AU PAYS DES NARCOS (7/7). Au Michoacán, les cartels rackettent les producteurs de citrons et d’avocats. De l’assassinat du maire d’Uruapan à la chute de « El Mencho » et « El Botox », le procureur Carlos Torres Piña répond aux questions du « Point ».
Au Michoacán, l’économie légale est infiltrée en son cœur par le crime organisé. Dans cet État mexicain, grand producteur mondial d’avocats et de citrons, les cartels ne se contentent plus du trafic de drogue. Ils rackettent les producteurs à chaque étape de la chaîne.
L’assassinat brutal du maire d’Uruapan, Carlos Manzo, en novembre 2025, a révélé l’ampleur de la gangrène. L’enquête a mis au jour une complicité interne effarante, impliquant le propre chef du protocole de la mairie, « taupe » du puissant Cártel Jalisco Nueva Generación (CJNG). Malgré la mort récente du leader historique « El Mencho », l’organisation demeure une pieuvre aux tentacules omniprésents.
Face à cette « omerta » et à une carte criminelle morcelée entre le CJNG, les Blancos de Troya et les Cárteles Unidos, le procureur du Michoacán Carlos Torres Piña mène une guerre d’usure. Entre l’arrestation du chef de guerre « El Botox » et la modernisation technologique de ses services pour localiser les 7 400 disparus de l’État, il détaille pour Le Point sa stratégie d’asphyxie financière et judiciaire. Un combat pour la souveraineté du Mexique, alors que la pression du président américain Donald Trump s’intensifie.
Le Point : Monsieur le Procureur, le Michoacán semble étouffer sous l’extorsion. Partout, on parle de « cobro de piso ». Quelle est la réalité des chiffres derrière la peur ?
Carlos Torres Piña : La réalité, c’est un combat de longue haleine contre l’omerta. Il y a trois ans, nous avons fait de l’extorsion un délit poursuivi d’office : désormais, toute autorité ayant connaissance d’un racket est obligée de le dénoncer. Aujourd’hui, mon parquet reçoit environ 20 plaintes par mois. C’est à la fois beaucoup et peu. Beaucoup, car nous avons déjà obtenu 67 condamnations fermes récemment. Peu, car la peur reste un frein majeur : certaines victimes lancent la procédure puis s’évaporent par crainte de représailles. Pour briser ce cycle, nous avons lancé une plateforme de plainte numérique. On peut désormais dénoncer son racketteur depuis son téléphone, sans passer par un guichet, avec une traçabilité totale du dossier. L’impunité recule, mais elle a la peau dure.
Le Point : On dit que l’économie légale, notamment le citron et l’avocat, est totalement contaminée. Jusqu’où va l’infiltration ?
Carlos Torres Piña : Dans la filière du citron, l’infiltration est structurelle. Nous avons identifié des acteurs liés au crime organisé à tous les niveaux : ils fixent les prix, contrôlent la commercialisation dans les centrales de gros et font pression sur les producteurs. C’est un système vicié où les intérêts des entrepreneurs et des cartels se confondent. Pour l’avocat, la traçabilité est plus robuste, mais des pressions locales subsistent. Le crime organisé ne se contente plus de trafiquer de la drogue ; il veut régenter l’assiette des consommateurs.
Le Point : Si vous deviez dessiner la carte actuelle du crime au Michoacán, à quoi ressemblerait-elle ?
Carlos Torres Piña : Le Cártel Jalisco Nueva Generación (CJNG) est aujourd’hui la force dominante. Il occupe l’ouest, le nord et l’est de l’État. Face à lui, on trouve la nébuleuse « Cárteles Unidos », ainsi que des fragments d’anciennes organisations comme les Blancos de Troya ou les restes des Chevaliers Templiers. Ces groupes se concentrent surtout dans la Tierra Caliente et le sud. Dans des villes stratégiques comme Uruapan, la situation est explosive car deux, trois, voire quatre groupes se disputent chaque rue, chaque commerce. Plus l’activité économique est forte, plus la prédation criminelle est féroce.
Le Point : Justement, à Uruapan, l’assassinat du maire Carlos Manzo a choqué le pays. Où en est l’enquête ?
Carlos Torres Piña : L’enquête avance vite. Nous avons déjà sept personnes sous les verrous. Le cerveau présumé de l’opération est Jorge Armando « N », qui était paradoxalement le chef du protocole à la mairie. C’était une « taupe » de haut vol : il occupait une fonction officielle tout en étant le chef régional du groupe de Jalisco. Il a planifié et coordonné l’exécution minute par minute. Nous avons aussi arrêté le directeur des relations publiques de la mairie, qui informait les tueurs en temps réel des déplacements du maire via messagerie. C’est l’illustration parfaite de la porosité entre les institutions et le crime.
Le Point : Le Cártel Jalisco Nueva Generación est pointé du doigt pour l’homicide de Carlos Manzo. La mort récente de son leader historique, Nemesio Oseguera, alias « El Mencho », change-t-elle la donne pour le travail d’enquête du Parquet ?
Carlos Torres Piña : Lors de l’opération contre « El Mencho », nous avons procédé à l’arrestation de plusieurs individus qui participaient au groupe criminel au sein duquel ils opéraient. Cela va nous permettre de resserrer le cercle de l’enquête entre les informations internes de celui qui partageait, minute par minute, la position du maire, et Jorge Armando « N ». C’est lui qui coordonnait les activités et il est l’un des auteurs intellectuels de cet événement lamentable. Nous remontons la chaîne sans nous arrêter aux symboles. La mort d’un chef ne signifie pas la fin de l’organisation. Après les exécutants et les complices municipaux d’Uruapan, nous ciblons maintenant les lieutenants régionaux qui ont pris le relais. L’organisation d’« El Mencho » reste une pieuvre dont nous devons couper les tentacules une par une. Notre priorité est de démanteler ses réseaux d’extorsion.
Le Point : Vous avez récemment capturé « El Botox », le chef des Blancos de Troya. Comment fait-on tomber un tel personnage ?
Carlos Torres Piña : Par l’asphyxie. Avant de l’arrêter physiquement, nous l’avons isolé. Nous avons arrêté les membres de sa famille impliqués dans ses réseaux, saisi ses instruments de pesage de citron qui lui servaient à racketter les producteurs, et coupé ses flux financiers. Une fois encerclé territorialement et financièrement, l’opération finale avec l’armée et la Garde nationale a permis sa capture sans coup férir. Il est aujourd’hui derrière les barreaux, poursuivi pour homicide et extorsion aggravée, notamment pour le meurtre du leader des producteurs de citron, Bernardo Bravo.
Le Point : Donald Trump menace de classer les cartels comme organisations terroristes et d’intervenir militairement au Mexique. Comment recevez-vous ces menaces ?
Carlos Torres Piña : La coopération internationale est nécessaire, mais elle doit rester institutionnelle et respecter notre souveraineté. Nous travaillons déjà techniquement avec les agences américaines, notamment sur la traçabilité des armes et les bases de données balistiques. C’est efficace. Mais pour tout ce qui relève d’interventions d’une autre nature, c’est une question de diplomatie fédérale. Ce que je peux vous dire, c’est que la pression extérieure ne remplacera jamais le travail de fond que nous menons ici.
Le Point : Certains producteurs d’avocats, désespérés, appellent pourtant cette pression de leurs vœux…
Carlos Torres Piña : Je les comprends, mais c’est une illusion. Ce qui protège réellement les producteurs, ce sont les règles que nous imposons ici : la traçabilité, les certifications et le renforcement de notre système judiciaire. En 2026, mon budget augmente de 16 %. Cela va nous permettre de recruter 300 agents, d’augmenter les salaires de nos procureurs qui étaient payés moitié moins que la moyenne nationale, et d’acheter des technologies de pointe.
Le Point : On parle de technologies de géolocalisation pour retrouver les disparus. Les familles sont sceptiques.
Carlos Torres Piña : Elles ont raison d’être exigeantes. Le Michoacán compte environ 7 400 disparus depuis 2006. Jusqu’ici, nos outils de localisation étaient archaïques, basés sur le rayon des antennes téléphoniques, ce qui est très imprécis. Cette année, nous achetons des équipements capables de localiser un appareil à quelques mètres près. Ce n’est pas une promesse en l’air, c’est un investissement vital pour l’enquête criminelle et pour le droit des familles à la vérité. La justice est une question de volonté, mais aussi de moyens techniques. Nous sommes en train de combler ce retard.

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