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« Notre réponse sera ferme, unie et proportionnée » : retrouvez l’intégralité du discours d’Ursula von der Leyen à Davos

« Notre réponse sera ferme, unie et proportionnée » : retrouvez l’intégralité du discours d’Ursula von der Leyen à Davos

C’est dans un climat tendu que ce mardi, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a pris la parole au Forum économique mondial.

Dans un contexte international tendu et avant l’arrivée de Donald Trump, mercredi au Forum économique mondial, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est exprimée ce mardi matin. Voici l’intégralité de son discours.

« Seul le texte prononcé fait foi »

Monsieur le Président Brende, cher Børge, Mesdames et Messieurs, cela fait maintenant 55 ans que la première réunion s’est tenue ici, à Davos. L’idée était de créer une plateforme pour discuter des questions et des idées d’actualité. Bien sûr, le monde a complètement changé depuis 1971. Mais l’idée initiale de Davos est restée la même. J’ai donc été ravie que vous reveniez à vos origines avec le thème de cette année : « L’esprit du dialogue ». Car cet esprit est d’autant plus important dans un monde plus fracturé et plus fragmenté que jamais. 1971 avait été l’année du « choc Nixon » et de la décision de découpler le dollar américain de l’or. En un instant, les fondements du système de Bretton Woods et de tout l’ordre économique mondial mis en place après la guerre se sont effondrés. Mais ce choc a également eu deux répercussions majeures. Il a involontairement créé les conditions de ce qui allait devenir une économie véritablement mondiale. Et il a donné à l’Europe une rude leçon sur la nécessité de renforcer sa puissance économique et politique. Il s’agissait là d’un avertissement nous incitant à réduire nos dépendances, en l’occurrence vis-à-vis d’une monnaie étrangère.

Le monde est peut-être très différent aujourd’hui. Mais je pense que la leçon à tirer est toujours la même. Les chocs géopolitiques peuvent – et doivent – constituer une opportunité pour l’Europe. Selon moi, les bouleversements que nous subissons aujourd’hui sont une opportunité, voire une nécessité, pour bâtir une nouvelle forme d’indépendance européenne. Ce besoin n’est ni nouveau, ni une réaction aux événements récents. Il s’agit d’un impératif structurel existant depuis bien longtemps. Ainsi, lorsque j’ai utilisé ce terme d’indépendance européenne il y a environ un an, j’ai été surprise par les réactions sceptiques qu’il suscitait. Moins d’un an plus tard, toutefois, un véritable consensus s’est dégagé à ce sujet. La rapidité et l’ampleur presque inimaginable du changement ont contribué à cette évolution, mais l’impératif sous-jacent reste le même.

La bonne nouvelle, c’est que nous avons immédiatement réagi. Que ce soit dans le domaine de l’énergie ou des matières premières, de la défense ou du numérique, nous avançons rapidement. Mais il est vrai aussi que nous ne pourrons tirer parti de cette opportunité que si nous reconnaissons que ce changement est permanent. Bien sûr, la nostalgie fait partie de l’histoire de l’humanité. Mais ce n’est pas la nostalgie qui ramènera l’ordre ancien. Gagner du temps – en espérant que les choses reviennent bientôt à la normale – ne résoudra pas les dépendances structurelles dont nous souffrons. Ce que je veux dire, c’est que si ce changement est permanent, il importe que l’Europe change elle aussi de manière permanente. Il est temps de saisir l’occasion qui s’offre à nous et de construire une nouvelle Europe indépendante.

Mesdames et Messieurs,

Cette nouvelle Europe est déjà en train de voir le jour. Samedi dernier, j’étais à Asunción pour signer l’accord commercial entre l’UE et le Mercosur. Il s’agit là d’une avancée majeure après 25 ans de négociations. Grâce à cet accord, l’UE et l’Amérique latine ont créé la plus grande zone de libre-échange au monde. Un marché représentant plus de 20 % du PIB mondial. 31 pays comptant au total plus de 700 millions de consommateurs y participent. Conforme à l’accord de Paris, cet accord envoie un puissant message au monde entier : que nous préférons le commerce équitable aux droits de douane, le partenariat à l’isolement, la durabilité à l’exploitation. Et que nous sommes déterminés à réduire les risques pour nos économies et à diversifier nos chaînes d’approvisionnement. C’est pourquoi nous ne nous arrêterons pas à l’Amérique latine. L’année dernière, nous avons conclu de nouveaux accords avec le Mexique, l’Indonésie et la Suisse. Nous travaillons à un nouvel accord de libre-échange avec l’Australie. Nos négociations progressent également avec les Philippines, la Thaïlande, la Malaisie, les Émirats arabes unis et d’autres pays encore. Et juste après Davos, je me rendrai en Inde. Nous avons certes encore du pain sur la planche, mais nous sommes à l’aube d’un accord commercial historique, que d’aucuns qualifient de colossal. Un accord qui créerait un marché de 2 milliards de personnes, représentant près d’un quart du PIB mondial. Et, surtout, qui donnerait à l’Europe un avantage lié à son statut de précurseur avec l’une des économies les plus dynamiques et à la croissance la plus rapide au monde. L’Europe veut faire des affaires avec les centres de croissance d’aujourd’hui et les puissances économiques de ce siècle. De l’Amérique latine à l’Indo-Pacifique et bien au-delà, l’Europe choisira toujours le monde. Et le monde est prêt à choisir l’Europe.

Mesdames et Messieurs,

Cette réalité reflète également le fait que l’Europe dispose de tous les atouts nécessaires pour attirer les investissements : l’épargne, les compétences et l’innovation. Ce dont nous avons besoin, c’est de mobiliser collectivement ces atouts afin d’exploiter pleinement leur potentiel. Et de nous concentrer sur l’essentiel. La priorité numéro un est de créer un environnement réglementaire favorable et prévisible. Nous vivons à une époque où les capitaux ou les données peuvent traverser l’Europe en une fraction de seconde. Et les entreprises doivent pouvoir se déplacer tout aussi librement. Mais dans l’état actuel des choses, trop d’entreprises doivent se tourner vers l’étranger pour se développer et monter en puissance, en partie parce qu’elles ont affaire à un nouvel ensemble de règles chaque fois qu’elles s’implantent dans un nouvel État membre. Ainsi, même si, sur le papier, le marché de 450 millions d’Européens leur est ouvert, la réalité est beaucoup plus compliquée. Cela freine la croissance et le potentiel de profit des entreprises. C’est pourquoi nous avons besoin d’une nouvelle approche. Nous présenterons bientôt notre 28e régime. L’objectif ultime est de créer une nouvelle structure d’entreprise véritablement européenne. Nous l’appelons EU Inc. Nous avons besoin d’un ensemble de règles unique et simple qui s’appliquera de manière homogène dans toute l’Union. Ainsi, les entreprises pourront opérer beaucoup plus facilement dans tous les États membres. Nos entrepreneurs pourront enregistrer une société dans n’importe quel État membre en 48 heures, entièrement en ligne. Ils bénéficieront du même régime de capital dans toute l’UE. En définitive, nous avons besoin d’un système permettant aux entreprises de faire des affaires et de lever des fonds de manière fluide dans toute l’Europe, aussi facilement que sur des marchés uniformes comme les États-Unis ou la Chine. Si nous y parvenons, et si nous agissons assez rapidement, cela aidera non seulement les entreprises de l’UE à se développer, mais cela attirera également des investissements du monde entier.

Ce qui m’amène à la deuxième priorité : l’investissement et les capitaux. Nous mettons actuellement en place l’Union de l’épargne et des investissements. Nous avons besoin d’un marché des capitaux à grande échelle, profond et liquide, capable d’attirer un large éventail d’investisseurs. Cela permettra aux entreprises de trouver les financements dont elles ont besoin, y compris des fonds propres, à moindre coût ici en Europe. Nous avons présenté des propositions en matière d’intégration et de surveillance des marchés afin de garantir une meilleure intégration de notre marché financier. Ces propositions couvrent les activités de négociation, de post-négociation et de gestion d’actifs, ainsi que la promotion de l’innovation et l’amélioration de l’efficacité de notre cadre de surveillance. Elles contribueront à garantir que les capitaux soient acheminés là où ils sont nécessaires, des entreprises en phase de croissance aux PME, de l’innovation à l’industrie.

« Nous investissons massivement dans notre sécurité et notre indépendance énergétiques »

Troisième priorité : créer un marché de l’énergie à la fois interconnecté et abordable. L’énergie est un point sensible, tant pour les entreprises que pour les ménages. Il suffit de voir la disparité des prix entre les différents « pôles électriques » européens. L’Europe a besoin d’un plan d’action énergétique qui rassemble tous les éléments. C’est notre plan d’action pour une énergie abordable. Nous investissons massivement dans notre sécurité et notre indépendance énergétiques. Ce afin de mettre un terme à la volatilité et à la manipulation des prix, ainsi qu’aux chocs sur l’approvisionnement. Mais nous devons à présent accélérer cette transition. Car une énergie locale, fiable, résiliente et moins chère stimulera notre croissance économique, répondra aux attentes des Européens et garantira notre indépendance.

Mesdames et Messieurs,

Qu’il s’agisse de commerce ou d’affaires, de capitaux ou d’énergie, l’Europe doit être animée par un état d’esprit placé sous le signe de l’urgence. Nous disposons de solides atouts. Nous abritons des champions mondiaux dans des domaines allant de l’énergie éolienne aux batteries de nouvelle génération, en passant par l’aérospatiale et les machines industrielles indispensables à la fabrication de puces électroniques ou d’armes sophistiquées. Nos entreprises adoptent l’IA au même rythme que leurs homologues américaines. L’Europe est dans la course aux technologies clés de demain. Mais alors que la concurrence mondiale devient impitoyable, nous devons faire preuve d’une réelle ambition, en particulier dans les secteurs essentiels à notre indépendance. Prenons l’exemple de la défense. Nous avons fait plus dans ce domaine au cours de l’année passée que lors des décennies précédentes. Nous avons enclenché une augmentation des dépenses de défense, qui atteindront 800 milliards d’euros d’ici 2030. Les États membres renforcent leurs investissements, qui atteignent des niveaux inégalés. Cela a contribué à tripler la valeur marchande des entreprises européennes du secteur de la défense depuis janvier 2022. Nous avons désormais trois start-up européennes de premier plan dans le domaine des technologies de défense qui ont décroché le statut de « licornes ». Elles travaillent sur des logiciels et des systèmes basés sur l’IA pour le renseignement sur le champ de bataille. Ou sur des drones avancés, à double usage et de surveillance. Elles stimulent ainsi également l’innovation et les investissements dans la base industrielle et technologique de défense européenne. Tout cela aurait été impensable il y a encore quelques années. Cela montre à quel point l’économie et la sécurité nationale sont plus liées que jamais. Mais aussi ce qui peut être accompli lorsque l’Europe a la volonté de réaliser ses ambitions.

« L’Ukraine doit être en position de force »

Mesdames et Messieurs,

Ce besoin d’ambition est particulièrement important lorsqu’il est question de la sécurité de notre continent. Dans un peu plus d’un mois, nous commémorerons le quatrième anniversaire de la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. Quatre ans plus tard, la Russie ne montre toujours aucun signe d’apaisement. Aucun signe de remords. Aucun signe de recherche de la paix. Au contraire, elle intensifie ses attaques. Elle tue des civils chaque jour. La semaine dernière encore, ses bombardements sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes ont plongé des millions de personnes dans le noir, le froid et la pénurie d’eau. Cela doit cesser. Nous voulons tous la paix pour l’Ukraine. Nous reconnaissons le rôle joué par le président Trump dans la promotion du processus de paix et nous travaillerons en étroite collaboration avec les États-Unis. L’Ukraine doit être en position de force. C’est pourquoi nous avons décidé d’accorder à l’Ukraine un prêt de 90 milliards d’euros pour 2026 et 2027. Grâce à ce soutien, nous veillons à ce que l’Ukraine puisse renforcer sa défense sur le champ de bataille, renforcer ses capacités de défense, maintenir ses services de base en état de marche. Par-dessus tout, cela réaffirme l’engagement indéfectible de l’Europe en faveur de la sécurité, de la défense et de l’avenir européen de l’Ukraine. Parallèlement, nous avons décidé de geler les avoirs russes de manière permanente et nous nous réservons le droit de les utiliser. Cela devrait servir de rappel sévère à la Russie. Et de message au monde entier : l’Europe sera toujours aux côtés de l’Ukraine. Jusqu’à ce qu’une paix juste et durable soit rétablie.

Mesdames et Messieurs,

J’ai beaucoup parlé aujourd’hui d’indépendance européenne, de partenariats, de prospérité et de sécurité. J’aimerais par conséquent conclure sur le Groenland. Une question qui touche au cœur même de ces trois impératifs. L’Europe est pleinement engagée en faveur de la sécurité de la région arctique. Nous partageons d’ailleurs les objectifs des États-Unis à cet égard. Ainsi, la Finlande, l’un des tout nouveaux membres de l’OTAN, vend ses premiers brise-glace aux États-Unis. Cela montre que nous avons les capacités nécessaires ici même, dans la glace pour ainsi dire. Que nos membres nordiques de l’OTAN disposent actuellement de forces, prêtes à intervenir dans l’Arctique. Et surtout, que la sécurité de l’Arctique ne peut être assurée qu’ensemble. C’est pourquoi les droits de douane supplémentaires proposés sont une erreur, en particulier entre alliés de longue date. L’UE et les États-Unis ont conclu un accord commercial en juillet dernier. Et en politique comme en affaires, un accord est un accord. Et lorsque des amis se serrent la main, cela doit avoir un sens.

Mesdames et Messieurs,

Nous considérons le peuple américain non seulement comme notre allié, mais aussi comme notre ami. Nous plonger dans une spirale descendante dangereuse ne ferait qu’avantager les adversaires que nous sommes tous deux déterminés à tenir à l’écart de notre paysage stratégique. Notre réponse sera donc ferme, unie et proportionnée. Mais au-delà de cela, nous devons adopter une approche stratégique pour traiter cette question. C’est pourquoi nous travaillons à l’élaboration d’un ensemble de mesures visant à soutenir la sécurité dans l’Arctique. Premièrement : une solidarité totale avec le Groenland et le Royaume du Danemark. La souveraineté et l’intégrité de leur territoire ne sont pas négociables. Deuxièmement, nous travaillons à une augmentation massive des investissements européens au Groenland. Nous collaborerons étroitement avec le Groenland et le Danemark afin de déterminer comment nous pouvons soutenir davantage l’économie et les infrastructures locales. Troisièmement, nous travaillerons avec les États-Unis et tous nos partenaires à l’amélioration de la sécurité dans

l’Arctique. Cela est clairement dans notre intérêt commun, et nous intensifierons nos investissements. Je pense en particulier que nous devrions consacrer une partie de l’augmentation de nos dépenses de défense à la mise en place d’une capacité européenne de brise-glace et d’autres équipements essentiels à la sécurité dans l’Arctique. Quatrièmement, dans le même esprit, nous devons collaborer avec tous nos partenaires régionaux afin de renforcer notre sécurité commune. C’est pourquoi nous examinerons les moyens de renforcer nos partenariats en matière de sécurité avec des pays tels que le Royaume-Uni, le Canada, la Norvège, l’Islande et d’autres encore. Enfin, je pense que l’Europe doit s’adapter à la nouvelle architecture de sécurité et aux nouvelles réalités auxquelles nous sommes désormais confrontés. C’est pourquoi l’Europe prépare sa propre stratégie de sécurité, que nous prévoyons de publier dans le courant de l’année. Dans ce cadre, nous améliorons notre stratégie pour l’Arctique. Au cœur de celle-ci figurera le principe fondamental selon lequel il appartient aux peuples souverains de décider de leur propre avenir.

Mesdames et Messieurs,

Lorsque j’ai commencé à préparer mon discours de cette année, la sécurité dans la région du Grand Nord n’était pas le thème principal. Mais à bien des égards, elle s’inscrit dans le cadre plus large du sujet que j’ai abordé aujourd’hui. L’Europe doit accélérer ses efforts en faveur de l’indépendance, qu’il s’agisse de sécurité, d’économie, de défense ou de démocratie. Le fait est que le monde a changé de manière permanente. Nous devons changer avec lui.

Longue vie à l’Europe.