent le rôle d’autorités parallèles. Ils ne sont pas seulement des guides spirituels, mais des substituts sociaux », ajoute un observateur togolais.

La foi est une protection sociale, un filet de survie dans des sociétés minées par le chômage : 15 à 20 % de la population active au Togo, selon l’OCDE ; et par la pauvreté : 40 % de la population de ce pays d’Afrique de l’Ouest.

Charismatique et médiatique

Chaque semaine, « croisades » et « nuits de prière » remplissent stades et salles polyvalentes. Le calendrier religieux structure désormais la vie sociale et culturelle – cultes, meetings, concerts… Le Togo compte de nombreuses figures locales : l’apôtre King Yoshua Agboti, le Dr Luc-Russel Adjaho, William Tetey, « le pasteur des jeunes », qui combine ­prédication et coaching entrepreneurial.

Mais c’est aux pasteurs nigérians qu’est dû le véritable essor de l’évangélisme. Dès les années 1990-2000, ils ont importé un modèle charismatique et médiatique mêlant religion et spectacle qui a structuré la société, séduisant urbains et ruraux.

Le pasteur burundais Chris Ndi­kumana est de ceux qui ont bouleversé le paysage évangélique ouest-africain. Arrivé du Burundi en 2019, il fonde le mouvement Kanguka (« Réveille-toi » en kirundi) et galvanise les fidèles : « L’Afrique ne doit pas rester le cimetière de ses promesses. Réveillez vos vies ! »

Son modèle s’impose rapidement : chorégraphies millimétrées, retransmissions sur YouTube et Face­book, merchandising – mélange de spectacle et de liturgie qui transforme chaque rassemblement en événement total.

Sébastien Fath souligne le rayonnement de ces pasteurs : « J’étais au Soudan du Sud il y a quelques mois, pour une mission évangélique de Côte d’Ivoire menée par Mohammed Sanogo. Il a conduit une grande mission d’évangélisation à 5 000 kilomètres de son pays, et à 200 mètres du minaret d’une mosquée ; beaucoup de musulmans sont venus. »

« Modèle d’influence douce »

La dynamique est similaire côté musulman : associations caritatives, écoles coraniques, dispensaires, bourses d’études. La foi s’articule à l’économie du quotidien. « L’islam s’étend aujourd’hui bien au-delà du Sahel », observe Edoh K. Komi, président du Mouvement Martin Luther King, qui défend les droits humains.

« Ce qui frappe, c’est sa percée dans les ­régions méridionales des États côtiers. Ce n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une stratégie : écoles gratuites, œuvres caritatives, commerces de proximité, détaille-t-il. Là où ils s’installent, les musulmans deviennent des figures de référence, des “seigneurs locaux”. Ce modèle d’influence douce est redoutablement efficace. C’est une véritable géopolitique religieuse en marche. »

« Il y a deux facteurs principaux qui expliquent la situation actuelle, décrypte un observateur sur place. Face aux attaques, de nombreuses populations – en majorité musulmanes – ont fui leurs zones d’origine. Elles se sont installées dans les pays côtiers : Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin… Ce mouvement, qui dure depuis près d’une décennie, a transformé la démographie du nord de ces pays. Ces communautés entrent direc­tement en contact avec les populations locales, ce qui crée parfois une cohabitation harmonieuse, parfois des tensions.

« Le deuxième facteur est économique, poursuit-il. De nombreuses familles venues du Burkina, du Niger ou du Mali se sont implantées dans les villes côtières pour le commerce. À Lomé, par exemple, des boutiques du Grand Marché sont tenues par ces commerçants. Leur implantation est durable. […] Ils ont souvent épousé des femmes locales, parfois chrétiennes, ce qui renforce l’ancrage et crée des familles mixtes. Ils ont accumulé un capital financier, grâce au commerce, qui leur permet de s’affirmer socialement et d’influencer le tissu économique. »

Enfin, il y a une dimension idéologique à ne pas négliger, insiste notre source : « L’islam attire les jeunes comme un retour aux sources, une solution face à l’Occident jugé dévoyé » et qui ferme les yeux face aux souffrances de certains peuples musulmans. Cela crée parfois des passerelles : des chrétiens, sensibles à ce discours, se rapprochent de l’islam, voire se convertissent.

Les puissances étrangères investissent

Sur les convergences entre islam et protestantisme, par rapport au catholicisme, Sébastien Fath souligne : « On retrouve cette organisation qui n’est pas hiérarchisée mais aussi le fait que les pasteurs peuvent, comme les imams, se marier. Il n’y a pas ce décalage qu’on trouve avec l’Église catholique, où le clergé est 100 % masculin et non marié. Dans beaucoup de sociétés africaines, cela passe de moins en moins. »

Le pasteur Edoh Komi complète : « Imams et pasteurs partagent une approche pragmatique : ­accompagnement social, bourses scolaires, aide alimentaire. Les jeunes s’identifient à des figures religieuses locales qui parlent leur langue et comprennent leurs difficultés. On observe aussi une proximité dans la structure des Églises évangéliques et des confréries islamiques : mariage des leaders, proximité avec les fidèles, absence de hiérarchie rigide comparable à celle du catholicisme. »

Ce poids local s’inscrit dans un réseau global : les puissances étrangères investissent massivement sur le terrain. Arabie saoudite et Qatar financent mosquées et madrasas, la Turquie déploie ses ONG islamiques, et les États-Unis soutiennent l’essor des télévisions évangéliques, créant ainsi un maillage complexe d’influences religieuses et géopolitiques.

Carrefours identitaires et commerciaux

Pour saisir à quel point religion et économie sont imbriquées, il faut plonger dans les zongo, quartiers ­musulmans nés au XIXe siècle avec les caravanes haoussas qui sillonnaient l’Afrique de l’Ouest. À l’origine, relais pour commerçants et refuges pour voyageurs, ils sont aujourd’hui des carrefours identitaires et commerciaux.

À Aného, à 45 kilomètres de Lomé, les ruelles fourmillent. On y trouve de tout : produits du Nigeria, téléphones chinois, médicaments improvisés. Haoussas, Foulanis, Zarmas du Niger, Yorubas du Bénin, Kotokolis du nord du Togo et du Ghana cohabitent.

« Les zongo ne sont pas seulement des bastions identitaires, explique Aminata, sociologue togolaise. Ce sont aussi des lieux de mixité économique et sociale. La cohabitation n’est pas un idéal théorique : elle repose sur des ­intérêts partagés. »

« Naviguer entre deux univers culturels »

À l’écart de la rue principale surgissent la mosquée et l’école privée franco-arabe Rahamaniya. Ibrahim, enseignant nigérian présent depuis plus de vingt ans, raconte : « Nous avons 300 élèves. En semaine, ils suivent les cours en français. Le week-end, ils apprennent l’arabe et le Coran. Cette double éducation leur permet de naviguer entre deux univers culturels. »

Ramatou, professeure de français, nuance : « L’apprentissage du français est plus difficile avec les nouveaux venus du Sahel. Les enfants arri­vent avec leurs langues, leurs blessures, leurs histoires. Ils peinent à s’intégrer, et cela nous oblige à redoubler d’efforts. Si on échoue, on risque de créer une génération frustrée, enfermée dans ses marges. La cohabitation pacifique repose aussi sur notre capacité à les accompagner. »

Au collège-lycée Sacré-Cœur de la même ville, cette coexistence se vit au quotidien. Une élève raconte : « Musulmans et chrétiens étudient sans distinction. Le voile est toléré, retiré seulement pendant les examens. Et le mercredi matin, à 7 heures, tout le monde assiste à la messe, catholiques et musulmans confondus. »

« Evangéliques et musulmans cohabitent très bien »

Dans ce microcosme, l’égalité de traitement forge un modèle fragile mais réel de cohabitation. Sébastien Fath confirme cette réalité sur le plan politique et ­religieux : « Sur le terrain, on constate des cohabitations. Le président du Nigeria, Bola Tinubu, est musulman sunnite, son épouse, Oluremi Tinubu, est pasteure pentecôtiste et prêche publiquement : c’est un couple mixte islamo-évangélique. »

Et l’historien de souligner : « Il existe aussi des pasteurs évangéliques venus de l’islam, comme Mohammed Sanogo, Mohammed Ouattara, des figures ­influentes en Côte d’Ivoire. Mamadou Karambiri, père du réveil protestant en Afrique francophone, vient également d’une grande famille musulmane du Burkina. »

D’après ses observations : « Il y a bien sûr des conflits et des concurrences, mais, dans beaucoup de régions, évangéliques et musulmans cohabitent très bien. La ligne de clivage n’est pas simplement entre l’islam et le christianisme. Elle est davantage entre une vision religieuse et une vision sécularisée : chrétiens et musulmans se rejoignent sur un rejet du sécularisme et de l’universalisme européens, considérés comme hypocrites et néocoloniaux. »

Le spectre de la terreur et des enlèvements

Impossible, enfin, de parler de religion en Afrique de l’Ouest sans évoquer le Nigeria, 235 millions d’habitants, partagé entre un Nord musulman et un Sud chrétien.

Ses Églises pentecôtistes – Redeemed Christian Church of God, Deeper Life, Winners Chapel – essaiment jusqu’au Togo et en Côte d’Ivoire. Ses réseaux commerciaux haoussas irriguent les zongo de la sous-région.

Mais l’influence nigériane inquiète : Boko Haram, né au Nord-Est, a popularisé le spectre de la terreur et des enlèvements de jeunes filles. En 2025, 15 attaques djihadistes meurtrières ont frappé le Togo. Les incursions venues du Burkina voisin se multiplient, malgré le déploiement de 8 000 soldats au nord.

Incursions djihadistes

« Le danger n’est pas la religion en soi, mais son instrumentalisation par des acteurs violents », analyse un sociologue togolais. Les migrations sahéliennes bouleversent la démographie : « Le Bénin, le Togo, le Ghana ne sont pas majoritairement musulmans. Mais leurs régions nord le deviennent, à cause des déplacements forcés. »

Le pasteur Edoh Komi dénonce : « Les groupes extrémistes perturbent la paix entre communautés. Ils brûlent des églises, s’en prennent aux chrétiens et dénaturent l’islam en prônant la violence. »

Sur fond de migrations sahéliennes et d’incursions djihadistes, le Togo illustre que si la foi peut être un ciment social, elle révèle aussi, par la diversité des confessions, les secousses politiques de toute l’Afrique de l’Ouest.

Le soir, dans les ruelles du zongo, jeunes sortant de la mosquée ou des cultes évangéliques se retrouvent autour d’un match de foot ou d’une vidéo TikTok. L’avenir de l’Afrique de l’Ouest est là : dans ces quartiers cosmopolites, creusets d’influences multiples, où islam et christianisme se regardent, se concurrencent mais cohabitent encore.