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L’Ukraine peut-elle résister militairement à la Russie ?

L’Ukraine peut-elle résister militairement à la Russie ?

Les forces de Kiev se sont modernisées depuis l’annexion de la Crimée en 2014, mais l’armée de Moscou reste bien supérieure en hommes comme en matériels.

Sur le papier, les forces armées ukrainiennes ne sont pas en mesure d’affronter victorieusement la puissante armée russe. Vladimir Poutine a enserré le pays dans un carcan comptant désormais, selon Washington, 190 000 hommes, plus de 1 200 chars de combat et 200 avions. Ils ont été placés, sous le prétexte fallacieux de « manœuvres », à l’est de l’Ukraine en territoire russe, au nord en Biélorussie et à l’ouest en Transnistrie, une petite enclave russophone en Moldavie dont l’indépendance n’est reconnue que par Moscou. Au sud, la flotte russe, armée de missiles, peut frapper tout le territoire depuis la mer Noire.

Depuis 2014 et la prise sans un seul coup de feu de la Crimée, lors d’une opération devenue cas d’école des spetsnaz, les forces spéciales du renseignement militaire russe (GRU), l’armée ukrainienne s’est renforcée. Elle compte aujourd’hui 210 000 hommes, (armée de terre : 145 000 ; marine : 12 000 ; armée de l’air : 45 000 ; troupes aéroportées : 8 000). Ses équipements proviennent pour l’essentiel de Russie et les plus anciens datent de l’ère soviétique. Les 125 avions de combat (Su-27 Flanker B, SU-24 Fencer, MiG-29 Fulcrum, Su-25 Frogfoot, etc.) sont tous russes, de même que les hélicoptères. Signe de la gravité de cette dépendance : en 2016, le plan Air Force Vision 2035 se donnait pour objectif de remplacer tous ces appareils par des aéronefs d’autres provenances…

Si Poutine devait ordonner une invasion « totale » de l’Ukraine, il ne faudra pas qu’il omette de faire entrer dans son équation le fait que le territoire de ce pays est plus grand que celui de la France et qu’il compte 45 millions d’habitants. Qu’il n’oublie pas la défaite que les Afghans avaient infligée à l’Armée rouge, contrainte en 1989 à un piteux départ. Ni l’incapacité des Russes à mater la rébellion anti-Assad en Syrie ; ni même la résistance irakienne indomptable à laquelle les Américains ont fait face en Irak – et aussi en Afghanistan.

« Bienvenue en enfer ! »

Cela fera-t-il réfléchir le Kremlin ? Masse contre masse, l’armée ukrainienne n’a aucune chance. Mais il y a mille façons de faire la guerre. Et les Ukrainiens ont été équipés par leurs amis occidentaux. Le chef d’état-major des armées ukrainiennes, le général Valerii Zaluzhnyi, a levé un coin du voile : « Nos armées n’accueilleront pas nos ennemis avec des fleurs, a-t-il dit, mais avec des Stinger *, des Javelin ** et des NLAW ***. Bienvenue en enfer ! »

Dans leurs documents d’état-major, les militaires français appellent l’armée russe Titan. Il est vrai qu’elle est impressionnante. La montée en puissance de ses forces terrestres s’est faite au vu et au su des satellites d’observation et des grandes oreilles des pays membres de l’Otan. Quand, de façon inédite, le président américain Joe Biden a rendu publiques les évaluations de ses services de renseignement, il savait ce qu’il faisait.

Depuis, les caméras des télévisions et des civils ukrainiens ont documenté un déploiement inédit de tous les équipements possibles. Ces derniers dotent le Kremlin d’une capacité d’intervention immédiate, parmi lesquels des matériels qui causent des cauchemars aux armées adverses. Pour n’en citer que deux : le TOS-1A thermobarique MLRS BM-1, lance-roquettes multiples (24) tirant à 6 kilomètres une charge explosive provoquant à la fois une onde de choc et une dépression. Autre arme crainte par toutes les armées de l’air : le missile sol-air S-400. Sa portée de 1 400 kilomètres lui permet d’interdire le survol de l’ensemble de l’Ukraine, donc d’empêcher les avions d’attaquer.

La seule solution pour contrer ces engins serait d’utiliser des missiles antiradars (ossature des moyens SEAD, pour Suppression of Enemy Air Defenses), mais les Ukrainiens n’en possèdent pas. Les Français non plus, d’ailleurs. Le Kremlin a mis en place ses forces terrestres en posture d’attaque, à la vue de tous, comme à la parade. À ce stade, elles n’ont pas rencontré d’obstacle, puisqu’elles sont restées hors du territoire contrôlé par le gouvernement ukrainien. Poutine leur a donné l’ordre, le 21 février, d’entrer dans les deux républiques autoproclamées du Donbass.

Marine disproportionnée

La Russie considère de facto la mer d’Azov comme une entité russe. Pratiquement fermée – les (petits) navires n’y accèdent que par le détroit de Kertch –, elle longe la côte ukrainienne sur près de 300 kilomètres à l’est de la Crimée et les autorités de Kiev s’en voient interdire l’accès. Plusieurs navires russes ont été dépêchés en mer d’Azov, dont des corvettes lance-missiles et des navires de débarquement. Grâce à cette voie maritime, une liaison directe peut aussi être établie avec le Donbass.

À l’ouest de la Crimée, la mer Noire s’est peuplée de navires russes imposants, permettant de menacer le sud de l’Ukraine et le grand port d’Odessa. Selon le site Covert Shores, spécialisé dans l’analyse des sources ouvertes, la frégate lance-missiles Admiral Essen se trouve dans la zone, avec ses missiles de croisière Kalibr de 2 000 kilomètres de portée. Donc à même de frapper dans la profondeur du territoire ukrainien. Des navires de renseignement comme le Donuzlav sillonnent le périmètre, tout comme le croiseur Moskva, notamment équipé de missiles antinavires P-500 Bazalt et P-1000 Vulkan.

Les missiles antiaériens S-300 du Moskva, plus anciens que les S-400, peuvent atteindre une cible à 150 kilomètres et contribuer à clouer au sol l’aviation ukrainienne. Il se pourrait également que quatre sous-marins de classe Kilo, de fabrication récente, soient présents en mer Noire, emportant eux aussi des missiles Kalibr. Avec la seule frégate Hetman Sahaydachniy et douze patrouilleurs, la marine ukrainienne basée à Odessa ne présente pas une force significative. Le reste de la flotte avait été saisi par les Russes en Crimée en 2014.

Surprises

Bien des questions demeurent. Quel rôle Ukrainiens et Russes feraient-ils jouer à leurs drones d’attaque, en cas d’hostilités ? Côté Kiev, il s’agit à tout le moins de modèles Bayraktar TB2, acquis en Turquie. Côté Moscou, des quantités de modèles sont en service. On a pu constater que, dans des guerres récentes (Haut-Karabakh 2020, Libye 2020, Éthiopie 2021, etc.), les drones provenant de Turquie ou de Chine constituent de véritables innovations tactiques qui pourraient changer le jeu guerrier dans ce conflit européen qui menace. Autre point à surveiller : la conduite de la guerre hybride menée par le Kremlin, notamment sous forme d’opérations informationnelles à l’encontre de la presse internationale et sur les réseaux sociaux, et aussi par l’utilisation massive des cyberattaques contre le gouvernement ukrainien et ses institutions. David a toujours une chance contre Goliath. Mais il faut qu’il sache la saisir…

(*) Missile antiaérien américain. Livré dans les années 1980 aux moudjahidines afghans, il avait contribué à rendre l’aviation russe inopérante.

(**) Missile antichar américain, d’une portée de 2 000 mètres.

(***) Next Generation Light Antitank Weapon, missile antichar suédois de Saab Bofors Dynamics, d’une courte portée de 800 mètres.