INTERVIEW. Dans son dernier rapport Le Business du désespoir, All Eyes On Wagner dévoile les filières et le marché mortel qui se cache derrière ces recrutements.
Dans son enquête Le Business du désespoir, le collectif All Eyes On Wagner dévoile l’ampleur d’un phénomène encore tabou : des milliers de jeunes Africains recrutés pour la guerre en Ukraine via des filières structurées. Résultat : 1 417 Africains enrôlés dans l’armée russe depuis 2023, dont 316 présumés morts en Ukraine.
Derrière ces chiffres, un système structuré mêlant agences de voyage, recruteurs installés en Russie, étudiants devenus courtiers et promesses salariales inaccessibles dans les pays d’origine.
Vincent Gaudio, membre du collectif, décrypte les rouages de cette mécanique, à la frontière du volontariat, de la manipulation et de l’exploitation.
Le Point Afrique : Votre rapport évoque 1 417 Africains enrôlés et 316 morts. Comment êtes-vous passés de simples signaux faibles repérés sur les réseaux sociaux à la mise au jour d’un système structuré de recrutement ?
Vincent Gaudio : Le point de départ, ce sont des messages de recrutement que nous avons repérés dans nos activités de veille sur les réseaux liés à Wagner et, plus largement, aux structures militaires russes. Ces annonces apparaissaient de manière récurrente, à la fois sur des canaux officiels et officieux. Nous avons ensuite identifié des vidéos, des photos, des témoignages. L’enquête a duré plus de six mois. En parallèle, des communications ukrainiennes faisaient état de citoyens africains capturés ou tués au front. Nous avons progressivement déroulé le fil.
Nous avons aussi obtenu, via des collectifs présents en Ukraine et notamment le programme « Je veux vivre », une liste de recrues et de combattants décédés. En croisant ces données avec notre travail sur les filières de recrutement, nous avons cherché à comprendre si nous étions face à une stratégie pilotée, directement ou indirectement, par l’État russe.
Vous parlez de canaux “officiels” et “officieux”. Est-on face à une stratégie assumée de l’État russe ou à une nébuleuse d’intermédiaires qui prospèrent sur la guerre ? Qui pilote réellement ces filières ?
Il existe des annonces très claires : prospectus, publicités en ligne, promesses de contrats militaires ou d’emplois. Certaines personnes savent parfaitement qu’elles s’engagent dans l’armée russe.
Mais nous avons aussi documenté des recrutements plus dissimulés, via des offres d’emploi ou des visas d’études. Dans plusieurs cas, derrière ces dispositifs, on retrouve des structures liées à l’État russe.
Des migrants pensaient rejoindre l’Europe via la frontière polonaise ; ils se retrouvaient finalement envoyés sur le front ukrainien.
À côté de cela, il y a une seconde typologie : des entrepreneurs russes, biélorusses ou africains qui ont transformé ce phénomène en business. Ils proposent des « packages » clés en main : paiement, visa, billet d’avion, formalités accélérées. Le Kenya, par exemple, a annoncé la fermeture de 600 agences de voyage impliquées dans ces pratiques.
Concrètement, comment fonctionne ce business ?
La typologie est large. Certains partent en connaissance de cause. D’autres sont trompés par des promesses d’emploi bien rémunéré.
Il y a aussi des étudiants déjà présents en Russie qui deviennent recruteurs à leur tour, parfois pour toucher des commissions. Ils mettent en scène leur « réussite » sur les réseaux sociaux, ciblant une jeunesse en quête d’ascension sociale.
Les visas russes sont plus accessibles, les procédures rapides, les promesses salariales attractives.
Enfin, nous avons identifié des filières plus complexes, notamment d’anciennes routes migratoires vers la Biélorussie. Des migrants pensaient rejoindre l’Europe via la frontière polonaise ; ils se retrouvaient finalement envoyés sur le front ukrainien.
Votre liste montre que presque tout le continent est concerné. Pourquoi certains pays apparaissent-ils davantage en tête ? S’agit-il de vulnérabilités économiques spécifiques ou de réseaux déjà implantés ?
Dans notre liste, l’Égypte, le Cameroun et le Ghana figurent parmi les contingents les plus importants. Mais presque tous les pays du continent sont touchés.
L’« offre russe » entre en concurrence avec des voies migratoires vers l’Europe ou les États-Unis devenues plus difficiles. Les visas russes sont plus accessibles, les procédures rapides, les promesses salariales attractives. Cela crée un appel d’air.
Au-delà des discours géopolitiques, qu’est-ce qui pousse réellement ces jeunes à partir ? L’idéologie joue-t-elle un rôle ou le moteur est-il d’abord économique ?
La première motivation est économique. Lorsqu’on propose dix fois le salaire moyen local, avec un accès relativement simple, cela séduit.
Il y a aussi le désir de changer de vie, d’accéder à des études techniques pointues — nanotechnologies, micro-mécanique, informatique — parfois intégrées ensuite au secteur industriel de défense russe.
Mais dans la majorité des cas documentés, le moteur reste le manque de perspectives dans le pays d’origine.
316 morts identifiés, un taux supérieur à 22 %. Est-ce que ces combattants africains sont envoyés en première ligne comme « chair à canon » ?
Nous pensons que ces chiffres sont en dessous de la réalité. Notre liste couvre 35 pays africains entre 2023 et mi-2025, avec un taux de décès supérieur à 22 %.
Mais cette stratégie dépasse l’Afrique. Nous avons documenté des recrutements en Asie — Népal, Sri Lanka, Bangladesh, Inde — en Amérique du Sud, ainsi qu’en Irak et en Syrie. C’est une politique globale visant à compenser l’usure d’une guerre de saturation, très consommatrice en hommes.
La reprise en main par l’État russe semble s’accompagner d’une structuration plus assumée du recrutement.
Les combattants étrangers n’occupent aucun poste de commandement. Ils sont utilisés comme force d’assaut. Dans certaines vidéos russes, on entend des propos ouvertement méprisants à leur égard. Cela en dit long sur leur statut.
Le recrutement de femmes dans l’industrie de défense russe marque-t-il un changement d’échelle dans cette stratégie ?
Les hommes sont envoyés au combat ; les femmes sont ciblées pour des emplois dans l’industrie de défense, notamment dans la production de drones, par exemple dans la zone d’Alabuga, au Tatarstan.
Les leviers sont similaires : salaires attractifs, promesses de carrière, perspective d’un avenir stable. Cela participe à la même logique d’augmentation de la masse critique pour soutenir l’effort de guerre.
Depuis la disparition de Wagner comme structure autonome, constate-t-on une reprise en main assumée par l’État russe ?
Nous constatons une croissance exponentielle entre 2023 et 2025 : environ 300 recrues identifiées en 2023, plus de 1 400 aujourd’hui. La reprise en main par l’État russe semble s’accompagner d’une structuration plus assumée du recrutement.
En Afrique, la propagande russe pèse-t-elle vraiment, ou les motivations économiques l’emportent-elles ?
Les narratifs russes circulent largement en Afrique, parfois relayés par des figures néo-panafricanistes ou des personnalités proches de certains pouvoirs.
Mais l’adhésion idéologique n’est pas le moteur principal. Le facteur décisif reste économique. La faiblesse des gouvernances et l’absence de perspectives offrent un terrain favorable à ces promesses.
La crainte de voir la mort de ressortissants kenyans en Ukraine déclencher une nouvelle vague de colère a pesé dans la décision des autorités.
Pourquoi les États africains réagissent-ils de manière aussi inégale ? Y a-t-il, dans certains cas, une forme de silence politique ?
Les réactions varient. Le Kenya a pris des mesures fortes, sous la pression médiatique et des familles. D’autres pays restent plus discrets.
Reconnaître l’ampleur du phénomène revient à interroger la gouvernance nationale. Il est plus simple de fermer des agences de voyage que de répondre à la question de fond : quelles perspectives offre-t-on à une jeunesse nombreuse et souvent sans emploi ?
Pourquoi le Kenya a-t-il réagi plus rapidement et plus fermement que d’autres pays africains ?
La réaction du Kenya ne s’explique pas uniquement par des considérations diplomatiques. Le contexte intérieur a été déterminant. Le pays sort d’épisodes de fortes tensions sociales, marqués par des manifestations massives et parfois violentes. La question du chômage des jeunes y est particulièrement sensible.
La crainte de voir la mort de ressortissants kenyans en Ukraine déclencher une nouvelle vague de colère a pesé dans la décision des autorités.
Lorsque des familles commencent à demander publiquement des comptes, que des noms circulent sur les réseaux sociaux et que l’émotion monte, le risque politique devient immédiat. Nairobi ne pouvait pas se permettre une nouvelle flambée de contestation.
La fermeture de centaines d’agences de voyage soupçonnées d’avoir facilité ces départs apparaît ainsi comme une mesure de stabilisation interne autant que comme un signal diplomatique.
Ce n’est donc pas seulement une question de politique étrangère. C’est aussi une gestion du risque social. Dans un contexte de frustration économique, la mort de jeunes partis chercher un avenir ailleurs peut devenir un puissant catalyseur de mobilisation.
L’Ukraine a-t-elle engagé des démarches pour le retour des prisonniers, ou cela annonce-t-il un futur conflit diplomatique ?
L’Ukraine communique sur le respect des standards internationaux concernant les prisonniers. Des familles réclament des informations. Nous sommes probablement au début d’un mouvement plus large de demandes de rapatriement.
Que dit cette enquête sur les fractures et les espoirs manqués dans les sociétés africaines ?
Elle révèle l’existence d’un marché du désespoir. Une convergence entre une stratégie militaire russe en quête de masse critique et une jeunesse confrontée à l’absence d’horizon.
Tant que ces conditions structurelles persisteront, les filières trouveront preneurs.

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