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Tsinghua, le Harvard chinois

Tsinghua, le Harvard chinois

À Pékin, sur le campus de l’une des plus prestigieuses universités chinoises, l’élite se forme pour prendre sa revanche sur l’Occident.

Un plan en damier, des rangées de ginkgos couleur d’or à l’automne, un flot continu de deux‑roues électriques et silencieux… Le campus de Tsinghua, niché dans le nord‑ouest de la capitale chinoise, au‑delà du quatrième périphérique, a des airs de Pékin miniature. À un détail près : ici, la plupart des bicyclettes sont violettes. Cadeau de Wang Xing, un ancien élève devenu l’une des plus grandes fortunes du pays grâce à sa société de livraison Meituan.

Et le milliardaire est loin d’être le seul « alumni » de prestige de l’établissement : Xi Jinping et son prédécesseur à la tête du pays, Hu Jintao, sont eux aussi passés par ces allées centenaires. Fondée en 1911 dans un ancien jardin impérial, l’université n’est plus ouverte sur la ville comme autrefois. Il faut désormais montrer patte blanche et solliciter une autorisation plusieurs jours à l’avance quand on n’est pas étudiant.

Synergie privé-public

Passé le bureau du doyen – un pavillon de la dynastie Ming classé à l’Unesco – puis des terrains de sport immaculés, on débouche sur la porte historique, ou plutôt sa reconstruction, l’originale ayant été détruite pendant la Révolution culturelle. C’est là que viennent se faire photographier jeunes diplômés et nouveaux venus. Les parents, eux, préfèrent immortaliser leur progéniture devant la statue d’un jeune tigre, casquette sur la tête et dossier d’inscription à la main, devant le bureau des admissions. Un professeur passe à vélo et salue de la main ceux qui l’ont reconnu. Il s’agit de Shouqing Wang, l’un des grands promoteurs de la synergie entre secteurs privé et public, rouage essentiel de l’économie chinoise.

Tsinghua est depuis longtemps une fierté nationale. Au fil des ans, elle a réussi à grimper dans les ­classements internationaux. Son Académie des sciences déborde de jeunes ambitieux qui rêvent de « refaire le coup » de DeepSeek. Depuis que cette start‑up d’intelligence artificielle a lancé un moteur conversationnel jugé révolutionnaire, la Chine se voit jouer à armes égales, voire dépasser les États‑Unis.

Les portes des bâtiments consacrés à la physique, la chimie et aux mathématiques – situés le long d’une même allée – ne s’ouvrent pas facilement. Il se murmure qu’à l’intérieur des chercheurs planchent sur une puce d’IA capable de rivaliser avec celles de l’américain Nvidia. Juste en face, un flot d’étudiants sort d’un département où l’on enseigne une science moins « dure », mais tout aussi sensible. Sur la plaque, on lit : « Institut de recherche sur la pensée de Xi Jinping à propos du socialisme à la chinoise de la nouvelle ère ».

Tsinghua, c’est plus de 60 000 étudiants,
des dizaines de ­départements de recherche et plus de 20 restaurants universitaires.
© (Gilles Sabrié/GILLES SABRIÉ POUR « LE POINT »)

Figure emblématique des nouvelles ambitions chinoises, Andrew Yao, prix Turing en 2000, a quitté Stanford et le MIT pour revenir enseigner à Tsinghua. En 2024, il a pris la tête du nouveau Collège de l’intelligence artificielle de l’université, adoubé par Xi Jinping en personne. Dans son sillage, les autorités traquent les talents ayant choisi l’exil. L’ingénieur ou le mathématicien formé sur place, loyal au Parti et au pays, devient une pièce maîtresse de la compétition technologique entre les géants chinois et américain.

Avec Beida, l’autre grande université de la capitale, Tsinghua est appelée à devenir le fer de lance de cette armée de chercheurs préparant la revanche de la Chine sur l’Occident. Comme un symbole, le canal qui traverse le campus descend de Kunming Hu, le lac qui enceint les ruines du palais d’Été. Sa mise à sac, en 1860, par les troupes franco‑britanniques, est enseignée dans toutes les écoles. À Tsinghua, le souvenir des humiliations passées infuse paisiblement autour des pavillons où se forgent les futures élites du pays.

Ces dernières années, l’université s’est agrandie jusqu’à déborder du campus. M. Dong Yu, vice‑doyen exécutif de l’Institut chinois de planification du développement de Tsinghua, a déplacé son bureau dans une tour de verre juste à l’extérieur, à deux pas du magasin de souvenirs. « On était trop à l’étroit », glisse‑t‑il. Cheveux poivre et sel, pull en laine, lunettes Huawei, il a l’air affable d’un ­professeur occidental, mais récite la liturgie du Parti : plan en sept points, sous‑chapitres à rallonge, louanges du dernier plan quinquennal (auquel il a personnellement contribué)…

Après des années d’investissements massifs dans les infrastructures, explique‑t‑il, l’heure serait venue de privilégier la « population » : éducation, retraites, santé. Quand il s’éloigne du discours officiel, ses priorités apparaissent plus nettement : physique quantique, robotisation, 6G et, par‑dessus tout, indépendance et autosuffisance technologiques. Ne plus dépendre de l’Occident : telle est l’obsession du pouvoir chinois. Les universités d’élite doivent permettre à la Chine de se passer des Occidentaux et de fédérer autour d’elle ses alliés et ses obligés.

À Tsinghua, le souvenir des humiliations passées infuse paisiblement autour des pavillons où se forgent les futures élites du pays.

Dans une allée de la fac, Semion, 20 ans, Russe d’Ekaterinbourg, discute en mandarin avec Lin, 17 ans, originaire de Mandalay, en Birmanie. Tous deux sont en première année et appartiennent à la petite minorité d’étudiants étrangers – « environ 3 % », estime Semion. La vie à Tsinghua et à Pékin ? « Confortable, efficace, pas de prise de tête », répond‑il. « Et puis c’est très sûr, plus que la Russie, où certaines villes sont parfois bombardées. » Il assure ne pas avoir envisagé d’autre destination que Tsinghua, malgré un excellent dossier : « En Occident, il y a les sanctions, tandis que la Chine et la Russie sont liées et se rapprochent de plus en plus. » Sur la guerre en Ukraine et la politique, il se ferme aussitôt : « On s’en fiche, lâche‑t‑il. Après mon diplôme, je veux rentrer vivre en Russie et j’espère pouvoir vivre confortablement avec ma famille. »

Lin, ­Birman, et Semion, Russe, appartiennent aux 3 % d’étrangers sur le campus. © (Gilles Sabrié/GILLES SABRIÉ POUR « LE POINT »)

Les deux amis passent commande d’un café sur leur téléphone après avoir déjeuné dans l’un des nombreux restaurants du campus – plus de vingt. Le plus célèbre, surnommé la « cantine des 10 000 », est pris d’assaut à l’heure des repas. Mais on est récompensé si l’on sait se montrer patient : les nouilles aux œufs de crabe, longuement touillées par une cuisinière à charlotte violette, coûtent 30 yuans (moins de 4 euros) et sont succulentes. La ­bataille de l’intelligence artificielle s’annonce serrée ; celle des restos U est déjà gagnée.