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« Migration stricte », défense renforcée : la révolution culturelle de la gauche scandinave

« Migration stricte », défense renforcée : la révolution culturelle de la gauche scandinave

En Suède comme au Danemark, les sociaux-démocrates durcissent leurs politiques migratoires, et se soucient davantage des enjeux militaires. Un pari gagnant ?

Les analyses de Pascal Bruckner sur la « mauvaise conscience » de l’Occident, le « politiquement correct », l’abandon de la classe ouvrière ou la maîtrise de l’immigration suscitent chez ses anciens amis de la gauche française méfiance, voire réprobation. Mais, à moins de trois heures de vol de Paris, le philosophe trouve des oreilles attentives. « Je l’ai lu, et il a raison ! » lance la députée sociale-démocrate suédoise Lawen Redar, citant des écrits de l’intellectuel à propos des émeutes de 2023 en France.

Cette figure montante de la politique locale, qui se prête au jeu des selfies sous les flocons de Stockholm, incarne l’inflexion de son parti sur les questions migratoires. Relégué dans l’opposition depuis 2022, au profit d’un gouvernement de droite soutenu par les nationalistes, le parti de centre gauche mise désormais sur une nette régulation de l’immigration et une hausse des investissements de défense pour reconquérir le pouvoir aux élections de septembre 2026. Un virage qui évoque celui opéré des années plus tôt par la gauche danoise de Mette Frederiksen ; aux antipodes des socialistes français ou espagnols.

En Suède, la mutation a été entérinée en mai lors du congrès du parti, raconte la députée Lawen Redar, élégante trentenaire tirée à quatre épingles dans son ensemble noir. « Il y a une tendance au sein des sociaux-démocrates européens à dire “Ne parlons pas d’immigration”. Or, je pense que nous devons faire l’exact opposé ! Dans les années 1990, environ 200 000 personnes au sein de la population suédoise étaient nées en dehors de l’Europe, aujourd’hui c’est 1,2 million… Bien sûr que cela a un impact sur la société ! »

Durcissement des règles

Cette petite révolution culturelle de la gauche a accouché après plusieurs années d’un projet défendant une « migration stricte » : durcissement des règles concernant l’immigration familiale ; meilleure exécution des décisions d’expulsion ; « intégration rapide » mettant l’accent sur l’apprentissage de la langue suédoise… L’enjeu n’est autre, selon les sociaux-démocrates, que le sauvetage de l’emblématique « modèle social », mêlant prospérité et faibles inégalités. « Notre État providence repose sur une forte solidarité entre les gens, poursuit Lawen Redar, qui nous reçoit au siège du Riksdag, le parlement suédois. Pour être maintenue, cette cohésion sociale exige une langue et des valeurs communes. » Le nez sur des graphiques à propos de l’immigration et du taux de chômage, la porte-parole du parti sur l’intégration n’hésite pas à dénoncer l’établissement de « sociétés parallèles » dans certains quartiers classés sensibles, où elle souhaite lancer de grands programmes de rénovation.

Cette conversion idéologique au grand jour n’est pas tombée du ciel. Écartés des responsabilités en 2022 malgré leur première place en nombre de voix, les sociaux-démocrates suédois traversent une crise existentielle. Comme ailleurs en Europe, les troupes de l’ancienne Première ministre Magdalena Andersson ont subi la poussée de l’extrême droite, rassemblée dans un parti appelé Les Démocrates de Suède.

Pour faire revenir son camp dans la course, la députée Lawen Redar appelle à sortir de « l’idéologie mondialisatrice » sur l’économie, mais aussi sur l’immigration et la sécurité. D’autant plus que le pays au drapeau jaune et bleu a été heurté, ces dernières décennies, par l’essor du narcotrafic et des gangs internationaux. « Les “anywhere” ont été écoutés et les “somewhere” abandonnés », soupire l’élue, en référence à la théorie de l’essayiste britannique David Goodhart, volontiers citée en France par Bruno Retailleau ou Laurent Wauquiez, qui scinde les peuples en deux camps : « ceux de partout » et « ceux de quelque part ». « En trois décennies, les sociaux-démocrates se sont transformés en parti pour universitaires et cadres plutôt que pour ouvriers », abonde Torbjörn Nilsson, journaliste suédois réputé.

Ce coup de volant de la gauche suédoise suscite évidemment le scepticisme dans les rangs nationalistes. « Bien sûr que c’est mieux qu’avant. Mais nous ne les croyons pas ! » ironise Mattias Karlsson, député et tête pensante des Démocrates de Suède, qui voit dans cette inflexion une victoire culturelle du conservatisme. Absolument pas, répond Lawen Redar, qui fustige l’approche « éthno-nationaliste » du parti d’extrême droite. « Ils ne croient pas en l’intégration ! » balaie cette fille de réfugiés kurdes. Les élections de septembre 2026 constitueront un test d’ampleur pour cette nouvelle ligne politique. De quoi renverser la vapeur ? Torbjörn Nilsson en doute. Selon lui, les nationalistes risquent de « conserver irrémédiablement un avantage comparatif dans les tranches de l’opinion favorables à stopper l’immigration ».

Tournant danois

Dans une autre capitale nordique, frappée début février par une vague de froid à faire geler les lacs, un homme est à l’inverse persuadé que ce tournant est la planche de salut pour la gauche. Dans son bureau aux murs blancs de Copenhague, Kaare Dybvad ironise sur la météo « très suédoise » puis salue la « vision » et le « talent » de Lawen Redar. Et pour cause : cet ex-ministre de l’Immigration, désormais chargé de l’emploi, a été l’un des principaux artisans du tournant migratoire opéré par les sociaux-démocrates danois – plus poussé même que celui désormais réclamé par leurs voisins suédois – afin de siphonner l’extrême droite. « C’est très facile pour un parti de se suicider comme l’ont fait certains sociaux-démocrates d’Europe… ironise ce quadragénaire aux répliques de tonton flingueur. Si vous ne contrôlez pas les flux migratoires, vous perdez la plus grande partie des classes ouvrières, qui sont davantage touchées par les conséquences de l’immigration incontrôlée que les plus riches. » Journaliste engagé au Parti social-démocrate danois, Magnus Barsøe abonde : « C’est une question de vie et de mort pour les sociaux-démocrates en Europe ! »

Depuis leur retour au pouvoir en 2019, le parti de centre gauche danois a non seulement prolongé les restrictions instaurées par la droite mais surtout accéléré le tour de vis, ciblant prioritairement les demandeurs d’asile originaires des territoires qu’il regroupe sous l’acronyme « MENAPT » (Moyen-Orient, Afrique du Nord, Pakistan, Turquie). En 2025, le Danemark a accordé moins de 1 000 permis de séjour au titre de l’asile. Et bien qu’il ait assoupli quelques critères en 2024 pour l’immigration de travail, le gouvernement veut aller plus loin dans le ciblage des criminels étrangers : il a annoncé en janvier un projet de loi visant à expulser automatiquement les personnes de nationalité étrangère condamnées à des peines d’un an de prison et plus pour des crimes graves. Quitte à réclamer, main dans la main avec la présidente du Conseil italienne, Giorgia Meloni, une révision des conventions européennes, suscitant l’inquiétude des organisations humanitaires.

La dame de fer

Ce serrage de vis tient beaucoup à la personnalité de Mette Frederiksen, la « Dame de fer danoise », qui estime que « l’immigration massive est une menace pour la vie quotidienne en Europe ». Issue de l’aile gauche du parti, désormais à la tête d’une coalition avec la droite, cette ambitieuse, élue députée à seulement 24 ans, a su infléchir son discours pour l’emporter. « Au cours de sa carrière, elle a changé de nombreuses fois de position, notamment sur l’immigration, mais elle le fait avec tant de force qu’elle est très convaincante », décrit, un brin bluffé, son biographe Ben Winther. Sans ce tournant, « les sociaux-démocrates danois auraient fini comme les socialistes français », estime-t-il.

« Mette Frederiksen est une pragmatique », complète le politologue Peter Kurrild-Klitgaard. Ce qui n’empêche pas une certaine usure du pouvoir : aux élections locales de novembre, les sociaux-démocrates, concurrencés sur leur gauche, ont perdu Copenhague et l’extrême droite reprend des forces dans les sondages. Le prochain scrutin législatif, prévu d’ici à l’automne, dira si Mette Frederiksen pourra mener un troisième mandat.

Menace russe

Son salut pourrait venir de la politique étrangère. Confrontée aux fièvres expansionnistes de Donald Trump au Groenland, la Première ministre a su mobiliser l’Europe pour défendre l’intégrité de son territoire national. Désormais l’une des plus expérimentées parmi les chefs d’État occidentaux, la Dame de fer danoise a également orchestré une montée en puissance de son pays à Bruxelles, malgré une relation historiquement ambivalente du royaume à l’UE. Les Danois ont rejeté l’euro et bénéficient de dérogations (« opt out ») sur certaines politiques européennes. Mais, en 2022, lors d’un référendum qui s’est tenu après l’invasion de l’Ukraine, la population s’est prononcée massivement pour abolir l’exemption sur la défense.

Selon l’Institut Kiel, le royaume de 6 millions d’habitants figure aussi, aux côtés de la Suède ou de la Norvège, parmi les pays européens les plus généreux pour l’aide à l’Ukraine. Ce qui renforce son épaisseur diplomatique. « À chaque fois qu’une crise s’intensifie, Mette Frederiksen gagne du poids en Europe », salue Mogens Lykketoft, ancien chef des sociaux-démocrates danois et ex-président de l’Assemblée générale de l’ONU. « Au début, elle était davantage eurosceptique, mais elle a compris, avec la guerre en Ukraine, qu’il fallait investir avec les autres pays européens pour stopper la Russie », ajoute cet irréductible amateur de baignades glacées, en contemplant la vue spectaculaire de sa maison sur le détroit qui sépare le Danemark de la Suède.

La menace russe agite toute la gauche nordique. La Suède, terre si attachée à sa neutralité, pousse les feux dans la défense et a rejoint l’Otan en 2023. « Le vieux monde est parti et ne reviendra pas », a récemment alerté la Danoise Mette Frederiksen en visite à Paris. C’est peut-être là, dans ces contrées glacées, un temps bercées par le mythe de la fin de l’Histoire, que l’Europe pourrait achever de renouer avec le tragique.

Une gauche française sceptique

En France, le virage des sociaux-démocrates danois intéresse davantage… à droite qu’à gauche. Le PS rechigne à se référer aux Danois, même ceux qui louent certains aspects de leur programme. « Je ne suis ni sans frontiériste ni pour l’immigration zéro », plaide le député Jérôme Guedj. Raphaël Glucksmann, laudateur à propos de l’action danoise sur l’Ukraine, l’est beaucoup moins sur le volet migratoire, tout en défendant une nette fermeté face aux flux illégaux. « De Pedro Sanchez à Mette Frederiksen, il y a 50 nuances de gauches sur l’immigration », analyse Renaud Large, coordinateur d’un rapport de la Fondation Jean-Jaurès sur les gauches européennes.