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Pénuries, blocus et tensions : dans un Cuba au bord de la rupture

Pénuries, blocus et tensions : dans un Cuba au bord de la rupture

REPORTAGE. Dans une île où les derniers litres de pétrole s’arrachent à prix d’or, les Cubains, entre prières et système D, redoutent une invasion américaine.

Tatiana en appelle aux dieux. La quadragénaire dépose trois petites pâtisseries dans les flots des plages de l’est de La Havane. Elle lève les bras, puis les baisse en invoquant Yemaya, la déesse de la mer protectrice des marins dans la Santeria, la religion afro-cubaine. « Yemaya, délivre-nous de ce mauvais moment », prie-t-elle dans une fervente incantation religieuse. Catholiques, les Cubains sont aussi souvent adeptes de la santeria. « C’est probablement mon dernier week-end à la plage avant longtemps. Le transport public a presque disparu et les rares Maquinas (taxis collectifs américains des années 1950) qui partent de La Havane coûtent désormais trop cher pour moi. Tout cela à cause d’El Loco (surnom de Donald Trump, NDLR) », ajoute Tatiana.

Le blocus naval de la marine américaine sur les livraisons de pétrole à l’île communiste est redoutablement efficace. Depuis la mi-décembre, plus une goutte d’or noir n’est entrée dans l’île, de l’aveu même du président cubain Miguel Diaz-Canel. Après la capture du dictateur vénézuélien Nicolas Maduro et après deux mois d’arraisonnements par la marine américaine de pétroliers vénézuéliens à destination de l’île communiste, Cuba est privé de son principal fournisseur d’or noir à prix cassés depuis 30 ans. Les conséquences sur le quotidien des Cubains sont colossales. « Ma famille vit en grande partie grâce aux envois de nourriture de ma tante qui travaille dans un Walmart en Floride. Cela nourrit ma grand-mère, mon neveu et mes autres tantes depuis des années », confie Tatiana.

Les deux plateformes internet préférées des Cubains de l’étranger pour les envois aux familles, Cuballama et Supermarket23, ont mis fin à leurs opérations. La pénurie de pétrole empêche désormais toute livraison dans l’île. Le gouvernement a décrété des restrictions drastiques dans tous les secteurs d’une économie déjà moribonde. Les hôpitaux ajournent les opérations non vitales. Les universités ont suspendu le présentiel. Les fonctionnaires assurent le service minimum. Certaines compagnies aériennes étrangères quittent l’île, faute de kérosène. La fréquentation touristique s’effondre. « Un groupe d’Italiens vient d’arriver dans notre hôtel. Cela nous sauve d’une fermeture certaine au moins pendant les deux prochaines semaines », confie Camila, serveuse dans un établissement des plages de l’Est.

Six euros le litre d’essence

À La Havane, les taxis collectifs sont de moins en moins nombreux. « Il reste encore un peu d’essence dans quelques stations-service, mais à condition de payer en dollars américains et seulement par carte. Il n’est plus possible d’acheter du pétrole avec de l’argent comptant. Et il n’y a plus du tout de gazole », confie Lenine, chauffeur d’une Maquina qui effectue le trajet entre les quartiers de Centro Havana et Marianao. « Il y a une dizaine d’années, comme beaucoup de propriétaires de Maquinas, j’ai changé le moteur à essence de ma Chevrolet Bel air 1953 pour un moteur diesel. C’était plus économique, mais aujourd’hui faute de combustible, je vais devoir m’arrêter », déplore-t-il.

De 80 centimes d’euro il y a encore trois semaines, le litre d’essence est passé à six euros, voire sept euros, en début de semaine au marché noir. Les prix des courses s’envolent. Un trajet de 25 kilomètres qui coûtait autrefois 12 euros dans une vieille Moskvich atteint désormais 60 euros. Même le quartier bourgeois du Vedado n’est plus épargné par les longs apagones (pannes de courant). De trois heures par jour il y a quelques semaines, ces dernières atteignent désormais plus de 12 heures. Les vieilles centrales thermiques cubaines déjà en fin de vie ne fonctionnent qu’avec du pétrole.

Sous la pression des États-Unis, le Mexique a suspendu vers la fin janvier ses livraisons de carburant, sans le reconnaître officiellement. Moscou a bien promis d’envoyer du pétrole à son allié cubain, mais comme souvent, l’aide de la dictature russe demeure virtuelle et elle se limite à de belles paroles. « Cela n’a rien à voir avec le temps de Los Russos (l’URSS). Rien ne manquait alors à Cuba. Nous avions des conserves de viande russe et des pommes, que nous n’avons plus vues ici depuis 40 ans », confie Marisbel, retraitée de 65 ans. De cette époque, les Cubains ont conservé une reconnaissance éternelle envers la Russie.

Négociations au Mexique

Face à cette situation qui se dégrade de jour en jour, plusieurs entreprises étrangères songent à évacuer leurs travailleurs étrangers, comme la Britannique Unilever. La hausse exponentielle de la durée des pannes de courant pourrait aussi pousser les sociétés étrangères à partir, faute de pouvoir continuer la production de marchandises. Certaines ambassades envisagent d’évacuer leurs personnels, par crainte d’une intervention américaine.

« Ceux qui paniquent le plus sont les diplomates allemands et ceux qui s’inquiètent le moins sont les Français, qui se sont préparés à toutes les situations, notamment par l’installation de panneaux solaires », confie un diplomate d’une légation des Amériques. Des négociations entre les États-Unis et Cuba sont en cours mais elles avancent lentement. Le général Alejandro Castro Espin serait à Mexico pour négocier une sortie de crise avec les Américains. Le militaire, fils de Raúl Castro, avait négocié entre 2012 et 2014 les accords qui mèneront au réchauffement des relations diplomatiques avec Washington jusqu’en 2016.

Navires de guerre américains

« Je ne crois pas qu’un accord sera possible. Les Yumas (Américains) veulent en finir avec cette révolution. Mais pour eux ce sera plus difficile qu’au Vénézuela, car les forces armées sont prêtes et il reste beaucoup de Cubains prêts à défendre la Révolution », juge une quadragénaire, rencontrée sur une grande avenue de La Havanne. S’il n’existe pas de sondages dans l’île, on estime qu’une majorité de la population aspire à un changement de régime, mais pas à n’importe quel prix. « Je ne vais pas donner ma maison à des Cubano-américains qui viendront la réclamer, parce qu’ils l’ont perdu au moment de la Révolution. Je suis Fidelista (défenseure de Fidel Castro). Diaz-Canel est incapable de diriger ce pays. Il faut que cela change, mais les gens ici ont peur de descendre dans la rue, car à chaque fois qu’ils le font pour s’opposer aux apagones, ils sont condamnés à 10 ans de prison », conte cette travailleuse du secteur de la santé.

Donald Trump, lui, a durci il y a deux semaines la position des États-Unis envers Cuba. « Moi, Donald J. Trump, président des États-Unis d’Amérique, considère que la situation à Cuba constitue une menace inhabituelle et extraordinaire (…) pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis, et déclare par la présente l’état d’urgence nationale face à cette menace », indique son décret présidentiel. Un durcissement qui a stupéfié les Havanais. « Cuba, un si petit pays une menace pour les États-Unis ? C’est un mensonge et un prétexte pour nous attaquer », estime Hanoi, un boxeur qui conduit un taxi tricycle chinois.

Les Cubains ont appris il y a 10 jours que trois navires de guerre des États-Unis sont arrivés à Port-au-Prince, à moins de 80 kilomètres des côtes orientales cubaines. Le lendemain, deux avions espions P8 Poséidon ont survolé les abords de l’île. Dans la bourgade de Cojimar, là ou Ernest Hemingway allait pêcher et a trouvé l’inspiration pour son roman Le Vieil homme et la mer, Roberto, plombier, l’assure : « En milieu de semaine, j’ai vu un navire de guerre américain à proximité des côtes ».