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« Une coupure ne fait pas taire l’information, elle la radicalise » : Au Gabon, la suspension des réseaux sociaux, un signal d’alarme pour la démocratie

« Une coupure ne fait pas taire l’information, elle la radicalise » : Au Gabon, la suspension des réseaux sociaux, un signal d’alarme pour la démocratie

Mardi 17 février, la Haute autorité de la communication (HAC) a ordonné la suspension immédiate et « jusqu’à nouvel ordre » de l’ensemble des réseaux sociaux sur le territoire. Une atteinte aux libertés inédites pour plusieurs observateurs.

La décision est tombée comme un couperet. D’ici la fin de semaine, les 2,5 millions de Gabonais pourraient être privés de Facebook, Intagram, Tiktok… La décision prise par la Haute autorité de la communication (HAC) a été annoncée au journal télévisé de Gabon 1ère, mardi 17 janvier. Le représentant de l’instance Jean Claude Franck Mendome invoque la nécessité de préserver la « cohésion sociale » et la « stabilité des institutions ». Le dispositif étant lourd, la mise en place de la mesure devrait prendre plusieurs jours.

Officiellement, il s’agit de lutter contre la diffusion de contenus « diffamatoires », « haineux » ou susceptibles de troubler l’ordre public. Mais derrière l’argument sécuritaire, nombre d’observateurs voient surtout un moyen de faire taire les voix dissidentes.

Un précédent lourd de sens

D’autant plus que la décision est prise dans un contexte de tension. Depuis la fin de 2025, plusieurs secteurs clés de la fonction publique sont engagés dans des grèves durables, avec une forte mobilisation notamment des enseignants. Ils réclament une régularisation de leurs carrières, de meilleurs salaires et conditions de travail, et ont paralysé la rentrée scolaire pendant plusieurs semaines avec une adhésion élevée des syndicats. Ces mouvements ont ensuite commencé à se diffuser à d’autres secteurs comme la santé et l’enseignement supérieur.

Toutefois, pour plusieurs personnes interrogées, l’élément déclencheur serait la promesse de l’influenceur Lanlaire de divulguer des informations susceptibles de faire vaciller le pouvoir. Même si aujourd’hui, ce que l’homme aux millions de vues sur Tiktok partage n’est jamais vérifié et vérifiable, cela aurait suffi à convaincre la HAAC de prendre cette décision.

Ce n’est pas la première fois que l’accès à Internet ou aux plateformes numériques est restreint au Gabon lors de périodes sensibles. Mais, cette suspension générale et indéterminée constitue un acte fort, aux implications profondes qui inquiète les défenseurs des droits humains.

Liberté d’expression sous pression

« Une démocratie ne se mesure pas seulement à l’organisation d’élections, mais à la garantie des droits, dont la liberté d’expression », estime Alain Ogouliguende, membre actif de la société civile au sein de la diaspora, faisant le parallèle avec les critiques publiées quotidiennement à l’égard du président français Emmanuel Macron.

Si certains questionnent la légalité de la mesure, la question est plutôt d’interroger son impact symbolique. « Quel message envoie-t-on lorsque l’on suspend l’un des principaux espaces d’expression citoyenne ? Une démocratie solide accepte la critique, même virulente », rappelle le Gabonais qui estime qu’en coupant les réseaux sociaux, « on affaiblit le principal lieu d’information, d’évasion — accessible aux citoyens qui n’ont pas les moyens de s’évader autrement — et des outils commerciaux primordiaux. »

La mesure pose aussi une question fondamentale de proportionnalité. « Il est possible de cibler les comptes qui dérangent au cas par cas », affirme François Njimbe, fondateur du premier site d’information indépendant au Gabon, gabonreview.com. « Là, les restrictions vont plus loin que sous Ali Bongo. C’est une petite dérive autoritaire », estime le journaliste, dont le site avait aussi été bloqué dans le pays durant plusieurs mois à sa création.

La liberté d’expression et le droit à l’information figurent pourtant parmi les principes constitutionnels du pays. En pratique, leur exercice dépend largement du climat politique. Il y a un an, à quelques mois de la première élection présidentielle depuis le coup d’état d’août 2023, l’influenceur Novelas Overmax, suivi par près de 100 000 personnes sur Tiktok, avait été interpellé par les forces de l’ordre après avoir diffusé une vidéo faisant état des délestages récurrents aux Urgences du CHU de Libreville. En bloquant les canaux numériques, l’État se donne la capacité de contrôler le récit national.

Vers une radicalité de l’opinion ?

Autre inquiétude pour la population : l’histoire montre que les restrictions exceptionnelles tendent parfois à s’inscrire dans la durée et les Gabonais semblent s’y préparer. « Au Gabon, quand on dit “jusqu’à nouvel ordre”, c’est souvent long », témoigne François Njimbe. Depuis mardi soir, les Gabonais cherchent à télécharger des VPN et questionnent entre eux la possibilité de bloquer les messageries cryptées telles que WhatsApp ou Telegram.

Paradoxalement, plusieurs analystes estiment que la fermeture des réseaux pourrait produire l’effet inverse de celui recherché. « Une coupure ne fait pas taire l’information, elle la radicalise, écrivaient les journalistes de gabonreview.com dans un éditon au lendemain de l’annonce. « On ne supprime pas les flux, on les déplace vers des espaces plus opaque », ajoute anonymement un universitaire de Libreville. Selon lui, « l’absence de débat ouvert va nourrir la rumeur et la suspicion. La transparence apaise, le silence impose la défiance ».

La présidence gabonaise a tenu à rappeler que la Hac est une instance totalement indépendante. Néanmoins, les personnes interrogées doutent que cette mesure ait été prise sans l’aval du président Brice Oligui Nguema. « Le pouvoir perd ses nerfs. Que prépare ce craquage », a fustigé l’ancien Premier ministre d’Ali Bongo, Bilie-By-Nze, aujourd’hui opposant. « J’appelle à l’annulation de cette mesure anticonstitutionnelle et au respect des libertés individuelles », a-t-il ajouté sur Facebook.

L’économie fragilisée

Au-delà de la sphère politique, la suspension affecte aussi l’écosystème entrepreneurial. Commerçants, créateurs de contenus, petites entreprises et travailleurs indépendants dépendent largement des plateformes pour promouvoir leurs activités.

« On parle beaucoup d’ordre public, mais très peu des pertes économiques », regrette une entrepreneure du secteur digital, sur Facebook. Dans le pays, fortement touché par le chômage des jeunes, « les réseaux sociaux sont une source de revenus directe. Les fermer, c’est fragiliser encore davantage une économie déjà sous tension. »