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Mais pour qui votent vraiment les Africains ?

Mais pour qui votent vraiment les Africains ?

TRIBUNE. La question mérite d’être posée alors qu’en 2025, les élections en Guinée, au Cameroun, en Côte d’Ivoire ou en Tanzanie ont surtout servi l’Occident. Plus soucieux de stabilité que de démocratie, il valide des scrutins qui confirment au pouvoir des régimes autoritaires.

Fin janvier, moins d’une semaine après l’Union africaine, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a levé ses dernières sanctions imposées à la Guinée au lendemain du coup d’État du 5 septembre 2021. Les deux décisions, qui marquent la réintégration pleine et entière du pays dans les instances régionales et africaines, font suite à la tenue d’une élection présidentielle le 28 décembre 2025.

En effet, après quatre années de transition, Mamadi Doumbouya, qui s’était emparé du pouvoir par la force, a formellement obtenu l’onction du suffrage universel avec un score écrasant de 86,72 % des voix et un taux de participation officielle de 82,86 %. Un plébiscite en forme de sacre, proclamé le 4 janvier 2026, ce, en dépit des promesses initiales du général putschiste que ni lui ni aucun membre de la junte ne se présenterait à l’élection présidentielle et que le pouvoir serait rendu aux civils.

Avant même que les organisations africaines ne se prononcent, les capitales occidentales qui se posent en hérauts de la démocratie avaient déjà exprimé leur satisfaction. La France et les États-Unis ont chaleureusement félicité Mamadi Doumbouya pour cette « élection » qui, selon leurs communiqués, marque le retour à l’ordre constitutionnel.

On peine à y croire parce qu’il est difficile, pour ne pas dire impossible, de qualifier ce scrutin de démocratique, c’est-à-dire respectueux des standards internationaux. Il n’a été ni libre, ni équitable, ni transparent. D’ailleurs, en plus des organisations de la société civile et des membres de l’opposition qui ont dénoncé une « mascarade », les observateurs ont rapporté des exemples de bourrage d’urnes et d’intimidation des électeurs. Sans compter que des candidats majeurs comme Cellou Dalein Diallo, leader de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) ou l’ex-président Alpha Condé du Rassemblement des peuples de Guinée (RPG, ex-parti au pouvoir), ont été purement et simplement écartés de la compétition. Pourtant, l’Occident n’a trouvé rien à redire.

Afrique 2025 : la mascarade électorale comme norme

Cependant, il faut avoir le courage de reconnaître que sur le continent, le cas guinéen est loin d’être une anomalie, bien au contraire. Il est symptomatique d’une tendance lourde qui a marqué l’année 2025 dans de nombreux pays africains : celle des parodies électorales organisées pour donner le change.

Faut-il le rappeler ? Au moins huit élections présidentielles ont eu lieu en Afrique l’année dernière – Gabon, Côte d’Ivoire, Cameroun, Malawi, Tanzanie, Guinée, Guinée-Bissau et Centrafrique. Pour chacune d’entre elles, ou presque, les ingrédients étaient les mêmes : exclusion d’opposants, contrôle des institutions électorales par le pouvoir en place, listes électorales fantaisistes, violences post-électorales, et proclamation de victoires écrasantes pour les sortants ou leurs successeurs désignés.

Ainsi, le 12 octobre 2025, au Cameroun, Paul Biya, 92 ans, a obtenu un huitième mandat avec 53,7 % des voix selon les résultats officiels. L’opposition a crié à la fraude massive, dénonçant des bureaux de vote fermés dans les régions anglophones, des bourrages d’urnes et une répression violente des contestataires. Des dizaines de morts ont été recensées lors des manifestations post-électorales.

Deux semaines plus tard, le 25 octobre, en Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, 83 ans, a été réélu avec 91 % des suffrages pour un quatrième mandat, alors que la Constitution limite théoriquement à deux le nombre de mandats consécutifs. Deux de ses principaux rivaux, l’ex président Laurent Gbagbo et le banquier Tidjane Thiam, ont été disqualifiés pour des motifs jugés fallacieux par les observateurs indépendants.

Au mois de septembre, le Malawi a vu revenir au pouvoir l’ancien président Peter Mutharika, avec 56,8 % des voix, à l’issue d’un scrutin contesté pour son opacité et des accusations de manipulation des résultats.

La Tanzanie, elle, a offert le spectacle le plus tragique. L’élection générale d’octobre 2025 a dégénéré en une vague de violence inouïe : on a recensé des centaines de morts, des exécutions extrajudiciaires par les forces de sécurité, des disparitions, des cadavres enlevés pour effacer les traces des massacres. Les protestations contre ce scrutin jugé truqué ont été écrasées dans le sang, avec des arrestations massives pour « trahison ». Les condamnations et la consternation qui ont transpiré des communiqués publiés par les chancelleries occidentales n’ont pas empêché la présidente Samia Suluhu Hassan de prolonger son bail à la tête du pays.

L’Occident va applaudir la tenue du vote

Dans ces conditions, il y a lieu de se demander à quoi ont servi tous ces scrutins ? À rien, si l’on en juge à l’aune des critères démocratiques acceptés par tous. Mais si l’on considère la fonction profonde de ces élections, à savoir valider le récit occidental de la légitimité démocratique, condition sine qua non pour débloquer l’aide internationale, les prêts du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale ainsi que les soutiens diplomatiques occidentaux, on dira que ce sont des rituels indispensables de légitimation du pouvoir. Elles permettent à certains dirigeants africains de cocher la case « démocratie » sur les formulaires des bailleurs de fonds, tout en maintenant intact un système autocratique, prébendier et sclérosé.

Les élites africaines ont parfaitement intégré la mécanique de contournement des règles dites universelles. Elles savent que l’Occident, confronté à ses propres contradictions géopolitiques, ses immenses besoins en ressources minières et la concurrence avec les autres puissances comme la Chine ou la Russie, préfère souvent une autocratie stable à un chaos démocratique.

Donc, ces élites se prennent au jeu, organisent la comédie électorale en autorisant un opposant symbolique à se présenter, gonflant les chiffres de participation et proclamant une victoire triomphale. Elles sont sûres que l’Occident va applaudir la tenue du vote, lever ses sanctions et ramener les fonds nécessaires pour renflouer les caisses. En vérité, l’organisation de ces scrutins est une ruse cynique, mais efficace.

Il faut constater que les dirigeants africains sont passés maîtres dans l’art de contourner les exigences occidentales en matière électorale. Ils ont appris que le respect formel des rituels électoraux suffit à acheter le silence ou l’approbation des partenaires extérieurs. Mais cette ruse a un coût : elle érode la confiance, mine la cohésion nationale, prépare les révoltes futures. Car un peuple qui vote sans croire au pouvoir que lui confère son suffrage finit par se tourner vers d’autres voies – populisme, violence, ou rejet pur et simple du système.

L’Afrique prisonnière de ce cercle vicieux

D’autant que ces illusions électorales ne trompent personne sur le terrain, puisque dans les pays qui les pratiquent, le pouvoir reste concentré entre les mains d’un homme ou d’un clan, les institutions sont vidées de leur substance, la justice est aux ordres, les médias sont muselés, la corruption est endémique. Les élites continuent de s’enrichir sur le dos des peuples, les richesses nationales sont pillées, les inégalités explosent. La démocratie, le « moins pire » des régimes selon Churchill, n’est même pas pratiquée sous sa forme minimale.

Pire encore, ces mascarades électorales renforcent les critiques et le mépris envers le système démocratique. Elles alimentent le discours des juntes militaires qui, au Mali, au Burkina Faso ou au Niger, dénoncent l’hypocrisie occidentale pour justifier leur mainmise sur les appareils étatiques. Surtout, elles découragent les citoyens, qui voient dans le bulletin de vote un instrument de légitimation du statu quo plutôt qu’un levier de changement, perpétuant la dépendance à des puissances extérieures. Or, tant que l’aide bilatérale ou multilatérale continue d’assurer la survie des États, tant que les dirigeants préfèrent mendier à Washington ou à Paris plutôt que de construire une souveraineté réelle, l’Afrique restera prisonnière de ce cercle vicieux.

Le continent ne s’en sortira pas tant que ses dirigeants n’auront pas adopté un comportement de démocrates. Tant qu’ils n’auront pas intégré que la démocratie n’est pas un décor pour plaire à l’étranger, mais une pratique quotidienne impliquant le respect des libertés, le sens de responsabilité des dirigeants, l’indépendance de la justice, le pluralisme politique, l’alternance au pouvoir. Tant que les citoyens ne seront pas en mesure d’exiger quelques comptes à leurs dirigeants plutôt que d’attendre les réactions de l’Occident, rien ne changera.

Inutile d’observer que les Occidentaux portent une lourde responsabilité dans la situation. En validant les parodies électorales, ils se rendent complices des autocraties qu’ils prétendent combattre. Ils perdent en crédibilité, alimentent le narratif anti-occidental, laissent le champ libre aux puissances rivales qui n’exigent aucune condition démocratique pour faire des affaires. Il est temps que Paris, Washington et Bruxelles cessent de fermer les yeux par opportunisme sur des élections de façades pour être cohérents avec eux-mêmes. Car la démocratie ne se mesure pas à la tenue d’un scrutin, mais au respect de ses principes fondamentaux.

Et sur ce plan, l’Afrique a encore du chemin à faire. Le continent restera coincé dans un sous-développement politique et économique qui condamne ses peuples à la misère et à l’humiliation, s’il ne se déleste pas urgemment de l’illusion démocratique dans laquelle il semble se complaire. Voter pour satisfaire des partenaires extérieurs, fussent-ils occidentaux, c’est trahir la promesse de liberté que porte le suffrage universel.

*Adrien Poussou est Ancien ministre centrafricain de la Communication et expert en géopolitique.