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Terré dans le Donbass : Yuri a disparu dans le brouillard

Terré dans le Donbass : Yuri a disparu dans le brouillard

131 JOURS DANS LE NO MAN’S LAND (5/5). Resté bloqué plus de quatre mois à portée de feu des Russes, Dmytro, un fantassin ukrainien, reçoit enfin l’ordre de se replier.

Quatre mois après que Dmytro et ses sept camarades sont arrivés en première ligne, le 28 juin 2025, seules deux positions sur six sont encore entre leurs mains. Ils sont presque encerclés : en cet endroit du front, entre Tchassiv Yar et Kostiantynivka, la poussée des Russes a enfoncé les lignes.

L’ennemi a grappillé du terrain, sans combats spectaculaires, détruisant une position après l’autre et laissant pour morts ou blessés leurs occupants. Dans cette guerre où les drones et leurs pilotes jouent les premiers rôles, l’infanterie sert davantage à occuper des positions qu’à combattre.

Les dronistes affrontent l’ennemi, le tuent ou perdent leur drone, ils peuvent engranger des victoires ou des revers mais ils continuent leur mission. Les fantassins jouent perdants, ils doivent tenir leur poste le plus longtemps possible, durer, endurer, jusqu’au moment où ils ne tiennent plus et, bien souvent, cela se solde par des pertes humaines.

Après quatre rotations sur la première ligne, Dmytro fait figure de miraculé, n’ayant été blessé qu’une fois. Tous ses camarades n’ont pas eu la même chance que lui.

Mercredi 5 novembre, l’ordre du commandant tombe enfin sur le talkie-walkie : « Si vous voulez partir, faites-le dans les quinze minutes. Il n’y a pas de drones, il y a du brouillard. Vous partez à pied, cap à 6 heures. » C’est-à-dire vers le sud et Kostiantynivka, une base arrière, sous les bombes elle aussi.

Ni une ni deux, Dmytro, Yuri et le premier occupant de leur abri font leur paquetage. Dmytro est devant. Yuri ferme la marche. Les trois hommes laissent entre eux une vingtaine de mètres.

« On ne voyait presque rien, à une trentaine de mètres au mieux. C’était très bruyant, il y avait une mitrailleuse ennemie qui tirait de je ne sais où sur je ne sais quoi. Il fallait parfois ramper pour ne pas être fauché ni touché par les éclats », se souvient Dmytro.

Un drone repérera son corps plus tard, à l’endroit où la petite colonne était passée. Yuri est officiellement porté disparu alors que ses camarades savent qu’il est mort et connaissent l’endroit exact où est son corps.

Mais à cause de l’avancée russe, la zone n’est plus accessible et la dépouille hors de portée. « C’est la politique du gouvernement, qui veut peut-être éviter les questions de la famille, comme “Où est mon fils ? Où est le corps ?” », détaille Dmytro.

Il y a aussi une autre raison plus louable : dans la mêlée, certains soldats désertent ou sont capturés. C’est ainsi que des militaires donnés pour morts ont ensuite reparu.

Yuri, lui, ne reviendra pas. « Il était divorcé et avait un fils dont il était très proche. Je suis désolé pour lui. J’ai essayé de le protéger et de m’occuper de lui. Je suis désolé. » Dmytro a des larmes dans les yeux, perdu dans son treillis et si jeune : il ne fait pas ses 37 ans.

« Yuri était plutôt fermé. Il était graveur de pierres tombales de métier et il buvait beaucoup. On avait une expression tous les deux : il allait chercher à manger juste pour accompagner l’alcool. »

Dmytro parvient enfin à gagner la ville de Kostiantynivka. Cent trente et un jours après l’avoir quittée. Celle-ci est méconnaissable. Fin juin, il s’y trouvait encore des magasins d’alimentation ; le 5 novembre, il n’y a quasiment plus que des ruines survolées par des oiseaux mécaniques qui larguent leurs bombes sur tout ce qui bouge.

« Le commandant nous a récupérés et on a été amenés dans un bunker où nous sommes restés trois jours. Parfois, ils prennent leurs armes aux soldats qui sont restés longtemps sur une position car ils ont peur d’un coup de folie, explique-t-il. Après des mois dans une tranchée, beaucoup perdent la raison. La hiérarchie ne veut pas non plus qu’on parle aux autres militaires pour ne pas leur faire peur. »

Dmytro n’a pu parler à sa femme, Eugénie, et à sa fille, Sarah, qu’après avoir quitté Kostiantynivka. D’abord il a réappris à marcher puis on l’a instruit sur ce qu’il peut et ne peut pas dire. Avertie par le commandant, la famille de Dnipro sait qu’il est en vie.

Lorsqu’il parle enfin à sa famille, Dmytro est submergé par l’émotion même si la kitchenette austère de son logement de Kramatorsk ne se prête guère aux épanchements. « Ma fille me manquait beaucoup. Quand j’ai entendu “papa, papa”, j’ai eu des larmes de bonheur. Elle ne parle que très peu, elle a pourtant trois ans et demi et devient un peu désobéissante. »

Aujourd’hui, Dmytro recolle un à un, avec peine, les morceaux de sa réclusion de 131 jours dans un trou. « Les seuls moments où on avait du réconfort, c’est lorsqu’on s’insultait pour rire sur le talkie-walkie. Et aussi avec les rats, qui s’étaient habitués à nous et nous couraient sur le corps. Je pouvais même les caresser. »

Lors de son dernier congé, Dmytro est allé se recueillir sur la tombe de ses parents. « Je n’écoutais pas assez ma mère, je lui en ai fait voir, et je le regrette aujourd’hui. » Puis il a fallu repartir en mission. « Je suis parti pendant que Sarah dormait. Ma femme pleurait. Je suis passé chez les dronistes, il y a plus de chances d’en sortir vivant que dans l’infanterie. »

« Je veux que la guerre cesse car c’est le malheur pour les parents et pour les enfants. Il y aura, selon la Bible, des tremblements de terre, des guerres, la famine, des inondations. Dieu dit : priez pour que ça n’arrive pas sur vous en hiver. Je ne me souviens pas précisément, mais il y a quelque chose sur les mères qui nourrissent leurs bébés au sein, dans le froid. C’est encore plus dur en hiver. », se désole Dmytro.

« Je ne pense pas que la Russie accepte nos conditions. Qui nous dit qu’en leur donnant le Donbass, ils ne continueront pas ? Je voudrais congeler le front. C’est très dur pour eux aussi : ils avancent et avancent encore en marchant sur leurs propres cadavres. »