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Matières premières critiques : la souveraineté européenne en trompe-l’œil

Matières premières critiques : la souveraineté européenne en trompe-l’œil

Un rapport de la Cour des comptes européenne met à nu l’échec de la politique de Bruxelles et des pays membres sur les matières premières critiques. La Commission conteste.

Le 19 mars 2025, Stéphane Séjourné annonçait 47 projets stratégiques pour sécuriser l’approvisionnement en matières premières critiques. « Il s’agit d’un moment historique pour la souveraineté de l’Europe. Ces projets permettront d’atteindre pleinement les objectifs pour 2030 pour le lithium et le cobalt », clamait le vice-président de la Commission.

Onze mois plus tard, la Cour des comptes européenne publie un rapport sur les matières premières critiques en forme de démenti cinglant. « Sans matières premières stratégiques, il n’y aura pas d’autonomie stratégique et tout discours sur la transition reste creux », tranche Keit Pentus-Rosimannus, la membre de la Cour qui a dirigé cet audit et, par ailleurs, ancienne ministre des affaires étrangères d’Estonie. Cinq griefs ont été retenus contre la Commission : des objectifs sans justification technique, des partenariats qui aggravent la dépendance, une production interne à l’agonie, un recyclage embryonnaire et des projets mort-nés.

Des objectifs bâtis sur du sable

En 2024, lorsque l’Union européenne adopte le règlement sur les matières premières critiques, on croit enfin à une prise de conscience. Sauf que les objectifs 2030 ne sont pas contraignants : il s’agit d’extraire 10 % des besoins, d’en transformer 40 %, et de porter le recyclage à 25 %. « Rien n’explique comment les objectifs ont été déterminés », tranche la Cour, qui s’est penchée sur les entrailles de la décision européenne.

Les données n’étaient pas vraiment fraîches et remontaient à la période 2016-2020 pour une évaluation de 2023. Quand l’Union européenne fixe l’objectif à 10 %, la Cour rappelle qu’elle en produit déjà 8 %. Pour dix matières essentielles, le taux de recyclage est toujours nul. Le tellure et l’indium, qui sont jugés « extrêmement critiques » chez 5 ou 6 pays hors UE, sont absents de la liste européenne, relèvent encore les auditeurs.

Des partenariats qui échouent

L’Europe dépend d’importations concentrées : la Chine fournit 97 % du magnésium et 71 % du gallium, la Turquie 99 % du bore, le Chili 79 % du lithium. La Commission a signé quatorze partenariats stratégiques depuis 2021, dont sept avec des États aux « scores de gouvernance bas ». Il s’agit de la République démocratique du Congo, de l’Ouzbékistan, du Kazakhstan, de la Zambie, du Rwanda, de la Namibie et de l’Ukraine.

Pour des raisons diverses, ces pays signent… mais ne délivrent pas. Pire : les volumes importés ont « diminué pour la moitié des matériaux depuis 2020 », constate Keit Pentus-Rosimannus. Le strontium chute de 98 %, le magnésium de 97 %. « La Commission suit l’avancement mais pas les effets sur l’approvisionnement », note la Cour. L’accord avec le Mercosur devrait lui aussi fournir des matières critiques mais sa ratification parlementaire vient d’être repoussée. Et, pendant ce temps-là, la Chine resserre son étreinte : en avril 2025, Pékin a placé sept terres rares sous contrôle d’exportation. Entre août et septembre, 121 demandes « urgentes » restent en souffrance. L’Europe a obtenu de Pékin un an de sursis.

Stéphane Séjourné a relancé encore la machine pour tenter de fédérer les États membres et réaliser des achats groupés. Le CRM Center – censé grouper les achats – mobilisera 3 milliards d’euros supplémentaires sur les douze prochains mois pour débloquer les 60 projets miniers et de transformation déjà identifiés (47 en Europe, qui font l’objet de ce rapport, et 13 autres à l’étranger).

Une production interne à l’agonie

Il faut 15,7 ans en moyenne entre la découverte de matières premières critiques et leur production. « Si nous lancions un projet minier aujourd’hui, nous pourrions célébrer son ouverture en 2056 », prévient Keit Pentus-Rosimannus. Afin de faciliter les démarches, le règlement européen exigeait justement que les États membres mettent en place des guichets uniques pour février 2025.

En novembre 2025, seuls 16 États sur 27 l’avaient créé. Entre 2019 et 2023, l’Union a perdu 50 % de sa capacité de transformation de l’aluminium. « La capacité de transformation est quasiment à l’arrêt », déplore la Cour. La Commission a alloué 1,8 milliard d’euros à cette fin mais « n’assure pas le suivi des résultats ». Elle devait définir des critères de financement « d’ici fin 2021 ». Quatre ans plus tard : toujours rien.

Un recyclage embryonnaire

Pour dix matières essentielles, le taux de recyclage est de nulle. « Les objectifs n’encouragent ni le recyclage des différentes matières ni l’utilisation de matériaux recyclés », relèvent les auditeurs. Le taux de collecte des déchets électroniques plafonne à 40 % contre un objectif de 65 %. En 2024, la Commission a engagé des procédures d’infraction contre 24 États membres sur ce point.

Et pourtant, l’innovation est là, présente sur le Vieux Continent. Marie Perrin, une chimiste de l’ETH de Zurich, a réussi à séparer efficacement les terres rares pour recycler ces métaux précieux présents dans nos objets du quotidien.

Des projets mort-nés

Sur 19 projets analysés, « de nombreux ont peu de chances de mener à une sécurisation d’ici 2030 », juge le rapport. Treize sont « en phase initiale », sept n’ont aucun accord d’achat. Un promoteur a fait faillite après sélection, un autre avant. Et pour cause : « La viabilité financière n’est pas un critère de sélection. » Si bien que Keit Pentus-Rosimannus en conclut que « ces projets restent stratégiques de nom seulement ».

Dans sa réponse, la Commission admet que « certains projets pourraient ne pas être opérationnels d’ici 2030 ». Il faudra entre un et quatre ans pour corriger des défaillances identifiées depuis 2008. Mais elle conteste la sévérité du constat. Elle souligne que l’évaluation de la Cour repose « en majorité sur des données collectées avant la mise en œuvre du règlement sur les matières premières critiques », le cœur de sa politique en la matière. « Il s’agit d’une politique très jeune et d’une responsabilité partagée avec les États membres », plaide-t-elle.

Une terrible inertie des États membres

La Commission cite, pour sa part, plusieurs succès concrets : Vulcan Lithium a obtenu 250 millions d’euros de soutien de la Banque européenne d’investissement (BEI) et un accord d’achat sur huit ans avec Glencore ; Cinovec Lithium bénéficie d’une aide d’État tchèque pouvant atteindre 360 millions d’euros ; environ douze projets stratégiques ont déjà obtenu tous leurs permis.

Sur les partenariats, elle met en avant le Canada : après l’entrée en vigueur de l’accord commercial CETA, les importations européennes de lithium canadien ont progressé de 11 % entre 2017 et 2023, le graphite de 33 %, le cobalt de 211 %, le nickel de 40 %. Mais justement : le Canada est une démocratie stable, qui délivre. Pas les pays fragiles mentionnés par la Cour.

Le dossier était précédemment pris en charge par Thierry Breton, commissaire au Marché intérieur de 2019 à septembre 2024. Son cabinet a conçu cette politique en héritant d’un dossier qui était enlisé depuis 2008. Stéphane Séjourné a pris sa suite en décembre 2024. L’inertie des États membres est telle qu’entre les grandes proclamations sur l’autonomie stratégique et la réalité industrielle qui se dégrade, tout discours sur la transition et la compétitivité par les clean tech apparaît creux ou relever d’un vœu pieux.