ANALYSE. Ce dimanche 28 décembre, les Centrafricains votent pour un quadruple scrutin, dans un pays sous forte influence russe et confronté à de lourds défis socio-économiques.
À Bangui, les affiches du président sortant dominent l’espace public. Neuf ans après son arrivée au pouvoir, Faustin-Archange Touadéra, 68 ans, se présente devant les électeurs avec la posture de l’homme de la stabilité retrouvée. Selon l’agence Reuters, le chef de l’État affronte six candidats, dont l’ancien Premier ministre Anicet-Georges Dologuélé, arrivé deuxième lors de la présidentielle de 2020, mais il part largement favori, porté par son contrôle des institutions et par un climat sécuritaire jugé « relativement stabilisé » par le pouvoir.
Cette présidentielle, couplée à des législatives, municipales et régionales, s’inscrit dans un pays encore profondément marqué par les guerres civiles de 2012 et 2014. Si la violence armée a reculé dans plusieurs régions, l’État centrafricain reste fragile, l’économie exsangue et la pauvreté massive. Près de la moitié des 5,5 millions d’habitants vivent sous le seuil de pauvreté, rappelle Reuters, malgré une croissance estimée à 3 % cette année par le Fonds monétaire international.
Le pari sécuritaire comme colonne vertébrale
Depuis plusieurs mois, Faustin-Archange Touadéra martèle un message simple : la paix revient. À Bangui, lors de ses meetings, il évoque le redéploiement progressif de l’administration et des forces de sécurité, du centre vers les périphéries. Cette stabilisation relative repose toutefois sur un dispositif sécuritaire largement externalisé.
Aux côtés des Casques bleus de la Minusca, les forces rwandaises et les mercenaires russes ont joué un rôle décisif dans l’affaiblissement de plusieurs groupes armés. Des accords de paix ont été signés cette année avec certaines factions rebelles, tandis que d’autres ont été repoussées militairement. Pour le camp présidentiel, ces avancées justifient la continuité au sommet de l’État.
L’opposition, elle, dénonce une paix « sous perfusion étrangère » et alerte sur la fragilité des équilibres. Les incursions de combattants venus du Soudan voisin, notamment dans l’est du pays, rappellent que l’insécurité n’a pas disparu. En 2020, près de 14 % des bureaux de vote n’avaient pas pu ouvrir, un précédent qui nourrit aujourd’hui les inquiétudes à l’approche du scrutin.
L’axe Moscou–Bangui, pilier du régime
Une victoire de Touadéra conforterait surtout les intérêts stratégiques de la Russie en Afrique centrale. Comme le souligne Reuters, Moscou a noué avec Bangui de nombreux accords de coopération, mêlant assistance sécuritaire, formation militaire et accès privilégié aux ressources naturelles du pays, notamment l’or et le diamant.
Pour le Kremlin, la Centrafrique est à la fois une vitrine et un laboratoire de son influence sur le continent. Dans un contexte de recul occidental et de sanctions internationales, Moscou s’appuie sur Bangui pour démontrer sa capacité à garantir la sécurité de régimes fragiles en échange de concessions économiques. Le pouvoir centrafricain, de son côté, y trouve un allié sans condition politique explicite, là où les partenaires occidentaux conditionnent leur aide à des réformes de gouvernance.
Cette relation asymétrique suscite de vives critiques. Des ONG et des experts onusiens accusent des sociétés liées aux mercenaires russes d’exploiter massivement les ressources du pays, sans retombées significatives pour la population. Des accusations régulièrement rejetées par le président Touadéra, qui assure que toutes les entreprises opèrent dans le cadre de la loi.
Une opposition affaiblie et fragmentée
Face au président sortant, l’opposition peine à exister dans un paysage politique largement verrouillé. Principal rival de Faustin-Archange Touadéra, l’ancien Premier ministre Anicet-Georges Dologuélé dénonce un système institutionnel remodelé à l’avantage du pouvoir, notamment depuis le référendum constitutionnel de 2023 qui a supprimé la limitation des mandats.
« Je ne me bats pas contre un homme, mais contre un système, nous confiait-il. Un système qui a échoué à réconcilier les Centrafricains et à améliorer leur quotidien. » Selon lui, la solidité affichée de l’État centrafricain relève avant tout de la communication politique : « L’État n’est pas fort : sa prétendue puissance repose essentiellement sur des appuis extérieurs », affirme-t-il, estimant qu’aucune présence étrangère ne saurait se substituer à une armée nationale professionnelle et républicaine.
Dans ce contexte, l’opposant dresse le tableau d’un pays exsangue : routes impraticables, services publics asphyxiés, pauvreté endémique. Autant de réalités qui, à ses yeux, contredisent le récit officiel d’un retour à la stabilité et participent à l’effritement d’une opposition déjà fragmentée et marginalisée.
Mais les divisions, les moyens limités et les soupçons d’irrégularités à venir affaiblissent sa capacité de mobilisation. Plusieurs partis ont d’ailleurs choisi le boycott, estimant le scrutin joué d’avance. Dans ce contexte, le principal enjeu réside moins dans l’issue du vote que dans son déroulement.
Un scrutin sous tension maîtrisée
Les résultats provisoires sont attendus le 5 janvier. En l’absence de majorité absolue, un second tour est prévu en février. Selon l’analyste politique Paul Crescent Beninga, cité par Reuters, « toute irrégularité grave pourrait servir de prétexte à ceux qui encouragent la violence ». Le pouvoir assure, lui, que toutes les dispositions ont été prises pour éviter un scénario de dérapage.
Au-delà du verdict des urnes, cette élection pose une question centrale : jusqu’où la stabilité sécuritaire, obtenue au prix d’une dépendance accrue envers Moscou, peut-elle servir de fondement durable à la reconstruction de l’État centrafricain ? En cherchant un troisième mandat, Faustin-Archange Touadéra joue autant sa légitimité politique que l’ancrage géopolitique de son pays pour les années à venir.

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