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Narcotrafic aux Antilles : pourquoi la drogue continue d’affluer en Europe

Narcotrafic aux Antilles : pourquoi la drogue continue d’affluer en Europe

INTERVIEW. Pour le spécialiste de la criminalité organisée Stéphane Quéré − en conférence, ce jeudi, à l’événement du « Point » Les Outre-mer aux avant-postes −, les Antilles et la Guyane ne sont plus une simple « zone rebond ».

La cocaïne n’a jamais autant irrigué le territoire français. Dans le circuit d’arrivée, les Antilles et la Guyane jouent un rôle crucial. Une zone « rebond », désormais zone de stockage, qui permet à la cocaïne sud-américaine d’être acheminée en Europe.

Chaque jour, des pirogues chargées de « blanche » traversent le fleuve Maroni entre le Suriname et la Guyane. Des bateaux de pêche ou de plaisance débarquent à Sainte-Lucie et à La Dominique, avant que la drogue ne soit discrètement convoyée en Martinique et en Guadeloupe. Là, des dizaines de « mules » ingèrent le produit et le transportent en petites quantités par avion jusqu’en métropole.

Malgré la pression des autorités, et des contrôles renforcés, chaque jour, des dizaines d’entre elles continuent à passer sans être interceptées. Ces petites mains acheminent environ vingt tonnes de cocaïne par an en métropole, selon l’Office antistupéfiants (Ofast).

Le produit passe aussi par le fret maritime et aérien. En témoigne cette impressionnante saisie, le 3 mars 2025, de dix tonnes de cocaïne dans un conteneur supposé contenir du sucre, et déchargé à Dunkerque (Nord) en provenance de Guadeloupe. En 2024, seuls 157 kg de produit stupéfiant avaient été découverts au port de Dunkerque.

Stéphane Quéré, spécialiste de la criminalité organisée et enseignant au Conservatoire national des arts et métiers, éclaire, pour Le Point, les méandres de cette route de la drogue très empruntée.

Le Point : On qualifie souvent les Antilles et la Guyane de « zone rebond » du narcotrafic, est-ce toujours le cas ?

Stéphane Quéré : En effet, il s’agit d’une zone rebond, un point de passage, mais plus seulement. Désormais, les Antilles et la Guyane sont aussi une zone de stockage et d’altération du produit. On y stocke la drogue le temps de l’acheminer en Europe et on manipule le produit pour mieux le dissimuler.

L’entité Antilles-Guyane se situe à mi-chemin entre la zone de production – essentiellement la Colombie – et la zone de consommation – l’Europe – vers lequel les narcos se sont tournés en raison de la saturation relative du marché nord-américain.

Pourquoi les Antilles sont-elles une zone particulièrement poreuse au narcotrafic ?

Il demeure très difficile de contrôler la Guyane, recouverte par la forêt amazonienne, où se pratiquent la contrebande, l’orpaillage illégal, le trafic de bois et d’espèces protégées et, bien entendu, le trafic de drogue. Par ailleurs, les Antilles sont par nature un chapelet d’îles où le trafic par bateau est très développé. On y trouve plusieurs juridictions et il est matériellement impossible de maîtriser toutes les côtes des îles.

Même la Marine nationale française fait des efforts. Avec l’aide des Américains, dont la politique en la matière s’est durcie avec le bombardement par Donald Trump des bateaux go fast, et la capture de Nicolas Maduro, dont on ne mesure pas encore totalement les effets sur le narcotrafic.

Des dizaines de « mules » antillaises arrivent chaque jour en métropole. Comment lutte-t-on contre ce phénomène ?

En 2022, une mesure de « 100 % contrôle » a été appliquée à l’aéroport de Cayenne. Lorsqu’on prévenait les passagers du contrôle à venir, on en voyait beaucoup renoncer à l’embarquement… On a dix ans de retard sur les Pays-Bas, qui l’appliquaient déjà au Suriname en 2012. Le problème s’est déplacé à Cayenne, et maintenant dans les aéroports de Martinique et de Guadeloupe.

Les mules transportent en général entre 800 grammes et 1,2 kg chacune. Leur traitement pose plusieurs problèmes. Après leur interpellation, elles passent une visite médicale pour éviter que le produit éclate et provoque une overdose. Cette visite doit être encadrée par une escorte.

Il faut traiter les mules judiciairement, les incarcérer. Pour, au final, judiciariser des gens peu dangereux et facilement remplaçables par les trafiquants… Perdre des mules ne les dérange pas : pendant qu’une seule se fait toper, cela mobilise du personnel douanier, et permet un passage en rafale d’autres mules.

On observe aussi la montée en puissance d’échanges de résine de cannabis et de cocaïne entre les Antilles et la métropole.

Ce troc date déjà de plusieurs années lorsque les narcotrafiquants ont compris que la cocaïne se vendait bien en Europe et qu’il n’y avait pas de production de résine de cannabis en Amérique du Sud. Or il y a un marché, avec la consommation d’expatriés européens notamment.

Le prix de la cocaïne a toujours été plus élevé que celui de la résine. Mais il a beaucoup baissé. Autrefois, on échangeait trois kilos de résine contre un kilo de cocaïne. Désormais, on échange plutôt un pour un.

Par quels autres moyens la cocaïne arrive-t-elle en Europe depuis les Antilles ?

On peut citer le fret aérien qui transporte des conteneurs dits « contaminés » par le produit. Et, de plus en plus, le fret maritime. Des réseaux de passeurs se sont professionnalisés. Ils ont élargi leur carnet d’adresses en se mettant en cheville avec des fournisseurs colombiens et vénézuéliens pour écouler la marchandise. Le trafiquant Kevin Doure, qui a tissé un solide réseau en prison, a joué un rôle important.

Des structures plus solides envoient des conteneurs au Havre et à Saint-Nazaire. Et dans le trafic maritime, il faut aussi prendre en compte les bateaux de plaisance ou les bateaux cargo, qui livrent aux Açores, aux Canaries, ou encore par la technique du drop-off [larguer en mer la drogue pour qu’un bateau complice vienne la récupérer, NDLR] au large des côtes françaises, comme on a pu le voir dans la Manche depuis quelques années.

Retrouvez Stéphane Quéré en conférence, jeudi 29 janvier à 18 heures, lors de l’événement du « Point », « Les Outre-mer aux avant-postes », à la Maison de l’Océan, 195, rue Saint-Jacques, Paris 5e. Entrée gratuite.