8 views 8 mins 0 comments

« Nous ne voulons être ni Américains, ni Danois » : le Groenland défie Washington et Copenhague

« Nous ne voulons être ni Américains, ni Danois » : le Groenland défie Washington et Copenhague

Face aux appétits prédateurs du président américain, le Groenland veut faire entendre sa propre voix, alors que se profile une rencontre cruciale avec le secrétaire d’État américain Marco Rubio.

«Le Groenland doit avoir la parole ». Le message est clair pour la ministre inuite des Affaires étrangères Vivian Motzfeldt à quelques jours de sa rencontre tant attendue avec le secrétaire d’État américain Marco Rubio pour discuter de la volonté des États-Unis d’annexer ce territoire autonome du royaume du Danemark dans l’Arctique.

Accompagné du chef de la diplomatie danoise Lars Lokke Rasmussen, Vivian Motzfeldt entend, lors de ce rendez-vous sollicité à plusieurs reprises depuis l’année dernière, affirmer la volonté du gouvernement groenlandais de faire entendre sa voix face à Washington pour sortir de la plus grave crise de l’histoire de l’île. Et ce sans immixtion du Danemark, pourtant responsable des questions de défense et de politique étrangère du Groenland, selon la Constitution.

Le Groenland veut faire entendre sa voix face à Marco Rubio

« Il est important que le Groenland puisse s’exprimer » a affirmé la cheffe de la diplomatie au journal Sermitsiaq, avec le soutien de tous les partis du Parlement local, car cette réunion « concerne notre pays et sa position géographique » dans une région stratégique, et « son avenir » face aux menaces d’annexion de Donald Trump.

Depuis l’obtention du statut d’autonomie élargie en 2009, les responsables inuits ont « œuvré pour souligner notre droit accru à l’autodétermination » sur la voie de l’indépendance totale du Danemark, a-t-elle rappelé.

« Cette prise de parole », qu’elle réclame face à Marco Rubio, « démontre combien il est important que nous contribuions à façonner la politique étrangère » de notre pays, a-t-elle souligné.

Un point de vue partagé unanimement par les présidents des cinq partis du Parlement groenlandais qui ont publié vendredi 8 janvier une déclaration commune affirmant que « l’avenir du Groenland doit être décidé par le peuple groenlandais, et en concertation avec lui, en s’appuyant sur le droit international et la loi sur l’autonomie ».

« Aucun autre pays ne peut s’immiscer dans ce processus » , y compris le Danemark, affirment-ils en réitérant « nous ne voulons pas être Américains, nous ne voulons pas être Danois, nous voulons être Groenlandais. »

« Le Groenland n’est pas à vendre »

Une position que défendra Vivian Motzfeldt aux États-Unis où elle soulignera « une nouvelle fois que notre pays n’est pas à vendre ».

Évoquant « la situation difficile et complexe » dans laquelle se trouve l’ancienne colonie danoise, elle espère que la crise « sera réglée dans le respect du droit international, des droits humains et en tenant compte de la capacité des Groenlandais à décider de leur propre avenir ».

Sans citer le Danemark, elle souligne qu’« il est important de rappeler aux Américains que le Groenland a besoin d’une coopération étroite avec les États-Unis et inversement ».

Le fait d’occulter le nom du Danemark dans les déclarations des élus inuits constitue un acte délibéré, empiétant sur le domaine réservé de la politique étrangère du royaume du Danemark d’autant que les relations entre Nuuk et Copenhague se sont tendues ces dernières années en raison de scandales, comme la stérilisation forcée de milliers de jeunes groenlandaises dans les années 1960 et 1970.

Les indépendantistes groenlandais montent au créneau

Leader du parti indépendantiste Naleraq (le deuxième du Parlement, dans l’opposition avec 24,5 % des voix), Pele Broberg va jusqu’à exhorter la ministre inuite Motzfeldt de rencontrer seule Marco Rubio.

« La volonté du peuple groenlandais relève de la compétence des Groenlandais. Cela n’a rien à voir avec le Danemark », affirme-t-il samedi sur la chaîne danoise TV2, estimant que « seuls les Inuits détiennent la clé pour apaiser les tensions actuelles avec Washington ».

Et de dénoncer l’attitude de Copenhague dans cette crise qui perdure. « Pour une raison qui m’échappe, le Danemark est en train de disloquer l’Otan par panique pour conserver le Groenland alors même que le Groenland ne souhaite pas faire partie du Danemark ».

Cette voix discordante s’ajoute aux dissensions entre certains élus danois et inuits jeudi dernier lors d’une réunion tendue dans une salle du Parlement à Copenhague. Des députés groenlandais y ont critiqué « le néocolonialisme danois ».

Appels à la prudence

Plusieurs analystes ont exhorté dimanche les Groenlandais à la prudence quant à leurs revendications d’indépendance, estimant que des dissensions entre Nuuk et Copenhague profiteraient aux États-Unis. Ils appellent à garder un front uni.

À Nuuk, la ministre des Affaires étrangères inuit se veut optimiste, espérant pour sa part « une normalisation des relations avec l’Administration américaine » lors de la rencontre avec son homologue américain, dont la date et le lieu n’ont pas encore été fixés.

« Nous avons désormais un dialogue direct avec les États-Unis, et je suis bien sûr heureuse et soulagée que nous puissions enfin nous rencontrer et discuter. J’espère vivement que cette rencontre aboutira à une normalisation de nos relations pour que la population groenlandaise retrouve la sécurité et son quotidien tranquille », a-t-elle souligné à Sermitsiaq.

Lors d’un débat télévisé à Nyborg, dimanche sur l’île de Fionie, la Première ministre danoise Mette Frederiksen a brossé en revanche un tableau pessimiste, observant que « les relations entre les États-Unis, notre allié le plus important, le Danemark et le Groenland se trouvent à un tournant décisif ».

« Nous sommes à la croisée des chemins, et c’est un moment crucial. Si les Américains, comme nous le constatons, tournent le dos à l’Otan lorsqu’ils menacent un allié, alors tout s’arrêtera », a-t-elle insisté, laissant entendre la fin de l’Alliance atlantique.