DÉCLASSIFIÉ. Ancien officier de la DGSE où il a passé 20 ans, Olivier Mas (alias « Béryl 614 » sur les réseaux) publie « Ombres chinoises », nourri de son expérience.
Olivier Mas assume son passé. Certes, il ne livre aucun secret : son amour du drapeau en général et de la Boîte en particulier est intact. Mais depuis qu’il est sorti des cadres, en 2017, après deux décennies un peu partout (au Liban comme chef de poste, en Afghanistan ou ailleurs, parfois sous légende), il s’autorise à parler de ses anciennes missions, à raconter son expérience du terrain mais aussi à dévoiler l’ambiance à l’intérieur de la caserne du boulevard Mortier ou les petites querelles entre chefs… Mais chut : ce n’est pas pour régler ses comptes – d’ailleurs, il raconte avoir été plus qu’épanoui à la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) – mais pour nourrir ses romans.
Formé à Saint-Cyr, il a servi quelque temps dans « la verte » avant d’entrer à la DGSE. Et de renoncer à porter l’uniforme. « Au bout de quelques années sur le terrain, j’ai compris que je ne pourrais plus remettre l’uniforme, à faire des saluts. Quand on est isolé à l’étranger en tant qu’agent, on devient un peu indépendant. Nos chefs sont à des milliers de kilomètres, l’ambassadeur ne nous manage pas vraiment. On est son propre patron, raconte Olivier Mas. Je me souviens d’un dîner à l’ambassade dans une capitale du Moyen-Orient, où j’étais assis à côté d’un général quatre ou cinq étoiles de passage. Je lui pose la question : “ Mon Général, quel est le pourcentage de plaisir dans votre métier ? ” Réponse : “ 95 % d’emmerdes et 5 % de plaisir. ” En savourant mon dessert, j’ai fait mes calculs dans ma tête. Mon ratio, c’était l’inverse. Je me suis dit que je ne pourrais jamais réintégrer une carrière militaire classique. »
Son dernier ouvrage, Ombres chinoises, publié chez Flammarion ces jours-ci met en scène un agent, Solange, une jeune femme, spécialiste du Moyen-Orient que ses chefs choisissent d’envoyer à Abidjan en Côte d’Ivoire. Avec pour mission le recrutement d’un agent chinois… Toute ressemblance… Rencontre.
Le Point : La géopolitique est omniprésente dans l’actualité. Or, dans vos anciennes fonctions, vous étiez aux premières loges de certains événements. Notamment au Liban. L’actualité est-elle un réservoir extraordinaire à histoires pour vous ?
Olivier Mas : La séquence actuelle est effectivement improbable. Mais je me libère petit à petit des réalités que j’ai pu connaître. Car ce qui est amusant dans la fiction, c’est justement d’être parfaitement documenté mais de pouvoir jouer avec la réalité. Mon premier roman, Le Walk-in (Flammarion) se passe à Beyrouth, à la période où j’étais en poste. J’ai imaginé non pas un chef de poste mais un officier traitant. Dans la « vraie » vie, je couvrais la situation en Syrie, le combat contre l’État islamique, le suivi du régime de Bachar al-Assad… Je me suis très clairement inspiré de cette période-là. Dans Ombres chinoises, c’est très différent ! Je me suis senti plus libre d’inventer mes histoires. Je ne veux pas que ce soit « vrai », sinon je ferais des essais ou des documents d’actualité. En revanche, ce que j’ai connu me permet d’être totalement crédible. Mes personnages, face aux événements que je leur impose, réagissent exactement comme moi en tant qu’espion, et comme la DGSE réagirait. Cela donne à mes livres un caractère extrêmement réaliste.
Pour vous la loyauté à la DGSE est très importante. Y a-t-il une date de péremption à partir de laquelle vous vous dites : “ ça, je peux maintenant l’utiliser dans mes romans ” ?
La règle du jeu que je m’impose c’est de toujours transmettre le manuscrit au service avant publication, non pas pour une quelconque soumission aux foudres de la censure ou par peur de déplaire. Mais pour éviter, même si je fais très attention, qu’un détail puisse malencontreusement mettre en danger une source, un secret ou un agent. Pour mon premier roman, je crois que le service n’était pas très heureux que je situe l’action au Liban. C’est l’un des postes phares du Moyen-Orient, une zone d’espionnage où on a toujours été forts. Dans mes premiers livres, mais ce n’était pas des romans, j’ai eu plusieurs remarques. Je les ai respectées et j’ai revu une quinzaine de pages. Mon but, c’est de raconter le métier. Pas de dévoiler tel ou tel secret.
La DGSE a quand même fait beaucoup de progrès en matière de transparence…
Oui. Et c’est assez sain je trouve. Maintenant, il ne faut pas tout dire, ne pas sortir des documents déclassifiés. Certains le font, c’est leur responsabilité. Mais sans doute ont-ils des comptes à régler. Ils risquent lourd et c’est normal. On peut être transparent sans ouvrir tous les tiroirs.
Dans Ombres chinoises, vous dévoilez les querelles internes…
Ah oui… Et c’est bien normal. Le service est constitué de gens qui aiment leur pays. Ce sont des gens intelligents. Mais il y a des ambitieux, des calculateurs, des gens fragiles… C’est normal. Et là-dessus, pas question d’être censuré. Ou alors, autant ne rien écrire. Mais évidemment chaque personnage est constitué de plusieurs traits de caractère de personnalités que j’ai croisées ici ou là. J’aime beaucoup m’amuser avec la structure du roman. J’ai une quarantaine de Post-it que je déplace et qui me permettent de renforcer un moment ou de déployer une histoire. J’adore aussi créer des situations de manipulation, c’est ce qui se passe entre Jean et Solange dans Ombres chinoises. Les manipulations et les coups de billard à vingt-trois bandes, c’est une tournure d’esprit assez répandue dans les services. À l’époque, j’avais quelques très proches avec qui j’avais créé une sorte de « club » où nous avions juré de nous faire totalement confiance. C’était nécessaire car non seulement vous ne pouvez rien dire de ce qui vous arrive à l’extérieur de la Boîte, à votre famille, à vos amis. Mais vous êtes, comme dans toute organisation, le jeu des ambitions et des jeux de pouvoir. Il faut garder la tête froide pour travailler efficacement. Mais évidemment, dans un roman, en jouant sur les tensions internes vous créez de la dramaturgie. Il faut donc en rajouter un peu.
Dans Ombres chinoises, vous évoquez un document qui semble tout à fait véridique…
Il ne l’est pas. Sauf qu’il est tout à fait semblable à ce que la Boîte produit. C’est primordial pour la dramaturgie d’être le plus proche de la réalité. L’idée c’est aussi de rester dans le réel. Si je me mets à écrire que le président de la République passe un coup de fil directement à l’agent sur le terrain, ça aura peut-être son effet dans le roman. Mais c’est tout à fait impossible. Donc je ne vais pas le faire. Un livre, c’est tout de même un lien de confiance entre le lecteur et l’auteur. Je ne me vois pas raconter n’importe quoi.
Ombres chinoises se déroule principalement sur le continent africain… Or, ce n’était pas votre région de prédilection lorsque vous étiez à la DGSE…
Oui, je n’y ai accompli que quelques missions ponctuelles. Mais justement, mon personnage, Solange, se retrouve dans cette situation étrange. Elle est là sans rien avoir demandé. Elle connaît bien le Moyen-Orient, ce qui était mon cas. Elle sent donc une sorte de décalage. Elle y est un peu mal à l’aise, en dehors de sa zone de confort. J’ai vécu exactement la même chose. Et ce sont ces sentiments que j’essaye de rendre au lecteur. Par ailleurs, quelques anciens collègues m’ont fait l’amitié de raconter certaines petites choses… Pour le reste, à une époque, j’ai eu à m’occuper de la Chine. Travailler en Chine était très complexe pour réaliser les missions qu’on m’avait confiées et notamment le recrutement de sources humaines. Le recrutement de Chinois expatriés en Afrique était en revanche plus facile car, contrairement à eux, nous étions alors mieux armés, nous avions des relais… Je ne peux pas en dire beaucoup plus concrètement pour ne pas rompre le secret sur des affaires vieilles d’une quinzaine d’années. Mais c’est effectivement le point de départ du roman.
À quel moment vous êtes-vous dit : “Je vais écrire des romans ” ?
Je n’ai jamais vraiment été fana des romans de Gérard de Villiers. Ils étaient souvent bien informés et pas mal de chefs de poste de la DGSE aux quatre coins du monde lui ont ouvert la porte. Mais ce n’était pas mon projet de faire comme lui. J’avais peur de ne pas savoir écrire et je dévorais ce qui était écrit par des étrangers, des Russes, des Américains, des Britanniques. Après deux documents et mes blogs, un éditeur m’a sollicité. J’ai essayé d’écrire de la fiction et j’y ai pris un plaisir fou.
Comment expliquez-vous l’engouement actuel pour le roman d’espionnage ?
Les Français ont compris, depuis quinze ans, depuis les attentats, qu’il était légitime d’avoir des services de renseignement. Le monde est devenu fou et nous avons tous besoin d’avoir la certitude que les responsables politiques sont bien informés grâce aux services de renseignement français. Et pour pénétrer l’univers des services, il n’y a pas beaucoup d’autres canaux que la littérature ou les séries…
Votre roman se déroule en Afrique, comment expliquez-vous que la présence de la France y soit en déclin…
C’est l’échec de toute une politique française. Mais aussi un retour de bâton. Nous payons le prix de notre passé colonial, nous avons commis des erreurs et la France est un bouc émissaire commode. Les Chinois puis les Russes ont promis monts et merveilles sur le continent. Mais je pense que dans quelques années, les élites se rendront compte que les Russes et les Chinois ne sont pas fiables et qu’elles ont davantage intérêt à travailler en bonne entente avec les Européens.
Vous qui êtes un homme du renseignement humain, redoutez-vous que l’IA et les technologies affaiblissent l’analyse ?
Les services sont traversés depuis quelques décennies par des révolutions majeures. Au milieu de ma carrière, j’ai vu ce que les interceptions satellitaires permettaient de faire. Puis Internet ou les supercalculateurs ont bouleversé nos méthodes. Le défi, c’est de ne jamais rater une de ces révolutions. Et de s’adapter toujours pour ne pas être dépassés par nos concurrents, pour ne pas dire nos ennemis. À notre époque, ce serait dévastateur. Mais pour moi, derrière la machine, il faut toujours de l’analyse originale, de l’intuition et des sources humaines… Et ça, la machine ne saura jamais faire. Regardez ce qui se passe en Iran, le Mossad et la CIA ont des sources au plus près du pouvoir.
Ombres chinoises, d’Olivier Mas, éditions Flammarion ; 416 pages ; 21,50 euros.

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