Après le recul sur la réforme des retraites, le gouvernement français vote « contre » l’accord avec le Mercosur au Conseil. La débandade française n’en finit pas. De l’extrême gauche à l’extrême droite, en passant par les macronistes reconvertis dans le protectionnisme agricole, l’unanimité politique française contre cet accord commercial relève d’une capitulation collective devant la colère paysanne.
On peut le comprendre : aucun élu ne veut voir sa permanence ensevelie sous le fumier ou une préfecture partir en flammes. La politique intérieure commande, et personne n’ose affronter le monde agricole en se penchant sur les vraies raisons de son déclin. Pourquoi l’agriculture italienne et espagnole se porte si bien à l’export et pourquoi la nôtre décline ? Voilà ce qui devrait faire l’objet d’une réflexion stratégique française sur la durée. Ne doutons pas de la volonté d’Annie Genevard, la ministre de l’Agriculture, d’y parvenir mais elle ne lui reste pas beaucoup de temps pour en jeter les bases.
En tout cas, son opposition au Mercosur, conjuguée à celle d’Emmanuel Macron, affaiblit la France sur la scène européenne. Emmanuel Macron, ardent défenseur du Ceta il y a quelques années, a construit toute sa stratégie de blocage sur les fameuses « clauses miroirs » – cette idée selon laquelle les produits sud-américains devraient respecter les mêmes normes de production que les produits européens pour accéder à notre marché.
Le contresens des « clauses miroirs »
Attention : les mots ont un sens. On parle ici de « normes de production ». Cette revendication portée depuis plusieurs années est, par définition, inatteignable. Comment demander à des agriculteurs argentins ou brésiliens d’adopter nos standards environnementaux pour un accès si réduit à notre marché ? Pensait-on réellement que les Sud-Américains allaient surenchérir leurs coûts pour un accès à moins de 2 % du marché européen quand la Chine, en parallèle, ne leur demande rien et accueille leurs produits sans restriction ? Il y avait une mauvaise foi française à pousser le curseur aussi loin.
Mais le compromis final est plutôt bon. L’Europe réduit à zéro les résidus de pesticides interdits dans les produits importés. Les normes finales seront donc les mêmes. C’est bien plus malin. Emmanuel Macron devrait donc défendre ce qu’il a obtenu.
Le Mercosur est l’accord le plus moderne
Depuis, les arguments brandis relèvent souvent de la mystification. Cet accord avec le Mercosur appartiendrait « au passé », entend-on. Les accords de l’ère moderne seraient meilleurs. Or, l’accord avec le Mercosur est précisément le contrat commercial le plus moderne jamais conclu par l’UE ! Non seulement il intègre tous les chapitres de développement durable des accords récents, mais il fait de l’accord de Paris une clause essentielle – juridiquement contraignante. Il incorpore également comme clause contraignant l’accord de Glasgow sur la déforestation, lui-même non contraignant à l’origine. Que demande le peuple ?
Quant à l’impact catastrophique annoncé sur l’agriculture française, les chiffres le démentent : l’impact sera négligeable vu les faibles quotas à droits de douane réduits (7,5 %). En fait, la clause a été rédigée pour améliorer les gains des Sud-Américains (les taxes seront moindres) sans bouleverser les quantités introduites en Europe. La clause de sauvegarde, défendue par Emmanuel Macron, apporte ceinture et bretelles en créant un frein d’urgence en cas de baisse des prix. Là aussi, le Chef de l’État devrait l’expliquer aux éleveurs et aux Français. Il y renonce.
Le chantage à la censure
Le vrai problème réside dans quinze années de dégradation de la compétitivité agricole française, dont Macron est aussi largement responsable. Le Mercosur sert de bouc émissaire commode à tout le monde : Jordan Bardella, Manon Aubry, Bruno Retailleau, Gabriel Attal. Une démission collective à expliquer la vérité, à affronter les réformes fiscales et sociales dont notre pays a besoin, d’ailleurs dans tous les domaines.
À Bruxelles, la diplomatie française a obtenu des avancées substantielles – clause de sauvegarde agricole renforcée, budget de la future PAC augmenté, renforcement des contrôles y compris dans les pays d’origine, application stricte du principe « mêmes normes » pour les produits importés. Mais à Paris, personne n’a pas osé en assumer le portage politique face aux agriculteurs. Bruno Retailleau et les Républicains menaçaient de censurer le gouvernement Lecornu. Un chantage indigne d’un parti de gouvernement qui préfère sacrifier l’intérêt national sur l’autel de ses calculs électoraux.
L’euroscepticisme a de beaux jours devant lui
Ce ne sera pas sans conséquence. Accepter d’être minoritaire au Conseil européen envoie un message désastreux aux Français, celui d’une Europe qui se ferait contre la France. C’est politiquement suicidaire et cela nourrit l’euroscepticisme qu’Emmanuel Macron prétend combattre. Une débâcle dans la débâcle.
Cela dit, l’Allemagne et l’Espagne commettent une erreur tactique en forçant l’application provisoire avant la ratification du Parlement européen. Retirer in extremis la déclaration garantissant d’attendre le feu vert des eurodéputés est juridiquement défendable mais politiquement stupide. La Commission européenne demeure évasive. En vérité, elle ne peut se permettre ce suicide : appliquer l’accord sans l’aval parlementaire, c’est prendre le risque insensé d’un rejet lors du vote de ratification à Strasbourg. Brusquer les députés revient à braquer ceux qui hésitent encore. Or, la majorité en faveur de cet accord, le plus important de l’histoire commerciale européenne, n’est pas certaine. Berlin croit pouvoir passer en force avec sa majorité qualifiée au Conseil, mais cette brutalité pourrait se retourner contre l’accord.
Le signal géopolitique attendu
Pourtant, l’enjeu dépasse ces querelles franco-allemandes. Dans un monde où Donald Trump se retire de 66 organisations internationales et déclenche une guerre commerciale avec le reste du globe, l’alliance euro-sud-américaine prend une importance géopolitique cruciale.
Un rejet du Mercosur par le Parlement européen serait un désastre pour la crédibilité de l’Union européenne. Qui voudra encore négocier avec Bruxelles si les accords conclus sont torpillés par des considérations électorales nationales ? Huit ans après la signature du Ceta avec les Canadiens, les Cassandre qui annonçaient l’apocalypse agricole avaient tort. Les échanges agroalimentaires avec le Canada ont progressé de 50 %, nos exportations sont le double de nos importations. Malgré cela, on repart dans les mêmes lamentations. Notre pays sans mémoire, sans tête, sans budget, sans colonne vertébrale ne sort pas grandi de cette histoire.

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