Moins de deux semaines après le début de la guerre, l’Europe regarde, comme souvent, le monde brûler depuis son balcon – en constatant que le feu a atteint sa cave. Depuis les premières frappes américano-israéliennes sur l’Iran le 28 février, le Brent a bondi de 46 %, le TTF, baromètre du gaz européen, est en hausse de 77 % à 62 euros le MWh. Le détroit d’Ormuz est en paralysie. La géographie de la dépendance européenne s’impose une fois de plus dans les chancelleries européennes avec la brutalité d’une facture impayée.
Les conséquences économiques s’accumulent avec sévérité. Le diesel est en pic à la pompe et, avec l’augmentation des prix des hydrocarbures et des fertilisants, c’est la promesse d’une inflation qui va se propager inéluctablement à tous les biens. Le risque de stagflation (stagnation de l’activité, de la production et inflation des prix) est patent. C’est le coup de grâce pour l’économie européenne, déjà guère alerte… Les chocs pétroliers, on connaît : l’économie est alors prise en tenaille entre inflation et récession. L’Allemagne et l’Italie, grandes consommatrices de gaz industriel, sont les plus vulnérables. Mais tout le train sera ralenti par ses deux locomotives…
Poutine remplit ses caisses
Or les stockages européens sont bas. À peine 30 % en ce début mars, contre 45 % à cette date en moyenne sur cinq ans. C’est avec ces réserves-là que l’Europe devra payer le remplissage de l’été – à prix de guerre. Et même si le Qatar a chargé ses premières cargaisons depuis la déclaration de force majeure le 4 mars, son ministre de l’Énergie, Saad Al-Kaabi, a prévenu que le retour à un cycle normal de livraisons prendrait « des semaines, voire des mois » – la facture est donc longue.
Il y a plus grave encore : cette flambée des hydrocarbures est une aubaine pour Vladimir Poutine. Chaque dollar supplémentaire sur le baril reconstitue les recettes du maître du Kremlin, que les sanctions occidentales s’efforçaient d’éroder. Coup de pied de l’âne : le Trésor américain a émis le 6 mars une dérogation temporaire de 30 jours autorisant les raffineurs indiens à acheter du pétrole russe, pour réduire les prix de l’énergie qui avaient fortement augmenté depuis les attaques contre l’Iran… Viktor Orban en profite pour réclamer que l’UE se tourne de nouveau vers la Russie pour se fournir en hydrocarbure.
La guerre d’Iran n’est pas la guerre de Poutine mais elle travaille pour lui : elle renfloue ses caisses au moment même où l’économie de guerre russe en a le plus besoin. La géopolitique de l’énergie a cette cruauté qu’elle récompense le prédateur et sanctionne la victime. L’autre cadeau fait à Moscou est militaire. L’engagement américain contre l’Iran – Trump a évoqué « quatre à cinq semaines » d’opérations – mobilise un arsenal que Washington ne peut pas dupliquer.
L’armement américain manquera à l’Ukraine
Depuis que Trump a suspendu l’aide directe américaine à l’Ukraine début 2025, les Européens ont pris le relais via un mécanisme ad hoc, le PURL (Prioritized Ukraine Requirements List) : ils achètent eux-mêmes aux industriels américains des missiles Patriot, des roquettes guidées HIMARS et des obus de 155 mm, puis les transfèrent à Kiev. En 2025, 24 pays ont engagé 4 milliards de dollars (environ 3,45 milliards d’euros) dans ce canal ; le programme devait atteindre 15 milliards en 2026. Or ces commandes sont remplies par les mêmes chaînes de production que celles mobilisées pour l’Iran.
Le commissaire européen à la Défense Andrius Kubilius a vite senti le danger. À Varsovie, le 6 mars, il a posé l’équation : l’Ukraine a besoin, pour le seul hiver, de « 700 missiles Patriot – c’est le nombre que les producteurs américains sont capables de fabriquer en une année entière. (…) Les Américains ne seront vraiment pas en mesure de fournir suffisamment de ces missiles – ni pour les pays du Golfe, ni pour leur propre armée, ni pour les besoins de l’Ukraine. La situation est vraiment critique. » À Kiev, le président Zelensky comprend qu’il sera la victime collatérale. Et à Moscou, Poutine calcule.
Il faut donc avoir le courage de tirer la conclusion que cette accumulation de crises impose – et que certains, par paresse intellectuelle ou par « clientélisme automobile », continuent d’esquiver. La dépendance européenne aux hydrocarbures n’est pas une fatalité énergétique. C’est un choix politique. Et ce choix, en 2026, coûte à l’Europe à la fois sa souveraineté économique, sa sécurité et sa capacité à soutenir ses alliés.
L’histoire se répète et rien ne change
Le moteur thermique n’est pas, dans ce contexte, un symbole de liberté individuelle ou de pragmatisme industriel : c’est un vecteur de vassalisation. Chaque litre d’essence brûlé finance soit une pétromonarchie du Golfe dont les crises nous explosent au visage, soit le trésor de guerre de Poutine, soit les deux à la fois.
Le moteur électrique, à l’inverse, n’est pas une idée wokiste sortie des cerveaux embrumés de Bruxelles. C’est une condition impérieuse de la sécurité économique du continent – au même titre que le bouclier nucléaire ou l’autonomie alimentaire grâce à nos paysans. À condition bien sûr que l’Allemagne ose affronter une vérité : le nucléaire est absolument indispensable.
Une voiture électrique chargée à partir d’électricité produite en Europe – nucléaire, solaire, éolienne, hydraulique – est une voiture qui ne dépend ni du détroit d’Ormuz, ni de Moscou, ni de Riyad, ni des humeurs de Donald Trump. Elle est, en termes géopolitiques, une arme de souveraineté. L’Europe qui tarde à cette transition ne préserve pas ses emplois industriels : elle retarde le moment où elle cessera de financer ceux qui la menacent.
La crise d’Ormuz de 2026 n’est pas une anomalie. C’est la énième démonstration d’une vérité que les embargos de 1973, la révolution iranienne de 1979, la guerre des tankers des années 1980 et l’invasion de l’Ukraine en 2022 avaient déjà établi sans ambiguïté. La dépendance fossile est une vulnérabilité stratégique permanente. Et continuer à l’entretenir, au nom de la compétitivité à court terme ou de la défense des constructeurs traditionnels, revient à choisir délibérément de payer, à intervalles réguliers, une taxe géopolitique dont l’Europe ne fixe ni le taux, ni l’échéance.
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