18 views 13 mins 0 comments

Népal : le Dolpo tibétain au cœur des rivalités entre la Chine et l’Inde

Népal : le Dolpo tibétain au cœur des rivalités entre la Chine et l’Inde

REPORTAGE. Dans cette région des confins du Tibet, Pékin étend son influence pour contrer New Dehli et renforcer son contrôle sur les populations locales.

En évoquant le léopard des neiges, Nima s’anime. Avec ses bras écartés, il circonscrit un espace : son univers, le Dolpo, une contrée tibétaine aux confins du Népal peuplée de créatures fantastiques, de dakinis et d’esprits farceurs.

Derrière lui paissent les agneaux, les brebis et les chevaux et, plus loin, sous les crêtes enneigées même en été, les yacks. « Le léopard s’apprêtait à bondir, raconte Nima, mais je me suis levé et je l’ai regardé dans les yeux. Il m’a reconnu et est parti. »

Nima restera jusqu’à la fin septembre sur l’estive, le pâturage d’été, avec ses bêtes. Pas question de les quitter, le léopard s’en ferait un festin. D’autant qu’il a déjà perdu l’un de ses deux chevaux en juillet, saigné par la panthère. Tant pis pour le festival ; il ne s’y est pas rendu, mais sa fille, Karma, la dernière de ses cinq enfants, est allée, elle, jusqu’au monastère de Shey Gompa pour accomplir le pèlerinage sacré de la montagne de Cristal.

Les pommettes tannées par le soleil, Karma sourit, rayonnante : danses et chants folkloriques étaient au programme, et elle y a participé avec les autres élèves de dixième de son école.

Nima, qui a suivi les enseignements du Bouddha et s’est retiré du monde pendant trois ans, trois mois et trois jours dans une grotte, avant de renoncer au noviciat, espère y retourner un jour, dit-il, et tourner encore autour de la montagne sacrée : « Pour vivre en paix avec soi-même, avec les déités et les montagnes. »

20 km à plus de 4 500 m d’altitude

Au cœur du Dolpo, le royaume du léopard des neiges, Shey Ribo Druk Dra, littéralement la « montagne de cristal où retentit le tonnerre du dragon », attire depuis 800 ans les Tibétains, qui la vénèrent et y sacrifient aux saints et aux divinités des panthéons bouddhiste et bön (les traditions religieuses tibétaines).

Lors de leur pèlerinage, qui peut se faire n’importe quand, mais qui est particulièrement propitiatoire tous les douze ans durant l’année du dragon du calendrier tibétain, les dévots font une circumambulation (une kora) autour de la montagne : un cheminement de plus de 20 kilomètres, à plus de 4 500 mètres d’altitude, avec plus de 1 000 mètres de dénivelé.

Au début du sixième mois de l’année du dragon, après la pleine lune, au moment le plus propice selon les savants bouddhistes, un festival est organisé qui réunit les Tibétains du Dolpo, du Mugu voisin et du Mustang, trois districts accolés à la Chine.

Les pèlerins viennent à pied, à dos de mulet ou à cheval pour participer aux cérémonies religieuses, écouter les lamas, prier avec les rinpoché, réincarnations des grands maîtres bouddhistes (littéralement « précieux », comme dans Tintin au Tibet, où le rinpoché est appelé « Grand Précieux ») ou se faire soigner par les amchi, les médecins tibétains. Certains marchent plus de trois jours, moulin à prières à la main, pour se prosterner devant la montagne puis en faire le tour.

Les traditions ancestrales du « pays caché »

Avant que l’armée chinoise n’écrase dans le sang le soulèvement tibétain en 1959 contraignant Tenzin Gyatso, le 14e dalaï-lama, à la fuite et à l’exil en Inde, les Tibétains voyageaient vers les monastères et lieux sacrés du Dolpo.

Cette contrée interdite aux voyageurs occidentaux jusqu’en 1989, dont le nom signifie littéralement le « pays caché », a conservé ses traditions ancestrales : là, mieux qu’ailleurs, la culture tibétaine rayonne. Pour l’instant, car Pékin étend son influence régionale pour contrer l’Inde et renforcer son contrôle sur les populations tibétaines.

Karma (à gauche) avec une camarade d’école à Dolpo, à l’ouest du Népal, le 1er septembre 2024. © (Noémie Toia pour « Le Point »)

Le bouddhisme tibétain, à travers ses nombreux courants notamment le plus important d’entre eux représenté par le dalaï-lama, est au cœur de ces rivalités où s’entremêlent géostratégie, intérêts économiques et contrôle du territoire et des populations qui y vivent.

Les monastères voués à la méditation et à l’éducation monastique sont désormais en première ligne des luttes d’influence. La réincarnation des lamas est devenue une question non seulement de religion, mais aussi de souveraineté et, donc, de géopolitique.

Un mystérieux champignon mi-animal, mi-végétal

Les remous de cette stratégie d’influence chamboulent le Dolpo. La construction de routes depuis ou vers le Tibet et le commerce avec le voisin chinois bouleversent les équilibres anciens. Malgré la nouvelle route qui relie la capitale du district au reste du Népal et dont la construction s’est achevée en 2018, l’essentiel du Dolpo reste enclavé.

Pour y accéder à partir de Katmandou, il faut compter plusieurs jours d’un voyage périlleux, en avion, en Jeep puis à pied. En revanche, le développement du réseau routier chinois qui longe le district et y pénètre même a beaucoup écourté le trajet vers Lhassa, la capitale du Tibet.

La bise s’est levée sur l’alpage, à 4 500 mètres d’altitude ; les bourrasques glaciales dévalent le long des torrents et tournoient entre les trois tentes blanches plantées comme des tipis, où Nima et deux autres bergers ainsi que leurs familles passent l’été.

Avant de quitter le campement, Karma abandonne le riz et la tsampa (farine d’orge) qu’elle a ramenés de Dho, son village, et charge une lourde balle de petits fromages secs et d’épinards sauvages. Elle hurle un au revoir à l’oreille de sa mère qui est sourde et salue respectueusement son père.

Karma arpente cols et vallées depuis qu’elle est en âge de tenir sur ses jambes : pour courir après les agneaux, les moutons et les chèvres, cueillir le yarchagumba, un mystérieux champignon mi-animal, mi-végétal qui pousse sur certaines pentes seulement, à près de 5 000 mètres d’altitude, ou pour réunir, faute de bois, les précieuses bouses de yack qui font ronronner le fourneau.

Frontière ouverte pour une quinzaine de jours

Vieux remède recensé dans les textes obscurs de médecine tibétaine, le yarchagumba, Ophiocordyceps sinensis de son nom latin, est utilisé de manière parcimonieuse depuis des siècles par les habitants des vallées les plus hautes du Népal. Les Tibétains lui reconnaissent des vertus rénales, hépatiques, énergisantes et aphrodisiaques.

Son usage est resté longtemps confidentiel mais, depuis une vingtaine d’années, certains Chinois se sont pris de passion pour le yarchagumba, censé conférer force, pouvoir sexuel et longévité : les prix s’envolent ! Les traders chinois affluent chaque année à Bodnath, le quartier tibétain de Katmandou, et vont même directement se fournir dans les vallées car, si le yarchagumba se trouve dans tout l’Himalaya, c’est dans les vallées du Dolpo qu’il abonde.

Dans le Dolpo, au Tibet, le 4 septembre 2024. La région a conservé ses traditions ancestrales : là, mieux qu’ailleurs, la culture tibétaine rayonne. © (Noémie Toia pour « Le Point »)

Cet été, la récolte de yarchagumba a été bonne : « Plusieurs centaines de pièces de bonne qualité, explique Tharkey, le frère aîné de Karma, qui s’est rendu en Chine pour vendre sa récolte. C’est notre principale source d’argent. Le reste, les fromages et la laine, nous le troquons. »

Une fois l’an, en été, à des dates fixées selon le bon vouloir des autorités chinoises, la frontière est ouverte durant une quinzaine de jours, pour les seuls habitants du Dolpo, qui peuvent alors la traverser sans visa pour se rendre dans une localité transformée en grand marché. Les Dolpo-pa (habitants du Dolpo) viennent y vendre le yarchagumba, qui peut atteindre des prix exorbitants. Ils en reviennent avec tous les produits bon marché manufacturés en Chine.

« La Chine veut détruire notre culture »

Autant de biens qui concurrencent, sinon remplacent, ceux qui sont produits localement : l’alcool de riz à la place du raksi (orge fermentée puis distillée), des textiles industriels au lieu des lainages tissés à la maison, du riz à défaut de tsampa, de la margarine en guise de beurre de yack et des motos plus rapides que les yacks.

Nima suit la tradition nyingmapa, l’une des quatre écoles du bouddhisme tibétain, mais cela ne l’empêche pas d’admirer le dalaï-lama, issu de l’école guélougpa. Les désaccords internes au bouddhisme tibétain offrent cependant à Pékin des ouvertures stratégiques. L’école karma-kagyu compte deux chefs spirituels rivaux, prétendants au titre de 17e karmapa.

La Chine et l’Inde ont chacun pris parti pour un camp respectif, transformant un différend spirituel en conflit par procuration. Cette bisbille ne concerne pas tant le dogme que la légitimité du leader et l’obédience des croyants.

Un monastère qui changerait d’allégeance pourrait faire basculer tout un district dans le giron de Pékin. « La Chine veut détruire notre culture, constate Nima, qui serre un agneau dans ses bras pour le protéger du froid. Elle nous refourgue des biens dont nous n’avons pas besoin et blesse la montagne avec ses routes. Mais la compassion demeure dans mon cœur. »