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Macron face au tandem Merz-Meloni : l’histoire d’une brouille stratégique

Macron face au tandem Merz-Meloni : l’histoire d’une brouille stratégique

Emmanuel Macron paie ses choix sur le Mercosur au prix fort. Le chancelier Merz lui préfère Meloni. Quinze mois dangereux s’ouvrent en Europe jusqu’à la présidentielle française.

Emmanuel Macron paie cher sa position sur le Mercosur. Lorsque Giorgia Meloni a retourné sa veste sur l’accord de libre-échange avec l’Amérique du Sud – après avoir obtenu de la Commission des promesses sur le budget de la PAC – c’est toute l’architecture politique européenne qui a basculé avec elle.

Friedrich Merz ne s’y est pas trompé : sans le vote italien, la majorité qualifiée au Conseil n’était pas atteinte. Il l’a dit publiquement, avec gratitude, à Rome le 23 janvier 2026. Et dans la foulée, il a offert à Meloni quelque chose de bien plus précieux qu’un remerciement protocolaire : une alliance.

L’axe « Merzoni » repose sur deux piliers : la simplification et la dérégulation. Mais est-ce suffisant pour une Europe en panne de compétitivité ? Macron en doute. « Il n’y a aucune idée nouvelle dans ce programme », glisse-t-on à Paris.

Piqué, le président a répondu en accordant une interview dans sept journaux européens le 10 février. « L’investissement a été un peu oublié en cours de route », a-t-il lâché. Et de remettre sur la table le sujet qui fâche Berlin : « C’est le moment de lancer une capacité commune d’endettement pour ces dépenses d’avenir, des eurobonds d’avenir. »

La riposte allemande

Le chancelier n’a pas apprécié. La riposte est venue sur trois fronts en soixante-douze heures. Le 16 février, le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, tire le premier au micro de la radio Deutschlandfunk : « Les efforts déployés jusqu’à présent en République française sont insuffisants. » Il précise ce qu’il attend de Paris : « une ou deux mesures d’austérité dans le secteur social » – un ministre allemand qui prescrit des coupes sociales à la France. Formule inédite dans les annales d’après-guerre.

Le 18 février, Merz lui-même lâche dans un podcast : « l’Allemagne n’a pas besoin du même avion que la France. » Le SCAF – cent milliards d’euros de programme lancé en 2017 avec Angela Merkel – est publiquement torpillé. Le même jour, il déclare qu’il serait « possible que des avions allemands puissent emporter des armes nucléaires britanniques et françaises », cinq jours après avoir révélé à Munich des discussions avec Macron sur une « dissuasion nucléaire européenne ».

Ce que Berlin demande : accéder au parapluie français tout en restant sous commandement Otan – sous tutelle américaine. Ce que Paris ne peut céder : le contrôle exclusif du bouton nucléaire est ancré dans la Constitution. Macron répondra ce lundi depuis l’Île-Longue dans son discours sur la dissuasion nucléaire.

La lune de miel entre Merz et Meloni repose sur un « contrat » en quatre points : simplification réglementaire, compétitivité industrielle, migration restrictive, atlantisme assumé. Sur la défense, l’accord signé à Rome crée un « mécanisme 2 + 2 » – ministres des Affaires étrangères et de la Défense en format conjoint.

Il cartographie une coopération industrielle couvrant l’essentiel du spectre capacitaire moderne : Eurofighter, sous-marins de classe 212, Eurodrone, systèmes spatiaux. Rheinmetall et Leonardo en sont l’emblème. Ce n’est pas une déclaration d’intentions. C’est une architecture.

Deux visions de l’Europe

Depuis la Sorbonne en 2017, Macron a construit son leadership sur une idée : l’Europe ne peut répondre aux défis du siècle qu’en agissant comme une puissance dotée d’instruments communs. Le rapport Draghi chiffre le besoin à 1 200 milliards d’euros par an. Merz et Meloni proposent autre chose : moins de régulation, liberté pour les acteurs privés, accords commerciaux tous azimuts. Meloni le résume avec une brutalité assumée : « Une certaine vision idéologique de la transition verte a mis nos entreprises à genoux. »

Mais l’axe « Merzoni » souffre d’une contradiction interne. Giorgia Meloni réclame des eurobonds. Comme Macron. L’Italie, avec une dette de 137 % de son PIB, ne peut pas financer seule la transition industrielle que Merz appelle de ses vœux. Lorsqu’elle vitupère contre le Green Deal, elle parle à son électorat du Nord. Lorsqu’elle réclame les eurobonds à Bruxelles, elle parle à ses créanciers. Ces deux discours sont incompatibles à long terme.

Merz refuse structurellement la mutualisation de la dette – il ne peut pas aller au-delà sans perdre son aile droite. Meloni en a besoin pour survivre économiquement. L’axe tient sur leurs convergences. Il se fracturera sur leurs divergences. Paris l’a compris. Et attend.

Le paradoxe Meloni

Paris a raison sur le fond. Mais avoir raison ne suffit pas si l’on arrive à Bruxelles sans avoir fait ses devoirs : une dette non maîtrisée, des déficits depuis 51 ans, la suspension de la petite réforme des retraites. L’Allemagne a le sentiment que la France ne sera jamais au rendez-vous. On ne peut pas lui donner tort.

Pour Merz, Meloni est un partenaire pragmatique : elle a gouverné de façon bien plus institutionnelle qu’attendu, elle est atlantiste, elle a joué le jeu européen sur l’Ukraine et le Mercosur. Les deux dirigeants étaient aussi alignés sur la nécessité de céder au chantage de Trump sur les droits de douane. Pour Paris, la Présidente du Conseil italien présente un profil plus inquiétant : la démonstration vivante qu’on peut gouverner l’Europe avec un agenda souverainiste sans faire sauter la machine.

Si Meloni réussit – et c’est en bonne voie –, l’argument que Macron oppose depuis des années au populisme s’effondre. Si Merz valide Meloni comme partenaire crédible, il valide implicitement qu’un Bardella à Matignon serait, lui aussi, gérable.

Or Bardella n’est pas l’Italienne du Palais Chigi : plus radical sur l’Europe, moins atlantiste, et les liens du RN avec Moscou sont autrement préoccupants. L’incompréhension de Macron tient en une phrase : le chancelier ne mesure pas ce qu’il légitime par ricochet.

Le remède Blaesheim n’existe plus

Ce n’est pas la première fois qu’un nouveau chancelier cherche une alliance de revers. En 2000, Schröder avait cherché dans Tony Blair un partenaire alternatif. La presse parlait de la fin du moteur franco-allemand. Elle avait tort. Le processus de Blaesheim – ces rencontres sans ordre du jour dans un village d’Alsace – avait permis de vider l’abcès, de cartographier les désaccords réels, de reconstruire un agenda partagé. Le fruit en avait été spectaculaire : la déclaration franco-allemande contre la guerre en Irak en 2003.

Mais ce scénario supposait trois conditions disparues. D’abord le temps : Chirac et Schröder pouvaient se permettre quelques mois de bouderie. Aujourd’hui, la séquence ukrainienne, les pressions tarifaires américaines et les échéances électorales s’enchaînent de semaine en semaine. Le chancelier Merz doit produire des résultats avant l’été.

Ensuite l’autorité intérieure : les deux dirigeants d’alors avaient une assise suffisante pour les concessions qu’un compromis exige. Le président a fait sauter sa majorité avec la dissolution la plus calamiteuse qui soit. Le chancelier Merz gère une coalition fragile sous pression de l’AfD.

Enfin, il n’y avait pas de Giorgia Meloni à l’époque. Tony Blair était un pro-européen hors euro et hors Schengen, à la tête d’un pays structurellement périphérique. Giorgia Meloni est pleinement dedans. Elle l’a démontré sur le Mercosur. L’alternative de Merz n’est plus rhétorique : elle est arithmétique.

Quinze mois avant la présidentielle

Si le moteur franco-allemand ne produit pas de résultats visibles d’ici 2027, c’est Jordan Bardella qui sera de l’autre côté de la table. Avec lui, le chancelier Merz n’aura plus un partenaire affaibli mais loyal : il aura un adversaire prêt à en découdre.

Le programme est connu – limiter les compétences européennes, sortir du marché de l’électricité, se servir de la contribution française au budget comme levier, réclamer à la BCE le rachat de la dette française. Avec Bardella, l’Allemand aura quelqu’un dont l’intérêt électoral est précisément de faire sauter ce qui reste de la mécanique commune.

On verra alors quel jeu jouera Giorgia Meloni – elle aussi confrontée à des législatives en 2027 et soumise aux pressions de sa base. Ce qui n’a l’air aujourd’hui que d’une brouille passagère entre la France et l’Allemagne pourrait alors se transformer en crise existentielle de l’UE elle-même.