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« Un changement de braquet » : en Italie, la nouvelle offensive sécuritaire de Giorgia Meloni

« Un changement de braquet » : en Italie, la nouvelle offensive sécuritaire de Giorgia Meloni

Le gouvernement italien souhaite accélérer son virage sécuritaire en proposant un arsenal de mesures controversées qui inquiètent juristes et opposants.

En Italie, depuis plusieurs semaines déjà, le bruit courait de l’arrivée imminente d’un nouveau serrage de vis sécuritaire, à l’initiative du gouvernement Meloni. Le calendrier s’est brusquement accéléré depuis le week-end dernier, après qu’une imposante (et pacifique) manifestation dans les rues de Turin a viré en de violents affrontements urbains, immortalisés par la vidéo d’un policier roué de coups par des individus masqués. Au chevet d’agents blessés, Giorgia Meloni a promis que sa majorité ferait « tout ce qu’il faut pour rétablir l’ordre dans cette nation ».

C’est dans ce contexte que doit arriver ce jeudi à la table du Conseil des ministres le prochain « paquet sécuritaire » de la droite italienne. Meloni et ses alliés n’en sont d’ailleurs pas à leur coup d’essai et ont déjà dégainé depuis 2022 un imposant arsenal répressif, multipliant les nouveaux délits et les durcissements de peine – souvent au gré des faits divers et de l’actualité, pour tenter de venir à bout d’une insécurité qui aurait gagné toute la Péninsule.

« Bouclier pénal » et « tolérance zéro »

Futur champ de bataille électorale pour les législatives de 2027, le thème de la sécurité sera « le focus de 2026 », annonçait au mois de janvier la présidente du Conseil, promettant au passage « un changement de braquet » après des résultats jugés insuffisants. Giorgia Meloni veut donc des actes. Et vite. Pour ce faire, la cheffe de file des Frères d’Italie s’en remet à un décret-loi au cœur de son nouveau « paquet sécuritaire » qui pourrait être entériné dès la fin de semaine.

Parmi ses mesures phares, annonce-t-on dans la presse transalpine, l’introduction d’un « bouclier pénal » en faveur des membres des forces de l’ordre en service impliqués dans des incidents ayant fait des blessés, voire des morts. En cas de « causes justifiantes » comme la « légitime défense » ou « l’accomplissement du devoir » ou « la nécessité », les agents ne feraient désormais plus automatiquement l’objet d’une enquête. Le procureur aura maintenant un délai de sept jours pour mener des investigations préliminaires, avant une éventuelle inscription, si nécessaire.

Un sujet d’une brûlante actualité en Italie après l’ouverture d’une enquête contre un membre des forces de l’ordre ayant abattu, à Milan, un jeune dealeur de 28 ans en possession d’une arme (factice, découvrira-t-on par la suite). « Un policier se défend, le malfaiteur meurt et l’agent est accusé d’homicide involontaire. C’est inadmissible ! », dénonce l’ex-ministre de l’Intérieur Matteo Salvini (aujourd’hui vice-Premier ministre en charge des Infrastructures et des mobilités durables), qui promet de mettre fin aux enquêtes automatiques avec le futur décret-loi.

Autre nouveauté, initiée après la mort d’un lycéen poignardé par l’un de ses camarades à La Spezia : « tolérance zéro » contre les couteaux avec l’interdiction de leur vente (en magasin comme en ligne) aux mineurs. Les contrevenants risquent une amende allant de 500 à 3 000 euros et jusqu’à 12 000 en cas de récidive. Pour endiguer la délinquance juvénile, le gouvernement plancherait aussi sur des suspensions du permis de conduire, du passeport ou du titre de séjour (pour les mineurs étrangers) ainsi qu’à des amendes pour les parents de jeunes auteurs de violence.

Le gouvernement veut créer un climat dans lequel participer, protester et s’organiser devient un crime.

Lara Ghiglione, secrétaire confédérale de la CGIL

L’autre mesure clé du pacchetto sicurezza est une proposition de loi qui devra emprunter le long chemin parlementaire. Parmi les mesures envisagées, l’une d’elles fait l’objet d’un âpre bras de fer politique, notamment après les épisodes de violence à Turin. En effet, l’exécutif souhaiterait permettre aux forces de l’ordre de retenir des personnes suspectées de constituer une menace à l’ordre public et au bon déroulement des manifestations. Des individus, trouvés en possession d’armes prohibées, de matériel représentant une menace ou d’un simple casque et autres équipements pour dissimuler l’identité, pourraient alors être retenus (sans l’aval d’un juge) jusqu’à 12 heures dans les locaux de la préfecture de police – 48, demande même Matteo Salvini !

Une proposition qui a récolté de nombreuses critiques et soulevé certains doutes jusque dans les bureaux de la présidence de la République. « Le risque d’inconstitutionnalité est réel. Mais il ne me semble pas que ce soit considéré comme un problème par le gouvernement. Cette fois encore, face à de graves faits divers, on réagit avec ses tripes », s’inquiète dans les colonnes du Fatto Quotidiano le professeur de droit constitutionnel Gaetano Azzariti.

Toujours sur le plan du maintien de l’ordre, la majorité réfléchirait également à renforcer le daspo, cette mesure d’ordinaire appliquée aux supporters de foot éloignés de force des stades. À l’avenir, il pourrait s’étendre à des zones urbaines précises, interdites à des individus poursuivis ou condamnés pour des délits commis lors de manifestations. « Il ne s’agit pas de sécurité ou d’ordre public mais d’intimidation préventive : le gouvernement veut créer un climat dans lequel participer, protester et s’organiser devient un crime », dénonçait en janvier Lara Ghiglione, secrétaire confédérale de la CGIL (Confédération générale italienne du travail), principal syndicat du pays.

Une réforme de la justice soumise à référendum

Un tour de vis sécuritaire que Giorgia Meloni assume et qu’elle souhaiterait retrouver jusqu’aux salles des tribunaux. « Le gouvernement a fait sa part en renforçant les instruments pour lutter contre l’impunité. Il est désormais essentiel que le pouvoir judiciaire assume pleinement ses responsabilités afin d’éviter que ne se reproduise le laxisme qui, par le passé, a renversé des mesures sacro-saintes contre ceux qui dévastent nos villes et attaquent ceux qui les défendent », appelait de ses vœux l’égérie des Frères d’Italie.

Une énième pique de la Romaine envoyée à la magistrature italienne, cible régulière des poids lourds de la majorité qui accusent « les toges rouges » de faire entrave à l’action de la droite gouvernementale. Rien de bien nouveau, dira-t-on, dans un pays qui déjà a connu la « guerre de 30 ans » entre l’ex-chef de gouvernement Silvio Berlusconi (1994-1995, 2001-2006, 2008-2011) et la justice nationale.

Mais, promesse de campagne oblige, Meloni et ses alliés se sont pourtant engagés cette fois-ci à « dépolitiser » en profondeur l’institution via une réforme durement arrachée (prévoyant notamment la séparation des carrières entre les juges du siège et du parquet et le tirage au sort des membres du conseil supérieur de la magistrature), soumise à référendum les 22 et 23 mars prochains. L’assurance d’une « justice plus juste et plus efficace », promet la Première ministre. De ce côté-ci des Alpes, il reste encore bien du monde à convaincre.