Des centaines de milliers de ressortissants américains se retrouvent pris au piège d’un espace aérien fermé et d’une administration désorganisée depuis le début du conflit au Proche et Moyen-Orient.
Joy Rosenthal avait entendu les rumeurs. « Mes amis disaient : “La guerre va éclater.” Mais je ne pensais pas que ce serait aussi terrible », confie-t-elle. Jamais elle n’avait pensé qu’elle ne pourrait pas rentrer : elle avait un billet de retour de Tel-Aviv pour New York le 9 mars, deux jours avant une répétition de Beaches, une comédie musicale. Joy est critique à Broadway. Elle est venue pour la bar-mitsva de son neveu et le mariage de sa cousine, à Kokhav Yaakov, au nord de Jérusalem. « On a dû courir dans les abris une fois avant et deux fois pendant la Houppa (dais nuptial) », raconte-t-elle. C’était le dimanche 1er mars, l’opération « Furie épique » avait commencé le samedi matin.
Le 9 au matin, son billet sur la compagnie aérienne El Al a été annulé parce qu’elle avait réservé par Virgin Atlantic. « Ils m’avaient mise sur un vol depuis Londres, poursuit-elle. Comment je vais à Londres ? » Après quatre heures d’attente au téléphone – « et toutes les fois où ça a raccroché » –, Virgin Atlantic lui a proposé un vol depuis Tel-Aviv… mi-avril.
Elle s’inquiète pour son frère, atteint du syndrome de Down, dont elle est la tutrice. « Je n’ai pas 8 000 dollars pour un vol Tel-Aviv-Paris-New York, comme j’ai vu hier, explique-t-elle. Chaque fois qu’une alarme se déclenche, il faut courir dans un abri. J’étais dans un centre commercial hier, on pensait que c’était enfin terminé, on a dû trouver un abri à l’intérieur, ce n’est pas une vie. »
Un Département d’État en « mode survie »
« Furie épique » a laissé des dizaines de milliers d’Américains au Proche-Orient, résidents (environ un million d’expatriés y vivent) ou touristes. Les forces iraniennes ont réagi à l’opération lancée par les forces américaines et israéliennes en Iran en attaquant des installations des deux pays dans la région. La semaine précédente, le Département d’État a fait rentrer des employés d’ambassades au Liban, en Israël et en Irak. Samedi 28 février au matin, il a averti de possibles « perturbations de voyages et fermetures d’espaces aériens ». L’Italie, elle, évacuait ses premiers ressortissants des Émirats arabes unis dès dimanche.
Lundi, Mora Namdar, secrétaire d’État adjointe aux affaires consulaires, a tweeté un avis exhortant les Américains à « QUITTER IMMÉDIATEMENT » 14 pays ou territoires (Bahreïn, Égypte, Iran, Irak, Israël, Gaza et la Cisjordanie, Jordanie, Koweït, Liban, Oman, Qatar, Arabie saoudite, Syrie, Émirats arabes unis, Yémen) en raison de « graves risques pour la sécurité ».
Les États-Unis n’ont un ambassadeur que dans six d’entre eux et aucune nomination n’est en cours dans les autres. Elle donnait un numéro de téléphone « pour arranger des départs par des vols commerciaux », rares en raison des annulations de vols et des aéroports opérant peu ou pas. Il n’était pas question de vols affrétés par les États-Unis.
« C’est un peu triste, la BBC a annoncé que le gouvernement britannique programmait des vols avec des avions de transport de l’armée de l’air pour rapatrier ses citoyens, a confié à la chaîne MS NOW le général de division à la retraite Randy Manner, bloqué à Dubai. C’est un peu décourageant de se sentir abandonné par son gouvernement… J’ai parlé à deux ambassades, elles sont en mode survie. Je ne peux pas leur en vouloir, le budget du département d’État a été réduit de près de moitié. »
« Ne comptez pas sur le gouvernement américain »
À l’inverse des consignes d’évacuation, l’ambassade en Arabie saoudite, touchée par des drones iraniens, exhortait les Américains à Djeddah, Riyad et Dhahran, à rester confinés. Même chose pour l’Irak. L’ambassadeur en Israël, Mike Huckabee, postait que les solutions de départ étaient « TRÈS LIMITÉES ». « Le mieux est de prendre les bus du ministère du tourisme israélien pour Taba, en Égypte, et de prendre des vols de là ou d’aller au Caire pour les vols vers les États-Unis… L’ambassade des États-Unis n’est pas en mesure à ce stade d’évacuer ou d’aider directement les Américains à partir d’Israël », précisait-il.
Joy Rosenthal a entendu dire qu’en Égypte, on séparait les hommes et les femmes et que les femmes étaient agressées. « Je voyage seule, je ne veux pas faire ça », dit-elle. Le Département d’État a, depuis, ordonné aux personnels non essentiels de quitter le Bahreïn, l’Irak, la Jordanie, le Koweït, le Qatar, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Pakistan et la Turquie.
Mardi, le secrétaire d’État Marco Rubio annonçait l’ouverture d’une ligne d’assistance téléphonique. On tombait sur ce message : « S’il vous plaît, ne comptez pas sur le gouvernement américain pour vous aider à partir ou à vous évacuer en ce moment. » Sur X, Dylan Johnson, secrétaire d’État adjoint aux Affaires publiques internationales, assurait que le Département d’État s’efforçait « activement de sécuriser des avions militaires et des vols charters ».
À un journaliste qui l’interrogeait sur l’absence de plan d’évacuation, Donald Trump a répondu : « Tout est arrivé très vite. » La riposte de l’Iran constituait « une énorme surprise ». Cela exaspère Joy : « Ce n’est pas vrai, ils savaient que ça allait arriver… On a vraiment l’impression qu’il n’en a rien à faire. » À titre de comparaison, les deux premiers avions d’évacuation de la France ont atterri à Paris mardi soir. Le centre de coordination des interventions d’urgence de la Commission européenne commençait également à organiser des vols d’évacuation.
« Zéro stratégie »
Le Département d’État a ensuite annoncé « des vols charters en provenance des Émirats arabes unis, d’Arabie saoudite et de Jordanie » et l’aide à la réservation de vols commerciaux. Pour les ressortissants coincés dans les pays sans vols, il facilitait le transport vers des pays tiers, « notamment terrestre », pour « quitter Israël ».
Le soir, Marco Rubio et Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, informaient les sénateurs. « C’est consternant, qu’ils n’aient pas prévu de plan d’évacuation, déclarait Chris Murphy, sénateur démocrate du Connecticut. Ce n’est pas comme s’ils avaient ignoré ce qui allait se passer. Ils avaient déployé un groupe aéronaval. » Andy Kim, sénateur du New Jersey, a également tweeté : « J’ai travaillé au Département d’État… Les consignes d’évacuation, au troisième jour de la guerre, quand l’espace aérien est fermé, sont le signe clair qu’il y a ZÉRO stratégie et préparation… Cette administration abandonne ses citoyens. »
Jets privés, charters fantômes
Mercredi, le message du numéro d’urgence appelait à « rester en ligne pour obtenir de l’aide ». Des vols commençaient à évacuer des Américains depuis les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et la Jordanie – insuffisants. Oman Air conseillait sur X aux voyageurs arrivant par la frontière terrestre d’arriver au poste frontière au moins 12 heures avant leur départ, en raison de l’affluence. Alex Bruesewitz, un jeune conseiller de Trump, tweetait alors une vidéo de son départ du Qatar en jet privé, avec un lobbyiste et une tiktokeuse.
Jeudi, les premiers Américains étaient évacués. Lors de son point presse, Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, a réagi aux critiques : « Le département d’État dit très clairement aux Américains […] de ne pas voyager dans la région. » Joy proteste : « Quand vous avez une fête de famille, vous voulez y aller… J’avais un vol, j’avais un siège attribué ! En plus, ça fait des lustres qu’on dit que cette guerre va exploser. »
Leavitt a assuré que le Département d’État avait « identifié le nombre de personnes qui ont demandé de l’aide » et qu’il était « en contact direct avec elles ». Combien de vols charters avaient été affrétés ? « On travaille dessus », a-t-elle répondu. Joy fulmine : « Je me suis inscrite, je n’ai pas été contactée… je veux partir, j’ai appelé plusieurs fois aujourd’hui, on me dit : “Gardez votre téléphone avec vous.” » Elle ne connaît personne qui ait bénéficié de ces vols. Il existe peu de précédents de demandes de départs à une telle échelle. En Afghanistan, en 2021, 124 000 personnes ont été évacuées de Kaboul après la prise de pouvoir des talibans. Mais la crise intervient à un moment où le Département d’État est fragilisé.
Les conséquences du Doge
Jeanne Shaheen, sénatrice du New Hampshire et numéro deux de la commission des Affaires étrangères, a envoyé, avec sept autres démocrates, une lettre à Rubio soulignant une réaction « entravée par le rappel des ambassadeurs par l’administration et son incapacité à nommer des personnes expérimentées et sa décision de supprimer des postes ».
Elle dénombre 76 départs au Bureau des Affaires du Proche-Orient, 155 au Bureau des Affaires consulaires entre août et décembre 2025, trois ambassadeurs expérimentés démis de leurs fonctions sans motif au Qatar, au Koweït, en Égypte. Un rapport du syndicat des fonctionnaires (AFSA) de décembre 2025 révélait les conséquences du Doge d’Elon Musk : un quart des effectifs en moins.
« Depuis des mois, l’AFSA souligne que les capacités du Département d’État ont été affaiblies par la perte de personnel expérimenté possédant une expertise cruciale de gestion de crise, consulaire et linguistique, notamment des spécialistes du farsi (langue majoritaire en Iran, NDLR) et de l’arabe », a-t-il rappelé dans un communiqué la semaine dernière. Le Département d’État dément. Vendredi, Randy Manner, rentré par ses propres moyens, tempêtait à nouveau : « Les Anglais, les Français, les Allemands et même les Tchèques ont organisé des charters. Où est le Département d’État américain ? C’est absolument pathétique. »
Mardi 11 mars, ce dernier annonçait que 43 000 Américains étaient rentrés, 30 000 aidés par lui. Un abonné répondait sur Twitter : « Toujours bloqué ici, avec plein de mails qui ne servent à rien… Pas de vol. J’écris ça depuis un abri. » La France, elle, a évacué plus de 2 000 personnes par des vols affrétés et 15 000 par des vols commerciaux. Joy Rosenthal désespère : « Je n’ai eu aucune nouvelle. Quand j’appelle pour savoir où j’en suis dans la file, ils me répètent : “Attendez de recevoir le mail.” Mais je n’ai reçu aucun mail. Les gens vont à l’aéroport et on les renvoie. »
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